le point de vue des auteurs de publie.net : "Continuer à faire vivre la littérature, vraiment"
De Laurent Margantin, nous accueillons depuis plusieurs mois L’Enfant neutre ainsi que Les Insulaires.
La dernière mise en ligne, La Main de sable, est typique de cette configuration neuve du rapport auteur/lecteur que permet le numérique. Travail de fond, mené depuis des années, par fragments qui s’assemblent, déplacent la frontière du réel, on le trouvera à la fois en publication type blog, dans son flux temporel, sur le site Oeuvres ouvertes, mais la version publie.net permet la lecture dense sur eReader, sur ordinateur avec fonctions d’annotations et recherche plein texte, et bien sûr l’accès iPad.
Cette semaine, ce texte a été magnifiquement accueilli, par Florence Trocmé dans Poezibao, le Flotoir (et voir aussi lecture Christine Jeanney), sous la forme d’une nouvelle écriture en rebond : là aussi, un déplacement.
Ce carnet de bord, intégrant au quotidien l’actualité du site publie.net, est bien sûr ouvert à volonté aux auteurs... Ce qui est décisif, pour nous tous, c’est que la réflexion de fond accompagne en permanence le travail concret... Discussion ouverte, évidemment, vos interventions bienvenues.
Laurent Margantin prépare pour publie.net la reprise de sa nouvelle traduction des aphorismes de Novalis, Grains de pollen.
FB
Laurent Margantin | Pour l’édition numérique
Je ne suis pas favorable à l’édition numérique parce qu’il s’agit d’un outil nouveau, innovant sur le plan technologique – je ne suis pas féru de technique. J’écris, du moins j’essaye, et je suis passionné depuis longtemps par la littérature. Et il se trouve que, comme beaucoup d’auteurs nés comme moi à la fin des années soixante, j’ai pu observer une rapide détérioration de ce qu’il est coutume d’appeler la « vie littéraire » axée de plus en plus sur les sorties de l’automne, sur quelques grands noms qui, hélas, ne sont plus que des noms vendeurs sans que les œuvres qu’ils donnent à lire soient novatrices ou importantes sur un plan littéraire. Comme beaucoup d’auteurs, je ressens un certain dégoût devant l’agitation de tant d’éditeurs qui pensent en termes de chiffre et plus jamais à la qualité littéraire qui, selon eux, ne devrait plus concerner qu’une élite, donc un petit nombre de lecteurs, c’est-à-dire d’acheteurs. Je constate qu’en effet, trop d’éditeurs – même parmi les plus prestigieux – privilégient le chiffre, alors qu’on sait que les œuvres essentielles d’une époque ne se vendent bien souvent, au départ, qu’à quelques centaines d’exemplaires. Tout cela, on le sait, mais il se trouve que pour de nombreux auteurs qui pouvaient, il y a encore vingt ans, publier à côté des gros tirages de l’automne, la situation s’est considérablement dégradée. Il s’agit donc, pour ceux-là même qui n’acceptent pas de laisser tout le terrain aux professionnels de la vente, d’agir – c’est-à-dire de diffuser leurs textes – avec les moyens dont ils disposent. La seule alternative pour eux aujourd’hui, c’est le numérique, non pas parce qu’il serait meilleur que le papier (on argumente parfois ainsi : ergonomie, confort de lecture, etc.), mais parce qu’il permet une réelle pratique littéraire. Je pense que s’il était encore possible de faire vivre réellement la littérature dans le champ de l’édition traditionnelle, le numérique serait superflu. Je parle ici en termes d’expérience, de pratique littéraire : soit donner ce que j’ai écrit, recevoir ce que d’autres ont écrit, échanger avec autrui sur ce que je lui ai donné à lire et sur ce qu’il m’a donné à lire. Cette activité-là avait jadis lieu autour et dans des revues. Des auteurs se regroupaient dans une revue papier pour que se produisent ces échanges, et pour qu’à partir d’eux se développe quelque chose sur le plan littéraire qui ne soit plus simplement individuel, mais collectif. Une nouvelle sensibilité naissait, rendue possible par ces échanges. Ce n’est plus possible aujourd’hui, ou si peu, de nombreux éditeurs – toujours pour des raisons de rentabilité – s’étant amputés de cette vie littéraire-là, et du même coup de leur avenir en tant qu’éditeur de littérature. L’oxygène que communiquait de tels groupes s’est raréfié, est sur le point de disparaître – ne restent plus que des individus vendant leurs produits vides de toute substance la plupart du temps, jouant à l’écrivain pour un public friand d’une image, sans que se produise autour d’eux, dans une communauté, la curieuse alchimie littéraire, qui est, toujours, même de manière voilée ou secrète, une aventure collective. L’édition numérique offre cela, cette continuation de la littérature comme aventure collective. Certes, l’écrivain est avant tout pris dans une tâche individuelle, mais en tant qu’auteur il n’existe jamais seul. Il a besoin de confronter ses écrits au regard des autres, sans que prime la dimension commerciale, bien souvent dans un échange de textes, dans un lien critique avec autrui qui fait que son œuvre évolue, se densifie, se métamorphose. Mais comment cela serait-il possible dans un monde où prime l’urgence de la rentabilité ? La littérature a besoin d’un espace pour une parole libre, et c’est celui de nos sites qui sont actuellement parmi les rares endroits publics où le travail littéraire est exposé aux yeux de tous. Elle a besoin de ces espaces expérimentaux où sont édités des textes qui n’auraient jamais pu voir le jour dans le monde de l’édition actuelle, parce qu’ils n’obéissent pas aux lois qui régissent désormais celle-ci. La littérature a tout simplement besoin de l’édition numérique pour continuer à exister, loin des impostures du marketing prétendument littéraire.




