Kertesz, premières approches

Kertesz toute sa vie photographiant des gens lisant


On doit être nombreux à travailler dans le cadre de l’expo Kertesz du Jeu de Paume en novembre. Pour ma part, modeste incursion : toute sa vie, Kertesz photographie des gens qui lisent. Ces photographies sont facilement accessibles sur le Net, elles font déjà partie de notre patrimoine, en tout cas pour nous auteurs lecteurs. Ci-dessous premières notes de repérage et d’approche avant texte.

 

lire, écrire, photographier (notes d’approche)


De la lecture, par Kertesz : photographies avec corps et dehors, contexte. Le lecteur est seul et s’est coupé du monde, mais il en appelle à tout ce qui l’entoure pour se risquer là où nous on ne le suit pas, et où cherche à entrer le photographe.

De la lecture, par Kertez : on ne photographie pas un événement, mais un retirement. Vieux mot, retirement : lié au religieux, à l’ascèse, à la durée. Et pourtant chaque lecteur dans le flux précis de la ville – puissance du conte, qui emmène hors du monde celui qui pourtant lui appartient.

De la lecture, par Kertesz : et voici la Chine. Peu importe la langue (et Kertesz en témoigne par l’enseigne mangeant le bord droit de l’image), peu importe la place sur cette terre (Kertesz en témoigne par ce visage de femme asiatique, et la fenêtre qui mange le bord gauche de l’image est muette, comme muet le dos des livres classés).

Que lire est écrire : photographies où la lumière saisie par Kertesz accroche le crayon ou le stylo de celle ou celui qui annote : il n’y a pas lire, il n’y a jamais eu que ce que Duras nommait le lire-écrire (avec tiret).

Est-ce que lire a un sens ? Sur les tablettes de terre durcie, rien n’indiquait qu’on ait à faire pour l’écriture le choix du vertical ou de l’horizontal : les deux se sont développés. Lors de l’apparition du rouleau, on a écrit naturellement du bas vers le haut, à mesure qu’on le déroulait pour continuer, et le modèle était la navette de tissage, qui va dans les deux sens alternativement, et il reste l’étymologie du tissage dans notre mot texte. Il a fallu des siècles pour fixer les conventions du mouvement de lire : pour cette page, de haut en bas, et de gauche à droite. Quand Kertesz photographie l’écriture, l’instant du lecteur est muet sur cette convention : mais c’est toute la ville et le monde, autour, qu’il semble nous donner à lire en nous contraignant à chercher le sens, le mouvement, la clé.

Lire n’est pas une passivité de l’oeil comme cela autorise une passivité relative du corps (à l’affût, en séparation du monde, dans l’alerte active qui permet au mental l’évasion qu’est lire). L’oeil balaye : il va alternativement sur une surface. Les photons réfléchis par la surface claire de la lecture (moins les points granuleux de l’encre, qui ne réfléchissent pas), l’oeil n’en mesure pas le flux continu, mais le coupe en images fixes, huit fois par secondes. La lecture est pure recomposition mentale : elle n’avance pas linérairement, elle recompose des images fixes d’un flux incessamment en zig-zag, qui nous donne à voir, en même temps que l’avancée linéaire, la surface qui le porte, l’équilibre et la longueur des cadences, des coupes, des notes. Est-ce ce phénomène qui retient Kertesz, plutôt ce que lisent ceux qu’il fixe lisant ?

Lire en appelle au temps : je repense à ce conte fabuleux de Cortazàr, adoptant le point de vue du journal abandonné sur un banc. Le support de ce qu’on lit existe indépendamment de qui le lit, et reproduit un effet de lecture qui, par contre, dépend autant de celle ou celui qui lit, que des signes qu’il inscrit. Le temps du poème n’est pas le temps du journal, et le corps se souvient, dans sa posture lisant, de cette spécificité du temps de ce qu’il lit. Dans le comique même convoqué par Kertesz, la vache sur l’épaule du lecteur lisant avec lui, les feuilles mortes sur le banc tandis qu’une des feuilles semble devenue le journal de l’homme au chapeau, ou ce mannequin avec feuilles de menu lisant dans le dos de l’ouvrier dans ce restaurant populaire, jamais on ne moque. Le comique c’est l’intervention du monde jusque dans le retirement du lecteur, lorsque sa lecture renvoie au monde plutôt que l’en distraire. Si Kertesz photographie ces lecteurs, c’est pour interroger ce qu’il en est des variations du temps qu’il photographie : le temps du déclenchement identiquement bref, le temps du monde attrapé dans l’image, varie-t-il autant que celui des lecteurs ?
Un arbre pour deux lecteurs, l’un blanc et l’autre noir : comment ne nous serions pas souvenus, depuis si longtemps, de ces photographies de Kertesz – elles sont le théâtre de cette magie qu’on demande à lire, nous qui appartenons au monde de la lecture, en savons depuis l’enfance l’importance, la fragilité aussi dans les menaces du monde et ses pesanteurs de pouvoir et d’argent. Puis une adolescente gauchère qui écrit, tandis que les mains de sa compagne reposent sur l’herbe, sans même tenir son livre : encore le lire-écrire – lire c’est traverser l’écran du monde jusqu’où raconter soi est un jeu égal, et également magique, avec ce qu’on reçoit de l’intercesseur (impossible de savoir, aux photographies de Kertesz, si le lecteur lit ou bien, ce que je pratique moi de plus en plus, relit les livres cent fois lus qui ont eu telle importance pour nous).

Lire c’est sur les toits, nous informe Kertesz : les toits plats d’Amérique sont des lieux qui appartiennent à la ville – lire c’est passer au-dessus des affaires du monde. Lire ce n’est pas dépendre de l’oeil qui voit, nous informe Kertesz : des regards affaiblis se courbent sur les pages, le cerveau traverse même quand l’oeil le lui refuse. Lire ce n’est pas s’enfuir dans les mots des autres, nous informe Kertesz : la lettre manuscrite qu’on reçoit est aussi importante que ces livres dans les hautes bibliothèques des puissants.

L’intime plaisir de lire : des photographies rassemblées par Kertesz sous l’emblème de lire et de l’intime, nous avons pour chacune le lieu et la date. Et lorsqu’on s’en vient lire les lieux et les dates, on découvre qu’on s’en moquait. Bien sûr, on se doutait que ceci c’était New York, ceci la Seine à Paris, et ceci les vieilles routes mystiques de l’Europe centrale d’où il vient – mais lire est un pays unique. De même on se doutait que ce journal était de notre bord du monde, et ce livre de religion d’un temps plus ancien : mais le fait de lire aussi atemporel que la suite des tableaux représentant Augustin écrivant, dans cette lumière en diagonale qui traditionnellement vient de la lucarne divine jusqu’à la main qui écrit, sans passer par lui-même. Lire est cette communion : confiance suffisante dans le réel au plus proche pour que l’écart temporaire soit possible et s’instaure. C’est cela que photographie Kertesz : en produisant les lieux et les dates, de 1929 à 1973, et tout autour du monde, de Venise à Buenos-Aires, d’un monastère trappiste dans l’Orne à un autre monastère à Kyoto, du village d’Esztergom en Hongrie (trois enfants pieds nus et un seul livre pour eux trois) jusqu’à Battery Park à New York qui en vit tant immigrer, ou Manille en 1937 où on lit dans les déchets de la rue, à l’escabeau de bois et l’horloge de l’Académie française (et même pas de dérision), c’est l’indifférence parfaite des lieux et des temps devant lire qu’il photographie – exprimant alors un défi propre à l’image photographique et ce qu’elle doit elle aussi conquérir ? Si Kertesz nous rapporte cette image magnifique d’une femme lisant derrière une pauvre fenêtre au Havre, rue du Couedic, il n’y a que nous qui sachions qu’il est probablement là, une fois de plus, pour le paquebot qui l’emportera vers le monde neuf.

Tableaux représentants des personnes lisant, que photographie Kertesz dans leur contexte : à l’intérieur d’une série qu’on maintient tout au long de sa vie de photographe, s’organisent à leur tour d’autres séries, dont celle-ci. Alors ce n’est pas qu’on ait photographié des lecteurs, qui compte pour Kertesz, mais, au contraire, comment ses propres photographies rejoignent ce reflet permanent du monde, par quoi il affirme son écart à lui-même, sa capacité d’oubli et de traverse.

Paradoxe de la photographie, que Kertesz trouve à photographier lire : en s’ancrant dans l’accident momentané du réel, c’est du réel qu’elle dit la poésie, mais à nous d’entrer dans le voyage imaginaire – qu’elle évoque, mais ne construit pas. Les lecteurs (et cette belle ouverture qu’il nous impose, de remettre lire dans un territoire bien plus vaste et pluriel que le livre), se sont séparés du réel à quoi la photographie est contrainte, et sont aux prises avec l’imaginaire. Reste l’intersection commune : nommons la poésie.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 juillet 2010
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