Lautréamont offert

et singulière histoire d’un texte numérique


En septembre 1996, la raison de ma laborieuse première connexion Internet (j’avais un modem Olitec 24 000 bauds, il fallait créer un compte Compuserve, puis se rendre sur l’université d’Aix-en-Provence où télécharger Netscape 1.0), c’était d’avoir appris qu’on pouvait y télécharger Les Fleurs du Mal, mises en ligne par Pierre Perroud, minéralogiste à l’université de Genève.

S’ensuivrait une belle relation de partage avec Pierre Perroud, dans un contexte où ni la BNF ni aucune institution publique n’avait encore de site. Comme de son côté l’ABU, et quand le projet Gutenberg était strictement réservé aux labos des facs, nous mettions (on n’avait pas le mot réseau) une des premières entreprises collaboratives du Net littéraire, assurer simplement une présence francophone d’accès libre dans ce monde naissant.

Je mettrais successivement en ligne, sur Athena, après les 4 livres de Rabelais d’après l’édition princeps, les Poëmes en prose de Baudelaire, puis une Saison en Enfer et les Illuminations de Rimbaud, et de là passai à Lautréamont. À l’époque pas de scanner, il s’agissait de recopier, tous les soirs une heure. Et finalement un grand bonheur à ce temps d’immersion dactylographique, dont ces Chants de Maldoror, toujours en ligne (version html et rtf) sur Athena.

C’est long, Lautréamont, c’est bouillonnant, et rien possible de contourner ou accélérer quand on copie (voir Bouvard et Pécuchet). Au bout du compte on révise et met en ligne, pour découvrir que, la même semaine, un autre Lautréamont en accès libre venait d’être mis en ligne à Montréal, et je découvrais le travail de Michel Pierssens (Falmer sur twitter 15 ans plus tard !), et un autre débarquait dans les mêmes jours à Montevideo. On comprenait que recopier à l’aveugle c’était fini, qu’il nous fallait prendre en main Internet d’autre façon : septembre 1997, je crée ma première page perso, le 800ème site français.

Ce Lautréamont numérique m’a depuis lors toujours accompagné d’ordinateur en ordinateur, auprès des étudiants, pour préparer des lectures publiques, pour travailler tel ou tel point (les recoupements de vocabulaires avec Baudelaire, ou, tenez, la récurrence de l’oeil dans Maldoror...).

Le texte que je mets en ligne sur publie.net, en accès libre et gratuit (mais 49 cts sur l’iBookStore de l’iPad, où notre collection de classiques semble trouver bon accueil) est donc une bouteille de vin soigneusement et longuement cultivée, typo comprise.

J’ai hésité un moment pour la couverture, fermé les yeux, et ça m’a mené à ce détail d’une toile d’Edvard Munch. À votre bonheur (et donc l’occasion de découvrir le fonctionnement de notre plateforme, et là où on en est de l’ergonomie de lecture écran).

La difficulté aujourd’hui, avec Lautréamont, n’est pas que nous on le lise. Elle est plutôt dans faire lire, et savoir expliquer pourquoi.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 juillet 2010
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Messages

  • Dans la revue "Entretiens" consacrée à Lautréamont (Max Chaleil et éditions Subervie, 1971), il y a une page 145 qui m’a toujours retenu, celle de la couverture du livre d’Eugène Sue avec le patronyme approchant l’autre et dont le "u" navigue au gré de sa fantaisie.

    Comme si une mise en scène avant la lettre avait envoyé ce nom jouer un tour de piste (en 1837) avant sa création ultérieure et sa découverte toujours inachevée.

    "N’importe quelle partition fixe serait lisse et fade à cette oeuvre, merveilleuse revanche de l’irrationnel ; il fallait rendre à "MALDOROR" les mille interprétations possibles, il fallait créer un monde ondulant, aléatoire, fait de ruptures et d’accélérations, tel un magma intérieur, incandescent."

    (Marius Constant, "Chants de Maldoror", anti-ballet, 1963.)

    Voir en ligne : Le Chasse-clou