"Sans", de Joachim Séné, radical, salutaire

langue de l’exploitation, licenciement sans langue


- En ligne sur publie.net : Sans, de Joachim Séné, publie.net n° 369 – version PDF pour lecture ordinateur, feuilletage en ligne pour bibliothèques abonnées, ePub pour iPad, iPhone, Sony, CyBook, prc pour Kindle.
- à lire : la recension de Christophe Grossi sur le site d’ePagine (notre partenaire ePagine redistribue publie.net via les sites de 25 librairies) : Oui, ce texte est important.

Toute invention hors la langue mère, quel sens alors ? Du postpon d’order, du schedule de batch, du datawarehouse orienté customer, la feature clé de notre process out of the box. Après ces présentations colloques webinars documentations, speech, à nous ensuite dans le logiciel, partie créative. Imagination des concepts en concrets, codes, programmes, configurations, là aussi ce langage qui, ce sens qui, enjeu de langage, langage sans sens car admiration de ce que d’autres, anglais, américains, ou en tout cas en anglais, eux réels inventeurs, dans le langage de l’invention, l’anglais, nous copieurs toujours, copy paste, une usine de cerveaux à copier.

L’univers du travail, et la littérature qui va avec, on l’assimile souvent à ce monde qui s’écroule par pans, des usines de briques et des haut-fourneaux. Dans son Retour des mots sauvages, Thierry Beinstingel s’en va dans ces open space de l’exploitation douce – mais dont la violence radicale peut se mesurer aux suicides – d’un centre d’appel.

Joachim Séné radicalise cette démarche : on s’en va aux lieux les plus emblématiques du moderne, là où on traite les bases de données, les codes et logiciels. Dans les creux de la ville, en ses noeuds les plus prestigieux, l’homme qu’on rive à un écran est aussi en situation d’exploitation à durée courte, obsolescence rapide.

Mais la langue qui va avec, les sigles, le recours à l’anglais, la sanctification de l’entreprise ?

Quelque part pourtant, et même ici pas loin, des chercheurs, des grandes entreprises, des universités, des centres de recherche, dans l’innovation oui peut-être, là, des inventions, des avancées, dans notre langue, mais moi ici dans ce bureau de verre, au milieu des concepts anglais en souffrance de traduction, dans les manipulations d’à-peu-près mais au final en production car ventes bénéfices et pourquoi pas crise et au-revoir, sauvetage de l’entreprise, et reprise.
Sortie d’entretien corps vidé. Sang en tambour et glace de sueur sur la peau.

C’est de l’intérieur que Joachim Séné construit ce brûlot. Il l’assume par la littérature. Du licenciement, on ne prendra que les strates de langue. Mais on y porte l’incendie : forme par strates compactes, bains où on quitte la ponctuation pour traiter de la langue comme l’informatique traite ses données, accumulations, associations, structurations en nuage.

Reste la violence essentielle : pour se reconstruire dans le moderne, le monde de l’argent invente une langue pour se débarrasser de l’histoire de la langue. Elle revient en coup de bâton.

J’étais particulièrement fier hier soir de cette mise en ligne, en plein mouvement social : c’est notre façon de répondre à la pénurie d’essence, via pénurie mise à la nov’langue. Et tests effectués avec succès sur l’iPad et l’iPhone, malgré les limitations de l’epub.

Comme là sur l’ordinateur, ouverts, il y a 2 textes de Marie Cosnay, voilà qui va pacifier la relation au monde ! Les bibliothèques (hors notre vital noyau des établissements abonnés, auxquels devrait se joindre de façon imminente la BNF, on s’en réjouit hautement !) dorment tranquillement, nos extraits à feuilleter librement connaissent un succès démesuré par rapport au taux de téléchargement (me semble quand même que le genre de travaux qu’on met en ligne, depuis 2 mois, méritent d’aller au bout ?!), mais moi c’est là où je trouve la sérénité intérieure, et la force (coopérative) de durer : les textes et auteurs qu’on choisit de mettre en ligne, on sait pourquoi.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 17 octobre 2010 et dernière modification le 1er novembre 2010
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