Limite, roman, 1985-2010, p. 7-12/199

reprise numérique de Limite, les éditions de Minuit, 1985


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ou présentation générale du projet.

 

- Limite, 1985-2010, une relecture, note 1
À la recopie, étonnement au tout premier chapitre d’ouverture, depuis une ouverture de concert rock : ce jeu en temps réel, je le reprendrai pour lancer Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin, à partir de leur concert d’Earls Court 1975, que je connaissais pas à l’époque. Dans mon année à Marseille, je suivais régulièrement les concerts d’un groupe de l’époque, Quartiers Nord, qui continue, je viens de le découvrir ! – s’y mêle probablement aussi un peu de Little Bob Story croisé brièvement mais densément dans une fête du PCF où on avait même décalage.

Pierre Bergounioux, dans la longue période où il enseignait en collège, donnait régulièrement ce début à ses élèves de cinquième comme une colle : il leur fallait deviner qu’à la première phrase il manquait le sujet. Quand il me l’a raconté, bien forcé de lui avouer que je ne m’en étais bien sûr aucunement aperçu. Et pourtant, ce principe par quoi le texte travaille en retour sur le sujet qui l’énonce, que le texte est ce travail et donc le sujet l’enjeu, ce qui est construit par le lecteur dans le mouvement du texte, un enjeu pour moi décisif – je pense qu’à l’époque le travail du philosophe Bernard Groethuysen, et bien sûr la Théorie esthétique d’Adorno étaient des livres qui m’étaient très proches.

Pour l’introduction du deuxième personnage, aucune ambiguïté : l’été 1976, après avoir été viré sans diplôme de l’école d’ingénieur, je travaille comme dessinateur industriel par intérim à l’usine Thomson d’Angers, pendant cinq mois environ. C’est parce que l’entrée clandestine dans Daewoo, en 2003, me replongera dans ces souvenirs d’usine de montage de postes de télévision, que le livre sera possible.

Qu’est-ce qui change, à 25 ans de distance : l’ordinateur n’est pas si loin (j’aurai mon premier Atari 1040 en 1988), mais le temps référentiel du récit, les années 75-76, c’est encore les Rotring et les pantographes. De même, de cette période, je n’ai aucune documentation, pas de photographie, ni des lieux ni des personnes. Le geste littéraire, alors, est-il différent ?

 

Limite, roman, 1985-2010, p. 7-12/199

© François Bon & publie.net, ISBN 978-2-8145-0362-5


A détaché le micro du support de fer et, dans le cône bleu des lumières, grande boucle du câble rouge, un chassé de la jambe, une torsion des hanches et ça suffit...

« Bonsoir... » Accord, plein pot, tout de suite : ça te part du ventre et claque dans le crâne, derrière toi la façade de l’ampli plaque dans ton dos ton sang à plat, reculer n’est plus possible et devant toi c’est ce feu blanc, éblouissant et qui t’aveugle ; d’une seule frappe a dressé face à celui de leurs cris qui font bloc un second mur, une égale poussée un instant les oppose mais immédiatement ils s’effondrent, traversés d’une même lézarde... Son bon coup de pédale, au jojo du fond, et sur l’énorme choc lancé un roulement, dès le premier rebond c’est un labour dans la terre, s’ébranlent ensemble les tonnes immobiles du bruit instauré.

Entre tes mains cette pâte hurlante, plastique, tu te sens chat tu te sens tigre et, puissant souple, dans ce feu tu avances jusqu’au bord, tout au bord, accord et tu te retrouves soûl en commençant autant que lorsque plus tard tu en sors : soûl sourd ! Depuis ta base claquante de cordes laisse soudain porter à faux, une distorsion enfle... alors à ton sommet greffe à brut le thème ; des cris monte la vague d’un cran, ils reconnaissent. Et riff, comme griffe.

Boucle à nouveau, lui chanteur a passé, te frôlant, reprend le centre. Mes accords je les vois, qui lui remontent par les jambes, quand il bouge on le dirait bouffé, avec de grands gestes, trépignant... Le chant ça commence avant la voix, dès la danse.

Ça grognait, dans le « bonsoir ». Il a picolé, encore un coup. Nous on le voit pas, avant. Pendant qu’on s’accorde et qu’on se chauffe, Monsieur reste à son volant, dans sa tire, avec sa bouteille de raide. Se maquille dans son rétroviseur, sur le parking. On lui dit : « Combien de temps tu vas tenir, fais gaffe... » Non, se démolir. Pour lui ça va ensemble, chanter et.

« Pour que ça sorte, faut que tu sois obligé de tout cracher, que t’aies plus rien d’autre où te retenir. »

Moi je veux bien. Mais c’est pas dans cet état que je pourrais passer cette cadence-là. Et d’en haut de ta grappe d’accords entends le premier son de la basse qui cherche, lentement trouve son pas et s’y assure, te double lourdement d’un cycle plus large, sur toi se règle mais t’offre d’en entier t’appuyer...

Du talon tu bats le plancher creux, depuis la cuisse marque la découpe du temps, l’accompagne de l’épaule, exagérant du plein bras la frappe du son : rodée, notre entrée. En bas une buée, d’eux tu ne vois rien, les sens... Ils sont là au rendez-vous, à leurs cris tu les sais.

Nos salles on les remplit, ce samedi encore mieux que les autres...

***
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Jeudi matin, encore un.

Oh Duzigue, pointé t’es payé... Se sentirait vexé de pas m’avoir doublé, l’encravaté. Imper cartable, pourquoi ils aiment tant à se ressembler, les gens. Celui-ci avec son chapeau tout mou, comme une cloche qui lui aurait fondu sur le caillou. Et bonjour ça te fatiguerait ? Pas l’air con. Projeteur deux, encore dix ans de lèche et passera trois. Peut-être qu’on vit mieux, en y croyant un peu.

Notre bel escalier, marches de carrelage dans la cage jaune jusqu’en haut, avec aux murs chaque bord des traînées, une aux fesses l’autre aux épaules, plus des marques de doigts isolées, comme agrandies. Palier, monter encore ; chaque jambe à lever et soutenir, penser entre les yeux : matin, matin est lourd, dans la tête et le corps.

La paye encore dix jours, va me falloir une avance. Passé le quinze du mois, intérêt de laisser les chèques à la maison, ça évite la tentation. Dessineux, pourtant pas les plus mal lotis, mais faut pas gratter profond l’avantage pour trouver le fond du sac. Pour ça que les Duzigue en ont tant besoin, de cette croûte et que, rien qu’à leur gueule lisse comme la main, tu sais la marque de l’après rasage.

Tentation... Parce que t’auras été tout seul au restau, avec une bouteille plus légitime que le fond de gnôle de reste chez toi. Ou parce qu’après le turbin t’auras passé acheter un disque, tu l’écouteras trois fois l’an mais ça t’aura meublé la soirée...

Bonjour ça va merci chez toi aussi, paluches paluches et qu’est-ce t’en as à foutre.

Blouse de fin de semaine : un peu crade, avec aux manches la trace des plumes essuyées. Mon crayon emmanché au revers, stylo-mine pointe 0,5. Quoi d’autre, dans ma poche : leur papier d’hier, sur les colonies de vacances. Leurs mômes, ils veulent les habituer de bonne heure, aux beautés du monde. Les préparer en douceur... Ici colonie travail, train spécial. Depuis quatre ans parti, petit... En ont jamais repris depuis, je suis à jamais le plus jeune – dernier wagon, je serais arrivé la semaine d’après, râpé.

Ou parce que vous auriez fait, avec des copains de copains, votre virée en boîte, des mecs qui n’ont pas vécu ce par quoi toi tu as passé, mais tu auras cru un moment, pour une fille rencontrée, que tout pourrait recommencer. Et que ça n’aura pas marché, qu’en fin de compte chacun se retrouvera tout seul. Que, même si par hasard tu te réveilles à deux, le matin est plus triste encore de l’au-revoir obligé, de cette odeur que tu traînes, étrangère. Pour les fois que ça m’est arrivé, depuis qu’elle. Cinq mois, comme une seule plaque ; cinq mois pile qu’elle m’a plaqué, Monique.

Fin dedans du compte, et dedans vie spéciale comme à ne continuer que pour cela, ne pas connaître le compte. Qu’en dehors de leur destination de départ, les choses mêmes, hérissées et rigides, ne continuaient que pour repousser ce moment de l’addition, grand train bondé d’hommes les yeux fermés pour ne pas penser aux rails disparus, et alourdi accélérant toujours sur la pente sans prise qui l’attire.

Marche, entre les tables. La tienne au bout de l’autre salle, tout au bout, bien au fond. Dernier embauché, pas le choix. Chaque départ en retraite t’avance d’une case. Et si t’es sage comme une image, il ne t’arrivera pas trop de fois le coup du jeu de l’oie. Une grande pendule à chaîne, nos places, pour bien marquer le temps de la carrière : et penche-toi à la fenêtre derrière le chef dans son cagibi vitré, t’aperçois la maison de retraite et le nouveau cimetière.

L’avantage d’être au fond, en plus du radiateur : tchiout... Les trains, sous ma fenêtre. Je les vois passer, me saluer avant cette longue courbe qu’ils découvrent à mesure, saignée faite à la râpe dans la banlieue qui la boude, où les immeubles et les tours semblent des miniatures enchevêtrées. Et sous mon chiffon, dans le rétroviseur scotché au contrepoids de ma table, j’ai le poste d’aiguillage, les rails se divisent, multiplient leurs parallèles puis, dans la masse lourde des portiques et des passerelles, s’en vont tout droit jusqu’à la gare, s’enfoncent sous sa verrière que j’aperçois tout juste. Si j’avais pas ça, ma ligne de fuite....

Si j’avais pas eu ça puisque, Yves, son histoire d’hôpital c’était juste après.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 4 septembre 2010 et dernière modification le 1er février 2012
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