Catherine Mavrikakis | elle s’en mordra la langue

"les contenus en français s’adressent au public français", suite


Les contenus en français sont destinés à un public français : cette phrase dans l’affaire Gallimard/Wikisource continue de me hanter. À qui appartient la langue française, qui est juge de la légitimité de ses usages ? Est-ce un corps traditionnel français à définir pour faire plaisir à Besson Sarkozy Longuet (et Gallimard) ?

Prenez simplement un livre récent : Le ciel de Bay City, une écriture nette et crue, la précision des ciels américains. Il est publié en France par Sabine Wespieser. Roman d’une petite ville américaine de l’ouest, donc roman américain ? Roman d’un aboutissement d’exil depuis l’histoire européenne : un travail seulement sur l’adolescence et la catastrophe ? Se pose-t-on ces questions, lisant Faulkner en traduction ?

Et lisez, ci-dessous, ce texte de Catherine Mavrikakis, l’auteur de Le Ciel de Bay City, que je trouve dans un support très modeste : Le Pied, journal de l’asso des étudiants de notre fac de lettres à Montréal.

À qui s’adresse l’écriture de Catherine Mavrikakis, et son choix de la langue française (qu’on choisisse ou soit choisi) restreint-il une question posée bien plus largement à nos routes, nos généalogies, aux villes qu’on porte et aux langues qu’on parle ?

On partage bien d’autres questions avec Catherine, et on s’en expliquera ensemble par écrit : de la légitimité d’un écrivain à intervenir dans un dispositif universitaire, du rapport de la pratique de l’écriture à l’enseignement littéraire, des choix d’auteurs qu’on fait pour proposer cette médiation vers la littérature (dans nos cartables, alors même que nos approches sont très différentes, il y a bien des livres communs, dont Tarkos).

Et si la langue au contraire, de surgir d’un tel déplacement de frontières, venait nous rejoindre là où nous avons tant besoin de pousser les nôtres ?

Merci à elle d’avoir accepté d’être symboliquement présente ce jour dans Tiers Livre...

FB

Sur le site de Catherine Mavrikakis, un blog de réflexion, extraits sonores de Le ciel de Bay City, bio etc. Photo : Bay City, Michigan, vue ancienne.

 

Catherine Mavrikakis | Elle s’en mordra la langue


Chicago, USA, 4 juillet 1961
Le médecin dit haut et fort en extirpant le bébé des entrailles de la mère : « It’s a girl, it’s a girl ». La mère demande inquiète mais d’une voix éteinte : « are you sure ? » et s’endort aussitôt.

 

Villers-Bocage, Normandie, 14 mai 1943
Les Allemands sont partout : « Achtung ! Schnell ! Etwas zu rauchen !
Bitte ! »

Flora tient le bureau de tabac et fait semblant de ne pas connaître leur langue, celle que pourtant elle parlait déjà en « 14-18 ».

 

Bay City, Michigan, 15 juillet 1968
Eduardo parle tristement à sa nièce la langue de son pays :
« Nao venho de aqui, Bonecca. Nao venho de aqui. »
Elle se met à pleurer doucement avec lui.

 

Aachen, RFA, 26 novembre 1971
Patrick, le demi-frère, est devenu interprète pour les forces armées françaises.

 

Barcelone, Espagne, 22 juin 1994
« Donde esta mi perro ? » demande-t-elle à l’hôtesse de l’air d’Iberia. L’espagnol appris au secondaire lui revient tout à coup. Elle perd le nord. Son chien est en partance pour Alger.
Mais en elle, la peur parle sa propre langue.

 

Montréal, Canada, 16 juin 1972
Elle s’aperçoit que son père parle grec.
Elle ne l’avait jamais vraiment su.
« Trapeza, aftokinito, inekamou » deviennent des trésors précieux.
Elle les range donc à côté de son nom de famille.

 

Montréal, Québec, 8 octobre 1979
Elle comprend que cet accent-là, celui de tous les jours, lui sera à jamais interdit.

 

Montréal, Québec, 18 novembre 1967
Son grand frère dit : « Pourquoi appelez-vous cela un soutien-gorge, puisque cela soutient la poitrine ? ».
Elle trouve cette remarque, sortie de la bouche torturée du frangin, obscène, voire idiote. Elle dira désormais une brassière et priera pour ne pas avoir de seins.

 

Savannah, USA, 13 août 2001
Ce matin, encore une fois, elle a entendu : « je t’aime ».
Elle sourit. Elle renonce à attendre le « I love you » de ce qui constitue, malgré tout, sa langue.
L’amour qu’on a pour elle lui restera étranger.

 

Montréal, Canada, 4 juin 1975
Elle n’aime que les langues mortes. Celles qu’on ne dit pas, celles qui ne se parlent pas.
« Delenda est Carthago. Paulus amat Petrum. »

 

Montréal, Canada, 9 janvier 1988
Elle travaille sur la glossolalie d’Artaud, le zaoum de Khlebnikov, l’exploréen de Gauvreau, la langue pure de Benjamin, sur ces langues qui n’existeront pas.

 

Chicago, USA, 30 juin 1975
Quelqu’un lui dit qu’elle est douée pour les langues. Comme son père l’était. Elle rit.
Elle sait bien qu’elle ne sortira jamais du corps-à-corps avec la langue de sa mère.
À elle, malgré la parole-Babel, la trahison est interdite.

 

Montréal, Disneyland, 18 novembre 2005
On lui demande de parler d’un livre québécois qu’elle voudrait que le Québec relise.
Elle proposera encore, par esprit de contradiction, Speak White.
À ses yeux, le texte de Lalonde dénonce aussi le français « pur et atrocement blanc » auquel un peuple rêve de se soumettre.

 

Santa Fe, USA, 10 juillet 2005
Elle ne supporte plus le français, sa lutte perpétuelle contre ce corps matriciel.
Cela la suit partout, même dans le désert américain.
Elle lit du Guyotat et mâche les mots comme de gros chewing-gums.

 

Dallas, USA, 22 juillet 2005
Dans cet aéroport bondé, elle comprend enfin que son ami Thierry, mort quinze jours plus tôt, avait un accent suisse et que cette voix, elle en retrouvera des fragments noyés un peu partout et même dans la langue des touristes qui prennent, à côté d’elle, leur avion pour Genève.
Elle sait alors que, de Thierry, elle ne refera jamais le puzzle.
Avec lui, elle aboiera dans toutes les langues de la mort.

 

Montréal, Québec, 16 octobre 2005
Elle répète, émerveillée, le nom d’un acteur qu’on lui présente : Denis Lavalou, Lavalou.
Puis, elle s’aperçoit que c’est sa fille qu’elle convoque par ces syllabes incantatoires :
« Savannah-Lou, Savannah-Lou, lavalou, avale Lou, avale-nous... »

 

Porto, Portugal, 17 août 1997
Elle demande encore une fois son chemin. Entendant son accent, quelques gens âgés lui répondent en français, alors que les plus jeunes ne lui parlent qu’en anglais.
Le monde entier « follows the same road, the road to nowhere ».

 

Milan, Italie, 15 mai 1971
Assis à une terrasse de restaurant, son père commande à manger.
Elle ne savait pas qu’il parlait aussi bien l’italien, pas plus qu’elle ne devine qu’il se débrouille aussi en portugais, en espagnol, en suédois ou
en grec. Son père connaît tant de langues, sans les avoir apprises.
Il est partout chez lui.

 

Berlin, Allemagne, 13 mai 2003
Franchement, elle ne pouvait penser que la langue allemande lui ferait si mal, que les réminiscences d’un passé, qui n’est pas totalement le sien, la poursuivraient dans toutes ces rues, au détour des mots.
Épuisée, elle se réfugie dans le musée de l’Holocauste.

 

Niagara Falls, Ontario, 28 mai 2000
Elle est enceinte de quelques mois et, malgré cette nausée qui ne la quitte pas, elle décide de voir les chutes de près, de sentir le poids de toute cette eau dégringoler sur elle.
Derrière elle, ce n’est pas seulement Niagara qui tombe, qui « falls », c’est sa vie qui se fait chute, qui n’en finira plus de se précipiter.

 

Amsterdam, 14 juin 1999
Elle s’amuse à imiter le néerlandais, devant quelques amis des Pays-Bas visiblement médusés.
Cela la fait rire, cette langue et la voilà en train de rouler des « g » bien gras.
Ici, parmi ses propres éclats enfantins, devant l’arbitraire gamin de la langue, elle pourrait finir par se sentir « at home ».

 

Montréal, 14 février 2003
Elle aurait voulu qu’elle lui donne une langue à habiter, une langue pas maternelle, une langue moins confite. Aujourd’hui encore elle ne lui a offert que des chocolats à la liqueur bien écoeurante.

 

Athènes, 12 juillet 2010
Comment pourra-t-elle expliquer aux douaniers, son nom si hellène et son ignorance de la langue qu’ils parlent ? Comment répondra-t-elle quand ils diront son prénom et son nom comme ils appellent à être prononcés ?
Voici encore une Grecque de pacotille, une tragédienne en toc, une fille qui parle bien faux.

 

© Catherine Mavrikakis, 2010.

 

Le ciel de Bay City
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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mars 2010
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