Nicolas Bouvier | Est-ce toi ou moi qui suis loin ?

Zoé annonce pour octobre 1800 pages de lettres inédites du voyageur à Thierry Vernet, et dès à présent un hommage collectif, "Nicolas Bouvier, espace et écriture", qui multiplie les enjeux de sa lecture


Presque tout ce que j’ai écrit est, soit interrogation, soit action de grâce et de rétribution, rien à voir avec l’esprit boutiquier de la parabole des talents.
Nicolas Bouvier, extrait de son testament, 16 mai 1982.

Nic BOUVIER
c/o Swiss legation
TOKYO

Tokyo, le 20 avril 1956

Bon vieux sapin,

Rien, absolument rien ne nous sépare. Je suis tout confus de cet énorme silence. j’ai été malade, une infection au foie, pas grave, un reste de Galle, mais qui m’a mis sur les genoux, côté tronche, tellement, que dans cet état de désordre je ne voulais rien produire, fût-ce une carte, et que je n’ai pas donné de signes, mettant tout ce que j’avais d’énergie à me guérir et à me réorganiser. J’ai trouvé un toubib épatant à l’hôpital américain qui a pris ce foie en main et l’a rétabli mais avec une cure fatigante. Tout ça a été interrompu pendant un mois, une énorme lettre pour toi s’est arrêtée net, etc.

Des travaux bien partis ont du coup perdu tout intérêt. J’ai dû m’occuper énormément à ce que ça ne tourne pas à la débâcle. Au milieu de cette crise de foie j’avais deux conférences annoncées, placardées, invitées, que je ne pouvais déplacer malgré mon envie. Il a fallu faire un gros effort pour qu’elles soient telles que je voulais. Elles ont magnifiquement marché. Tout ça faisant que je n’ai littéralement pas senti passer le temps. (Quand on est malade, il n’existe pas.) Je comprends bien que ces longs silences te tracassent, c’est naturel, je m’en excuse. Une chose cependant dont je voudrais te savoir assuré, et pour toujours possible : je ne t’en ai jamais voulu, et ne t’en voudrai jamais d’avoir interrompu le voyage. Je t’ai énormément regretté, bien sûr, mais c’est bien différent.

Je suis guéri depuis trois jours et me suis fait planer hier avec de magnifiques disques yougoslaves dont un kolo serbe qu’on a jamais entendu. Je vais le copier sur bande et tu pourras l’apprendre à mon retour.

Je vais rentrer chez moi et reprendre la grande lettre, que j’enverrai chez toi (à Saconnex) et qu’ils te feront suivre en Grèce si tu es déjà parti. Ce petit mot au vol, c’est pour que tu saches bien que ces silences ne peuvent être que des accidents. Il n’y a pas de vitre, sois-en bien sûr, sinon celles qu’installe une sorte de fatigue apportée par cette maladie et le souci d’en guérir, fatigue qui m’a séparé absolument de tout. J’ai eu il u a trois jours les analyses qui m’ont « blanchi », mais je veux me reposer un peu, et renonce momentanément à partir pour la Chine. Je t’embrasse, Zivio.

Nic

 


Le mystère qui a fait de L’usage du monde un de nos immenses classiques n’est pas si facilement démêlable. Ça n’existerait pas sans le mystère de la phrase : ce qui est accordé à un individu de grâce rythmique, de rémanence des formes. Ça n’existerait pas sans que la syntaxe porte sa propre acuité du regard, contribue probablement à l’aiguiser. Mais ça n’existerait pas sans – côté Montaigne – cette curiosité où toujours nous sommes de nous-mêmes, qu’il s’agisse d’Aran, du Japon ou des petites villes quand plus d’argent et voiture en panne dans L’Usage du monde.

L’usage du monde est cet immense classique, après d’autres (la magnifique première moité de Tristes tropiques passant de Chicago au Bengale), parce que ce que l’auteur fouille chez les autres, c’est lui-même.

Nicolas Bouvier est déjà dans nos bibliothèques, et notamment via le Quarto proposé par Gallimard, 1400 pages qui reprennent l’essentiel des voyages. Mais, comme Perec et d’autres, oeuvre qui est aussi devant nous, qu’il nous faut élucider de la même façon que nous la relisons.

C’est en route chez Zoé avec deux publications, le monument de presque 30 ans de correspondance avec Thierry Vernet, son compagnon de L’usage du monde, 1800 pages, sous l’autorité de Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann – la lettre ci-dessus en fait partie (texte non définitif, extrait d’épreuves de Zoé, parution 21 octobre 2010).

Et dès à présent un ensemble, Nicolas Bouvier : espace et écriture, textes réunis et présentés par Hervé Guyader. Avec par exemple une Stèle manuscrite de Michel Butor, dont voici le début :

C’était il y a fort longtemps
entre deux guerres et deux crises
avant de nombreux attentats
avant que l’homme eût mis le pied
provisoirement sur la lune
avant téléphones portables
la photographie numérique
et l’information sur la toile

Participation aussi d’Aline Bergé, Daniel Maggetti, Gilles Lapouge, David Le Breton, Jean Starobinski, Jacques Lacarrière.

Photo ci-dessus : citation de Rilke sur Fiat 500, Nicolas Bouvier à Bombay, 1949 © éditions Zoé.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 juin 2010
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Messages

  • Il faut signaler aussi que la revue "Europe" publie dans son dernier numéro un passionnant dossier sur Nicolas Bouvier, avec d’autres extraits de cette correspondance.

    Voir en ligne : Nicolas Bouvier, une revue et un colloque

  • A toi,

    Ca vient de claquer sec, je t’écris juste après le coup de foudre qui a fait taire les jacasses de la cité. Ici : pas plus loin qu’ailleurs, pas plus près non plus. Dans les hauteurs dégoisent les huppés, et nous-autres, on travaille comme toujours.
    Ce soir, je pense à la vieille chanson du bouvier : si t’es malade, dis-le moi. Je te ferai la soupe avec une rave avec un chou, une alouette maigre. Et la suite. Avec source. Enfin bref tu as beau avoir décrissé, rien ne change dans l’éclair qui fissure la nuit.
    Je t’écris depuis l’orage qui fait du bien à la terre . J’avais fait une chanson avant qui disait que la pluie ne tomberait que dans le sillon des soifs renouvelées.Il y a tellement de soifs figure-toi que la pluie fait plein de dégâts.Enfin rassure-toi : on ne se laisse pas effoirer et même s’il y a de quoi, pas question de s’enfarger. Poudre de pluie sur la vie,grand appétit. Pendant que les épivardeurs y vont de leur viles compromissions, nous-autres on fait ce qu’il faut par tous les temps avec tout ce qu’on a de jarnigoine .
    Allez, le Bouvier des étoiles,je te laisse, faut que je cultive quelques mots rares qui ont besoin de secret pour faire pousser le voyage sans nom.Mince, il a plu sur l’écran (j’avais laissé une fenêtre ouverte) ; je cherche les kleenex photographiés dans une vieille armoire.