Fred Griot | matière de parl’

la scène et le site Internet comme espace d’écriture à part égale avec le livre : l’expérience parl’


il n’y a plus d’autre possibilité maintenant que de la dire avec le corps, ça, cette lang
Refonder / sept 2006


notes de scène, pour faire suite à plateau, et poursuivre les autres notes...

D’OU ÇA VIENT ?

je ne suis pas de cette source-là : orale, scénique... d’une autre : de l’écrit, du carnet dans la poche, de la planche de bois de l’écritoire, de l’isolement et du silence propice, ou de l’urgence du poème jeté...
de l’écrit au début, au tout début donc, mais allant depuis quelques saisons vers la profération.
si c’est désormais aussi de la langue parlée, c’est de la langue parlée entrée dans l’écrit tout d’abord. puis reparlée, ensuite. et non de la langue parlée directement.
de l’écrit allé progressivement vers pulsation, appuis rythmiques, rythme fondamental du vivant, rythme de marche, rythme du cardiaque évidemment, de l’envoi de charge du sang. respiration intrinsèque au corps de lang, rythme de "soufflation" d’où vient la parole, le corps d’où vient la voix...
c’est la viande je crois qui m’a amené à ça. son souffle, son mouvement, son rythme de temps. ainsi qu’une très ancienne ascendance paysanne de patois et de baragouin de bouche.

et puis, la découverte du sonore, soudaine, éruptive, un jour que j’essayais un petit enregistreur. cette langue parlée, que nous avons sous le nez, littéralement, et que je n’entendais pas, alors même que j’écrivais depuis environ 25 ans. d’où de suite les premiers essais enregistrés de manducation de lang.

graduellement, l’écriture et le travail de matière, de pâte, se sont alors composés par l’oreille, par l’écoute du rythme, dictés par le rythme, presque uniquement, la respiration de plus en plus, la scansion du souffle. écriture toujours retravaillée de façon à être cohérente à la scansion respiratoire fondamentale.
l’oreille – le balancement – comme ultime correctrice.

sans doute est-ce de là qu’est venue cette impossibilité progressive de ne pas passer la parole en corps.


(écoute conseillée au casque et en plein écran)



PAROLE : MATIÈRE DE CORPS

je travaille la parole, la lang, la voix. qu’elle soit écrite ou orale est désormais secondaire. complètement.
le travail d’écriture est premier, central... là où je me réfugie, là qu’est l’abri du travail dans le peu et le silence... mais il s’agit avant tout d’une entreprise de parole. la parole qui est avant la langue. la langue c’est à côté ça sert ça sert à faire sortir la parole. ça sert à former la parole mais c’est pas la voix. la langue c’est pas habitée ça sert ça sue ça mécanise la voix. ça lui grammaire le jet. ça lui permet peut-être de sortir à la voix. avec la parole. mais la parole existe avant. avant la langue. au ventre.

parol lang est même essentiellement sons autour du silence
– si tant est que silence est envisageable \u2014
essentiellement sons cris sons syllabes phonèmes sont origine lang
fonctionnant mêlant constituants de silence et de tout bruit tout autour et dedans

lang est d’abord bouche
dan la bouche
le ventre la gorge la tête

parol lang est souffle
montée une montée de souffle
une montée d’énergie de force de compression de souffle

parol lang est expulsion de souffle
d’abord
cri corps carné viande
terre bloc jet
ensuite ensuite réflexivité grammaire etc

on ne peut écrire sans son
en tête

entendre

métier de lang est métier de bouche

lang est bouche lang est de bouche
lang de bouche

parol lang est cri
trouée
parol lang est autour du silence mêlée entre silences

Refonder / 2007


car il y a quelque chose du corps qui la produit qui est prééminent : le respire, l’anima...
le corps, ventre, souffle, c’est là la source de surgissement de la parole. et bien plus postérieurement, de l’écrit.

passer la lang au corps, c’est mener recherche dans la parole écrite, mais aussi dans celle sonnante, sonore, soufflante. lui retrouver son archaïsme, charnel, premier, son besoin du corps (des ancêtres laboureurs, quelques années passées en danse, un asthme, une pratique physique et méditative du dehors, n’y sont sans doute pas non plus par hasard).
tout cela, encore, est toujours histoire de parole... apparue probablement non pas d’abord pour dire (exprimer, expliciter, explorer), mais pour appeler (prière, adresse).
et je cherche encore à l’écrire.




RISQUE, ENGAGEMENT ET CORPS, LIBERTÉ PRISE

soif de risque, d’engagement. soif de sortir tout ça le plus fondamentalement possible du corps.
cultiver une résistance. pratiquer la prise de risque. sinon mort.
aller mettre en danger sa peau, sa lang. l’éprouver.
poésie est action. la portée politique de la poésie est là : dans cet exercice de sa liberté.
dans son appel libre d’homme premier. évadé. proférant au ciel. qu’un parmi les étoiles.
une liberté de poésie, rythmique, de viande, archaïque, coïncidente à son corps producteur. à son corps ancré. son corps ancré en terre.
cette liberté de voix est là : aller à l’inouïe profond, l’énergie essentielle, scansion, pulsation d’fond... et au plus profond de la langue, dans ses mots "gros", ses mots de poids, de cris et de silence perdu...

sur scène : liberté grande, forts moments. sensation d’être au centre, sans flan. que ça incarne.




FACILITÉ D’ÉCOUTE, RESPONSABILITÉ DE PARTAGE, OUVRIR

car il s’agit de toucher, au centre, à cet entendable commun, partageable.

avec ce projet, ce travail collectif, d’équipe (et cela est nouveau pour celui qui écrit d’habitude, seul), je sais que nous sommes au trognon de ce que nous cherchons, mais que nous ne sommes qu’au début.
responsabilité donc de mener le projet intelligemment, humblement, durablement... avec cette responsabilité du "partage", de réunir...
responsabilité également lorsque l’on est devant un public, qui s’est déplacé pour écouter, que la voix est portée, amplifiée, lumières dirigées, de bosser, de réfléchir, de mettre en chantier ce que signifie le parler publique. ce que signifie "donner" ainsi... et c’est là je pense une honnêteté minimum à avoir.
avec la scène et la musique on est pour moi au c\u0153ur du poétique, et dans ce festif partage qui a à mon sens valeur essentielle. on touche au point central de ce qui met en mouvement, de ce qui vous fait vous lever, danser. ("Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la Fête de la Nuit." Rimbaud, Illuminations, Villes)
il y a dans la scène, quelque chose de très identique au poème. identique à la tenue, au travail des intensités, à la navigation qui sait aller au point d’impact, de toucher.

car cette présence du corps, le sonore, la force d’atteinte de la musique, me semblent pouvoir apporter une facilité d’écoute, plus large (l’ai souvent constaté : ce qui était écriture imbitable pour certains leurs devenait soudain sensible, perceptible, ouverte, pénétrable par la voix haute, parlée, la voix portée)
il y a cette dimension nouvelle offerte au texte, par la musique : rythmique, mélodique, l’ampleur de déploiements longs, la pression progressive des intensités croissantes, les ravages jouissifs du rock quand il tape dur. quelque chose de l’énergie primaire (sexuelle) qui nous agit, nous fait agir, fait monter cette parole à la bouche.

j’ai ce souci central : de réunir une recherche si possible pointue à une facilité d’écoute... à une accessibilité... un souci de conduire l’écoute, fluide, dans cette notion de partage... de là cet aspect rock, concert, voulu, cherché...
cette intuition a été pour moi l’une des premières dans le lancement de ce projet.
je n’en dévierai pas.
notre veine est là, nous n’irons pas la changer pour lui donner un autre ton qui ne serait pas de nous, qui ne serait pas notre envie, qui ne serait pas depuis notre centre.
je pense même que nous avons surtout à aggraver cette veine-là.
quand je dis "aggraver" c’est bien évidemment aller lui chercher une subtilité plus profonde.

il y a vraiment, je crois, le fait qu’avec une forme qui cherche ouverture d’écoute, l’on ouvre la chapelle de la poésie, sa "confrérie", que l’on "popularise", sans céder aucunement sur l’exigence. et j’y tiens à cela. fermement.
on aura donc sans doute affaire à ceux qui l’aiment, la défendent, la constituent cette "confrérie". nous discuterons.

de là donc cette mise en scène de la parole (mise en scène qui était déjà à l’œuvre par le net : dans le questionnement de la lisibilité de l’écrit, de la visibilité de l’atelier, de l’exposition – risque – par le travail "à vue").
de là cette tentative de composer une "littérature de scène".
de là cette poésie archaïque, de bête, associée à l’énergie rock. pour ce partage large...




COMMENT

manger la lang sur scène. manger à plusieurs attablés autour de la lang avec la bouche et le tuyau à souffle barbouillés. manger la lang à la terre. manger terre. manger la lang à plusieurs en communion à la scène comme aux champs. manger la lang les doigts pleins comme en cène les mains d’dans.


- avant :
le lieu : sentir entre les pognes l’espace à tenir devant où donner.
travail de prise d’espace, d’exercice de la liberté dans cet espace et ce temps-là, vivre la dramaturgie dans ce volume d’espace avec le public dedans.


- préparer :
micro Shure beta 87A statique : choisi comme un instrument. avoir le sien. savoir comme il sonne, comme il réagit. l’avoir pris sensible.
et son pied : pour moi très important, me balade avec pied droit et embase ronde (ça fait son poids), permettant bascule, objet ramassé, simple, frustre (pas d’articulation).
important pour l’assise, l’appui en terre lors de la lecture.
la manière de tenir la barre. l’ancrage.
debout.


- avant scène :
toujours long échauffement de la voix en tirant dans les basses en très longues vibrations. à gagner presque un octave à cet exercice-là, qui a aussi pour vertu de détendre... plus assouplissement de la bouche par "gromelo"...
et presque toujours un assez grand calme, étrangement... même si les jours qui précèdent sont plus tumultueux.
cette trouille un ou deux jours avant. mais qui permet de mobiliser et de centrer l’énergie.

se changer avant, uns ou deux habits spécifiquement pour cet espace-là, souvent les mêmes. l’importance de se changer, de mettre le "bleu" de travail.
le texte très bas sur pupitre horizontal, ou rien.
les mains libres.
et puis mon accent qui s’aggrave progressivement, descend dans ses terres en quelque sorte, au fur et à mesure des lectures.


- présence :
juste être là. centré, dans le simple, sans posture.
juste être là. raconter son histoire. parler la lang.
la lang qui sort par le tube à souffle, vers dehors. du dedans dedans vers dehors.
prendre son temps. la laisser venir. bouillir.


- donner :
habiter le texte. centré.
savoir ce que l’on dit, le dire normal.
savoir ce que l’on raconte. le vivre. sinon rien.
ce n’est plus lire le texte, mais parler le texte.
le dire là, à eux, venus écouter (et non pas à sa feuille), vraiment. même si voix dite au-dedans, intérieure.
adresse.
de l’ordre de l’appel.

laisser émerger les images, les paysages. laisser ce temps-là.
travail de durée.
voir les choses en disant.

parler le texte avec le silence, par contre le silence.

jouer dans l’écoute. ensemble.
l’adresse forte de la voix. les nappes de guitare comme limons d’assise. la puissance révélée de la lang, soutenue par les pulsations de batterie.
pulsations. faire vibrer les peaux.


- histoires de dire. inventaire. voix possibles :
- ton, intonation, tonalité, hauteur, tessiture, timbre, couleur, mélodique
- tendue, soufflée-tendue, neutre, touffue, fragilisée, éteinte, accidentée, mâchée, cliquée, continuum de murmure, souffle rauque, claquement de cailloux
- accents pointus, chantants. accents toniques
- niveau de malaxage/mâchage/manducation, bégaiement
- rythmes, tempo, vitesse, débit
- intensité, volume
- placement : palatal, dental, nasal, lingual
- fermée, respirée, sucée
- appuis sur mots, espaces entre mots, du vide dessous
- effets, déformation : altération, réverbération, écho, chorus
- le mélodique. la courbe de phrase. le chant, la ligne/courbe de chant

jouer enfin à toutes ces voix.
s’ouvrir à sa voix.
trouver la lang dans le corps, c’est ça le truc, faire monter l’énergie de la lang dans le corps. la faire passer par le tube à souffle, là d’où elle vient, là d’où son énergie archa\357que, primaire, brutale, vient.
ouvrir la prise d’appel d’air.


- y aller :
si j’y vais c’est pour toucher, faire entendre cette foutue langue que l’on ose si peu bousculer. et qui pourtant, un peu malmenée, dépoussiérée, a grande quantité de suc à dégorger, a encore beaucoup à nous dire, à dire de nous, à appeler de ce qui nous fait être, (petits, présents au milieu de tout).
si j’y vais, faut savoir pourquoi : faire remonter cette énergie de lang, de cette poésie qui nous fait vivant. et s’il faut, l’étriller, provoquer, risquer plantage, la dégueuler à gros mots si besoin. cette lang c’est une sacrée foutue matière pour nous réveiller, rester vivants, vivaces, alertes, éveillés. insoumis. ça doit être politique ça encore.
il y a là dans la langue une puissance intrinsèque qu’il est sans doute possible de faire encore émerger.

mais bien au-delà du "volontarisme" du parler sur scène, "d’asséner", venir juste là parler la lang.
une autorité naturelle qui viennent de cette force de la parole.
que ça ne souffre pas autre façon de dire. que ce soit. ce qui reste de la possibilité de dire ça.


- conduite d’écoute :
il s’agit aussi de conduite d’écoute, de fluidité d’écoute. de mener l’émotion par le travail d’une courbe d’intensité. sur une durée.
ne pas plus la travailler désormais, juste continuer à la sentir, à l’éprouver, car elle est juste je crois. elle coule comme sans ceux qui la produisent. et c’est elle qui par progression additive "embarque".
et ce sont là même infusions et mixtures magiques qu’à l’écrit.

\u2022 cet être différent lorsque l’on est sur scène :
qui prend liberté, envoie, donne large.
cet état de conscience "modifiée" sur le plateau, dans une prise de liberté qui n’a lieu que là, cette sensation d’être porté, d’être comme sans soi (comme lorsque l’on écrit, parfois, au mieux, au centre)... et pourtant entièrement avec soi et avec les autres, dans un échange bienveillant nouveau.
de là aussi sans doute cette addiction lourde au "live."


- par corps, par cœur :
reste pour cela à découvrir ce que cela va dégager, ouvrir, de mouvement, de liberté, de façon de vivre plus complètement la parole du texte, et le volume d’espace dans lequel bouger avec dedans les autres.

AINSI
entré désormais dans une autre dimension du travail de parole.
quel écho, en retour, sur l’écriture future ? quand je reviendrai à l’écritoire, à l’ombre de ma lampe de bureau ?
me revient alors cette très ancienne question, sans conclusion, et sans nécessité d’ailleurs de conclusion : écrire ça s’adresse ? s’adresse à qui ? à qui vers qui on écrit ? est-ce que j’écris à ? est-ce que j’écris pour ? rien de moins sûr. rien de moins sûr ce pour.

ce serait de la lang qui parle. enfin.
ce qui est sûr, c’est que c’est de la matière de parl. toujours. encore.
mais qu’ici, peut-être, elle a trouvé adresse.
et ce n’est pas rien.


© Fred Griot, site parl


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(merci à François pour l’intense compagnonnage)


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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 juillet 2010
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