que vous apporte ce site ?

du site Internet comme atelier avec lucarne, suite


Comme tous les auteurs, je suppose, notre rapport aux journaux c’est de plus en plus ces enquêtes transmises à plusieurs, et où on est prié de répondre brièvement. Surtout d’ailleurs, rituellement, juste avant le Salon du livre : pourtant, cette année, il est réservé à 3 fois 30 auteurs, nous autres, les non-invités, on n’aurait donc même pas à les recevoir, pas plus qu’on y mettra les pieds, n’étant pas conviés. Ces enquêtes, de plus en plus rare que j’y réponde, et nul ne s’en porte plus mal (en général, d’ailleurs, les solliciteurs laissent tomber dès qu’on leur dit qu’on n’utilise pas le téléphone, préférant l’écriture).

On est d’autant plus sensible déjà lorsque les questions ont été rédigées d’après une approche et prise de connaissance de votre travail, plus la politesse et la pertinence. C’était le cas avec ce message reçu ce matin, auquel je préfère réagir directement en ligne, comme on le ferait dans un café avec les copains pas loin, plus quelques liens hypertexte qui sont une partie de la réponse fournie. Grand merci à J. L. de l’accepter !

Reste la façon dont nous autres, webeux, on aurait envie de demander à l’enquêteur lui-même pourquoi c’est cette question-là qu’il nous pose : que vous apporte ce site ? – on ne se conduirait dans la vie que selon ce qu’elle apporte ? Ça me tracasse, finalement.

 

Que vous apporte ce site ? – réponse à une enquête


Cher Monsieur,
Journaliste au magazine ... je prépare actuellement un dossier sur Livre et Internet à l’occasion du prochain salon du livre.
Dans ce cadre, j’aurais beaucoup aimé pouvoir vous interviewer. Je crois savoir que vous êtes au Québec, auquel cas, peut-être cela vous sera-t-il plus aisé, si vous acceptiez, de me répondre par mail.
C’est pourquoi je me permets de vous soumettre ma liste de questions. Elles ne nécessitent pas forcément des réponses très longues, quelques lignes suffisent.

 

Comment Internet s’est-il "invité" dans votre vie d’écrivain ?

J’ai acquis mon premier ordi (Atari 1040) en 1988, me suis équipé d’un modem vers 94 pour échanger fichiers avec ami réalisateur, et première connexion en 1996 quand j’ai appris qu’on pouvait télécharger les Fleurs du Mal. L’enjeu à ce moment là c’était d’insérer dans le web quelques ressources francophones, ai participé à ces initiatives (via Athena notamment), et la transition vers un site perso s’est faite en douceur. Mais la grande bascule pour tout le monde ça a été la généralisation de l’ADSL vers 2000/2001 : on pouvait vraiment “lire” à volonté sur le Net, et c’est le moment aussi où les ordis sont devenus plus agréables.

 

Quand vous avez créé votre site Le Tiers Livre, quelle était votre intention ? Combien de temps y consacrez-vous par jour ?

Mon premier site perso est devenu progressivement un site collectif (qui existe toujours, remue.net), mon intention en créant TL c’était de revenir à un espace mieux circonscrit à expérimentation personnelle.

Je n’y consacre aucun temps spécifique : je fais mon travail d’auteur, lire, écrire, me balader, réfléchir, échanger, mais j’ai équipé mon ordinateur de façon à pouvoir décider de façon très simple ce qui apparaît en public sur le site ou ce qui reste dans l’atelier personnel.

Par contre, à mesure que le lien ordinateur/réseau évolue (via réseaux sociaux notamment) j’aime bien explorer ces nouveaux espaces de langage qui émergent : Flaubert comme les autres gambergeait, grognait, aimait les odeurs de sa cuisine, avec un outil comme twitter ce n’est pas écrire ou parler en plus, juste que cet espace précis devient partageable – pourquoi s’en priver ?

De même, des espaces de travail qui, il y a peu encore, restaient compartimentés hors de l’activité réseau, deviennent perméables : il y a quelques mois, entrer dans 3 heures de cours ou atelier d’écriture, on coupait la relation réseau. Cette année, suis très curieux d’exploiter la connexion en direct, les étudiants présents dans la salle entre eux et moi avec eux : travailler avec la présence réseau comme on travaille avec la présence corps.

 

Que vous apporte ce site ? Un lien plus direct au lecteur ? Une façon différente d’écrire ?

Mon site ne m’apporte rien. Strictement rien, pas d’argent en tout cas. On n’écrit pas pour un lecteur, on travaille pour soi – sinon ce n’est vraiment pas la peine, mieux vaut aller faire un métier qui permet de manger.

Je crois de moins en moins que le web apporte une façon différente d’écrire. La pratique web m’incite par contre à lire autrement des auteurs dont l’oeuvre a été fixée d’une certaine façon par les contraintes éditoriales spécifiques de leur temps. Un très grand taiseux comme Beckett a laissé 3000 lettres en 5 langues. Un Gracq n’a publié que 2/10 de ce qu’il écrivait au jour le jour, incluant éphémérides (voir chapitre de ce nom dans Lettrines), notes de lecture, notes d’observation, et combien sommes nous de dizaines à avoir reçu de ses mini cartes de visite avec messages souvent pas plus longs que 140 caractères ? Gracq twittait avec amour, et tous les jours.

Je crois paradoxalement que l’histoire récente des machines et des outils (par exemple, depuis un an, j’ai totalement abandonné le logiciel de traitement de texte Word que j’utilisais depuis 1993, pour le logiciel Pages basé sur une approche beaucoup plus graphique – et j’utilise souvent l’écriture directe en ligne, l’archivage nuages) nous débarrasse de contingences techniques et matérielles, qu’incarnait par exemple l’encombrante et sommaire machine à écrire dactylographique. Non pas une écriture différente, mais assumer plus corporellement (l’utilisation de la voix, le jeu avec les images, le dictionnaire directement sur l’écran, la documentation immédiate du monde réel) la très vieille relation originelle à l’écriture. Je me sens bien empêché lorsque je dois revenir à l’écriture manuscrite, qui de toute façon n’a jamais été une instance déterminante dans notre histoire littéraire, par rapport à la composition mentale, à l’écrit dicté, à la correction sur placard d’imprimerie etc. – ô la colère de Flaubert contre ceux qui utilisaient la plume d’acier au lieu de la plume d’oie, la littérature allait s’y noyer !

J’accepte le web parce qu’il me permet d’écrire plus radicalement. Mais cette radicalité est de toute façon indifférente de ses supports, voyez Artaud, voyez Char, voyez Harms...

 

Vous possédez, je crois, un Sony reader. Cela a-t-il changé votre façon d’envisager la lecture ?

C’est mon deuxième reader (une 600 après la 505), et je m’en sers tous les jours, pour la lecture du soir ou la lecture dans le bus – on commence d’ailleurs à en voir pas mal par ici. Mais non, on s’en sert strictement comme un livre papier, juste un peu plus pratique parce que plus léger, contenant une partie de la bibliothèque et permettant la prise de notes et la recherche plein texte. J’y ai surtout mes lectures de base, Saint-Simon, ou Proust ou Balzac, ou la lecture loisir, relire un Jules Verne ou un Arsène Lupin.

Je crois que la vraie révolution de la lecture, c’est le déplacement qui s’amorce (même si c’est dans une continuité, qu’on a toujours recopié etc) du lire au lire-écrire (il y a de très belles notes de Duras ou d’Aragon sur cette expression). Ce qui change la lecture, c’est de pouvoir la maintenir dans une relation directe au monde : elle garde sa fonction d’écart, mais l’appelle dans le même espace. Mon instrument, au sens qu’un musicien emploi ce mot, c’est mon ordi (ou la fonction qui s’y attache, parce que même pour l’ordinateur, remplacer l’existant par le suivant n’est pas vraiment un geste affectif, c’est charger un ensemble de données qui pour l’essentiel sont sauvegardées hors de la machine).

Globalement, dans une journée, le temps passé à lire n’a pas changé pour moi, de ce que c’était il y a 10 ans ou maintenant – juste que dans la répartition de ce temps, l’ordinateur prend une place de plus en plus essentielle, depuis le journal du soir jusqu’à la correspondance privée ou l’émission de radio, et bien sûr la lecture dense.

 

L’émergence des "liseuses", est-ce la mort du livre papier ?

Bien sûr. De même que la télévision a entraîné la destruction et la mort de tous les appareils radio, et que depuis la guitare électrique personne n’a jamais plus joué de violon !

La lecture sur support numérique change certains paramètres, le rapport à la profusion, la bibliothèque mobile, la valeur symbolique du récit aussi, quand elle n’est plus basée sur la possession d’un objet matériel – l’industrie du livre va sans doute évidemment beaucoup se transformer, mais ça concerne peu la création littéraire elle-même, qui n’en est qu’un tout petit gravier.

Par contre, les librairies de ville, en tant que lieu matériel d’une communauté autour des expériences de langue, peuvent garder un vrai rôle.

 

Comprenez-vous les résistances de certains face au livre numérique ?

Il faut le leur demander. Contrairement aux sciences, ou bien aux musiciens, la corporation des écrivains semble la plus imputrescible pour ce qui est d’accepter les usages numériques, alors que paradoxalement toute l’industrie du livre, depuis longtemps, est numérique. Reste à savoir si les cétacés qu’on trouve échoués sur les plages ont compris la raison qui les faisait se jeter sur le sable.

 

A quoi, selon vous, ressemblera le lecteur de demain ? Quelle sera sa façon de lire ?

Il y a vraiment un axiome – d’ailleurs, ce serait peut-être le seul – qui s’est imposé côté web, mais depuis bien quinze ans : c’est qu’on avance dans l’imprédictible. Aucune figure d’énonciation d’un futur technologique immédiat ne s’est jamais vue confirmer.

Les exemples abondent : de la fin du CD-ROM à la connexion ADSL, de l’irruption de Google ou à la façon dont les réseaux sociaux l’évincent désormais partiellement, ou ce qui s’amorce avec l’arrivée des tablettes...

Il nous faut aussi affronter le fait que les prescripteurs sont les industriels, et non les humanités.

On avance dans une mutation rapide, avec des effets évidemment chaotiques. Mais toute la réflexion, aussi bien côté sciences, que même dans notre petit domaine de littérature, avec les utopies négatives, ou ce qu’on trouve de géant à lire et relire Rabelais, qui inventait dans l’intérieur d’une mutation de même ampleur, c’est qu’on n’a pas forcément besoin de s’appuyer sur une prédictibilité pour négocier avec responsabilité – et invention – du présent.

La notion de lecteur est déjà sans doute elle-même à réviser dans votre énoncé : l’écrit n’a jamais concerné qu’un petit tiers des langues répertoriées. La lecture silencieuse est un concept qui a moins de 400 ans. La littérature a son origine dans cette tension d’avec le monde immédiat, qui produit aussi la transe, ou le chant, et où nommer participe sans doute du tout premier effroi. Cette tension, acceptons-la pour le présent : il y a tant à découvrir, inventer.

Raconter bien, disait Koltès : ça me suffit pour l’exercice du présent.

J’espère que vous aurez un peu de temps pour me répondre.
Par avance, un grand merci.
Bien cordialement,

Et réciproquement !

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 mars 2010
merci aux 1799 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • L’émergence des "liseuses", est-ce la mort du livre papier ?

    Bien sûr. De même que la télévision a entraîné la destruction et la mort de tous les appareils radio, et que depuis la guitare électrique personne n’a jamais plus joué de violon !

    Bien répondu, je dirais, de l’humour et tellement clair comme réponse... et en plus, comme demandé en quelques lignes !

    ... et la lecture du site Tiers Livre m’apporte toujours beaucoup. J’ai cru au départ que c’était une question qui nous était adressée.

  • j’ai totalement abandonné le logiciel de traitement de texte Word que j’utilisais depuis 1993, pour le logiciel Pages basé sur une approche beaucoup plus graphique

    Une remarque qui me paraît rejoindre de manière opportune les réflexions d’Hubert Guillaud et de Marin Dacos à propos de l’absence criante des “designers” dans les débats et conférences à propos du “livre” et du numérique.

    L’industrie et le commerce qui s’emparent de travail des créateurs, en aval de ce qu’il est désormais convenu d’appeler du “contenu” et prétendent partir de “formats pivot” livrés à des automates fabriquant des produits “consommables” sur de dispositifs de restitution indifférenciés me paraissent dangereusement négliger l’aspect formel indissociable de la création.

    Il serait important à mon sens de laisser plus de place à la réflexion sur ce que McLuhan signifiait dans sa formule "the medium is the message".

    • Toujours grâce à la veille d’Hubert Guillaud, je découvre à l’instant la revue en ligne réel et un article d’Anouk Cohen intitulé « Texture de la page virtuelle ».

      « Ainsi, cette analyse ethnologique étudie les renouvellements de la présentation typographique en tentant de saisir les usages selon lesquels, au Maroc, on infographie un texte pour qu’il devienne livre, ou comment, lors de la phase de composition, un document change de matérialité en se voyant attribuer une nouvelle structure obtenue à partir de la réorganisation d’une substance numérique. L’étude de ce passage – du réel au numérique (de la page manuscrite à la page numérisée) et du numérique au réel (du texte informatique au livre) – sera placée au centre de notre réflexion afin, dans un premier temps, de saisir dans quelle mesure et selon quelles pratiques il devient en lui-même un langage de présentation reposant sur l’arrangement d’éléments numériques (caractères, espaces, pixels). Ce volet de l’étude nous permettra, dans un second temps, de comprendre comment le compositeur lie les caractères du texte et lui attribue une texture particulière en en tissant la toile pixélisée. Nous observerons les pratiques qui conduisent à la fabrication d’une « chair » numérique permettant, selon la formulation de Merleau-Ponty, l’entrelacement sensible entre le corps matériel (le texte devenu livre) et le monde extérieur (les lecteurs). Enfin, dans un dernier temps, nous verrons que, pour répondre à la tâche qui lui incombe, le compositeur n’agit pas seul : il doit tenir compte du caractère. Comme l’écrivain manipule la langue en se soumettant aux lois qui la gouvernent, le compositeur doit obéir à la nature de la lettre. »

    • comment on peut encore écrire une phrase incluant ces mots "du numérique au réel" – le numérique n’est pas une réalité ? les pixels m’en tombent...

      même si c’est compensé par l’allégorie anthropomorphe d’une "chair numérique" – expression qui m’évoque du jus, sang et lard mais pas la géométrie et l’abstraction du réseau et des nuages

      plus fondamentalement, avec toute sa bonne intention, je crois que ce texte loupe un des enjeux majeurs sur lequel on est pas mal à bosser : précisément que l’ancienne division des métiers, l’auteur dans une langue hors de tout support, passant l’injonction à un compositeur qui formate, c’est aussi obsolète en littérature qu’en musique – c’est à cet endroit, complètement névralgique, que commence ce qu’on doit enseigner aux étudiants pour maîtriser un minimum le numérique en tant que tel, et pas seulement les fonctions dactylographiques d’un traitement de texte et envoi du fichier en .docx

    • Pour ma part, je pense qu’il faut resituer ce texte dans la problématique de l’étude que menait l’auteure : impact et de la PAO dans la production de l’imprimé, en particulier au Maroc.

      Reste que le principe de la constitution du sens en fonction de contraintes techniques d’un medium, avec la prise en compte d’un jeu entre auteur, éditeur, spécialiste du medium est clairement asserté là.

      Voir aussi, dans l’article, ce passage :
      Christian Jacob cité par Anouk Cohen :
      […] l’étude de la composition d’un texte et de sa texture montre « la part déterminante des choix de typographie et de
      disposition des caractères dans la production du sens, entre les intentions de l’auteur et la réceptivité du lecteur habitué à déchiffrer des codes. Chaque changement dans les techniques de reproduction des textes implique une renégociation globale de ce pacte de lecture avec une part d’oubli des formes éditoriales antérieures ».

      H.-J. Martin, J.-M. Chatelain, C. Jacob, Les métamorphoses du livre, Paris, éd. Albin Michel, 2004.