"comment ça nous a rendu vivant de nommer le monde"

pour réjouir ceux qui disent qu’Internet ils n’ont pas le temps


1, du mot présence, recopie intégrale du premier de quatorze fragments :


1. temps réel, cela pourrait dire : directement connecté aux battements du monde ; mais tout aussi bien : que le battement du monde devient celui des veines du poignet, au frottement des touches, et surgissement des fenêtres sur l’écran qui font advenir avec le monde une présence du monde à soi. En temps réel, en présence.

 


2, du dictionnaire qui nous servait à épeler le monde, recopie du quatrième des quatorze fragments :


4. instant : imminence : à présent : de nouveau. Internet réécrit le dictionnaire.

 

3, de la notion de réel rapprochée de celle de profondeur, recopie du sixième des quatorze fragments :

_ 6. du réel en profondeur : plonger la main dans le vide (tâcher de) et ressortir la main pleine (si c’est de la forme —, si c’est de l’informe) : parfois, ce n’est pas notre propre sang qui coule des ongles. On a gratté un peau morte du monde, et on laissera sur les touches quelques gouttes qui sècheront au soleil.

4, d’Internet comme mur, recopie du onzième de quatorze fragments :


11. Internet, ça voulait dire : échanger des informations sur un grand mur ; maintenant qu’on écrit sur le mur, on ne le voit plus. On emportera les pierres pour faire quoi ? Une muraille ? Une maison ? Un barrage ? Internet, ça pourrait vouloir dire : dans le temps réel, architecture des formes neuves.

 

5, d’une phrase qui vous réveillerait toutes les ardeurs des professionnels du gémissement (moi non plus, je n’écris plus de livres, mais il se trouve – à ce que j’en sais – que celui qui a rédigé et mis en ligne ses quatorze fragments l’a fait du pays même d’un autre, qui écrivit, lui : & les beaulx bastisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont escriptz en mon livre de vie. Ie ne bastis que pierres vives, ce sont hommes. ), exprès je ne recopie que la première moitié du douzième des quatorze fragments :


12. On n’écrit plus des livres, nous autres, mais les lettres qu’on dessine sur nos écrans, si elles nommaient quelque chose de notre appartenance, est-ce que le monde en retour ne se trouverait pas changé ? [...]

 

6, et copie alors du quatorzième fragment :


14. Internet, ça voudra dire : en lisant en écrivant dans tous les sens, et comment ça nous a maintenu vivant de nommer le monde, un endroit du monde non localisé, en déplacement constant, lieu qui existait quand on le faisait fonctionner sous nos doigts, et la solitude en partage qui circulait : et la vie entre qui battait.

 

On parlait auparavant de littérature hypertexte, on faisait circuler des liens. On inaugure probablement une autre phase, où ce qui avance collectivement surgit par l’écriture et le site les plus individués – une sorte de dissolution de l’intervention unique (ouvrir comme exemplarité #numerile sur twitter).

Ainsi, donc, n’avoir pas indiqué de lien vers Arnaud Maïsetti : Internet, temps réel, mais fait en sorte que lorsque vous y arriverez la lecture se recomposera depuis la suite de phrases citées ci-dessus.

Et ça va donc beaucoup, beaucoup plus loin comme réflexion que la seule question (pas simple non plus), de ce qu’Internet déplace en nous par rapport aux schémas de temps plus anciens, temps de collecte d’information et sa production comme récit (et la médiation par le récit en elle-même) décalé du temps de l’expérience, et restitué dans un autre cycle lent – même si la notion de vitesse (de Saint-Simon, géante et célèbre phrase de clôture des 19 années passées à rédiger les Mémoires : ...éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement à Balzac, Toute poésie procède d’une rapide vision des choses) n’a jamais été invalidante pour l’écriture, notamment dans sa force de surgissement et nommée en tant que telle (tiens, Jean de la Croix...). Loin donc du Internet on n’a pas le temps ou bien qu’il y aurait un temps d’écriture noble opposé à un temps d’intervention réseau cantonné à la médiation, le fil réflexif que commencent à tirer les inventeurs du Net, ce qu’à la fois il bouleverse et reconduit de la vieille tâche littéraire...

Lire aussi Arnaud Maïsetti sur publie.net.

Image : Arnaud Maïsetti, quatorze positions de l’aube.


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 septembre 2010
merci aux 644 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page