nocturnes de la BU Angers | 02, ne me parlez pas de ça

capter l’oralité du monde, en faire l’emprise de la langue sur le monde, et découverte de Nathalie Sarraute


Nathalie Sarraute : la langue comme matière monde...

Sur Nathalie Sarraute, lire le dossier de l’ADPF/Cultures France, le dossier Sarraute de remue.net, ainsi que Tiers Livre.

La langue affronte le monde. Mais pour l’affronter, le boire et le reconstruire, elle le nomme. Ainsi vit le monde en elle.

Mais le monde, objets, territoires, est bien sûr aussi celui des visages, des relations. Le récit acceptera les personnages, les voix, la littérature échafaude ses palais sur la confrontation tous temps et tous azimuts des hommes au monde.

Mais le monde est ainsi, tout aussi bien, le permanent brassement de ces voix qui le nomment, qui l’appellent, qui s’y appellent, s’y déforment pour s’y conformer.

Ainsi, dans ce que nous élaborons de fable, récit, fiction ou pas fiction, dans la matière que nous traitons il y a aussi la parole des hommes.
Évidence certes, mais qui contraint aussitôt à une mise en abîme, puisque nous traitons ces mots, qui circulent dans le monde et font notre quotidien, du plus administratif au plus intime, avec les mêmes mots qui sont ceux de la langue, sa poétique, son renvoi réflexif à nous-mêmes.

C’est à cela qu’on voudrait procéder, et c’est difficile. Comme deux tissus qu’il faudrait lentement séparer, au risque permanent de déchirure.
D’une part, on ne traitera de rien d’autre du monde, que des voix et expressions, mots qu’on en isole, y flottent comme indépendants de leurs locuteurs, réifient la langue ou lui confèrent sa multiplicité de sens. D’autre part, en collant à ce prononcé des mots et des voix, des expressions toutes faites cueillies chacun dans notre surface personnelle du monde, c’est l’oralité propre à notre langue la plus intime, la plus personnelle, qu’on va développer et conduire.

Pour cela, un guide, et non pas de hasard.

Parce que Nathalie Sarraute, née en 1899, n’a pas pratiqué d’abord le français, mais le yiddish et le russe, puis l’allemand et l’anglais – même si très vite, à l’âge de cinq ou six ans, le français est sa langue principale et définitive. Parce qu’à vingt ans, étudiante en droit, elle témoignera, escaladant le Mont-Blanc avec une amie, de cette même énergie qu’elle déploiera dans la clandestinité de la résistance armée. Parce qu’avocate, fin des années 20, et même si la première femme à plaider en cour d’assise c’est en 1908, elle sera de celles qui imposeront leur parole dans ce lieu où c’est une peine qui la mesure. On sait qu’en 1937 la première série des Tropismes est prête, et le principe de son travail trouvé : moment où une simple modification, une simple goutte, peut faire basculer toute une réaction, et s’en tenir à cet instant. Mais vient la guerre, le divorce contraint (elle se remariera avec Roger Sarraute en 1950, mais ne verra plus ses trois filles que clandestinement), et c’est à 47 ans qu’elle devient écrivain, écrivain majeur, d’une lecture – aujourd’hui débarrassée des étiquettes genre nouveau roman (qui, moi, ne me gêne pas) à la fois subversive et dense, d’une acidité considérable sur le monde. Et c’est une nouvelle bascule, en 1968, avec Entre la vie et la mort, qui donnera sa forme définitive à l’oeuvre. Commencez donc par « disent les imbéciles »...
Chaque quatre ans, un livre bref, dont le matériau est entièrement puisé à ces formes vocales toutes faites. Voici « je ne comprends pas », dans L’usage de la parole :

Deux personnes assises sur un banc de jardin dans la pénombre d’un soir d’été paraissaient converser. Quand on s’en approchait, quand on s’asseyait non loin d’elles, on s’apercevait qu’une seule parlait et que l’autre ne faisait qu’écouter.

Que disait-elle ? on ne comprenait rien... Pourtant toutes ces paroles qu’on entendait, on n’avait pas de peine à les reconnaître. Elles étaient de celles, familières, qui se présentent d’ordinaire tout emplies de leur sens, faisant corps avec lui... mais ici, tandis qu’accolées l’une à l’autre elles défilaient, leur sens... Où était-il passé ? On avait beau le chercher...
[...]
« Je ne comprends pas. » Il a osé. Il a pris sur lui de courir ce risque. Un risque énorme et pas seulement pour lui. Que l’autre, maintenant brusquement se taise et appuie sur lui ce regard chargé de commisération, de surprise, qui le repoussera doucement, le rejettera dans les ténèbres, qu’il s’enveloppe de silence le temps de reprendre ses biens, ses paroles éblouissantes, de les enfermer, pour toujours inaccessibles, dans un coffre-fort [...]

À ces mots, « Je ne comprends pas », voici que l’escroc, le pervers, le tortionnaire, l’oppresseur se tourne vers celui qui les a proférés, la reconnaissance, la joie ruissellent de ses yeux, il lui pose les mains sur les épaules, il les serre, il lui prend la main, il la secoue... « Ah bravo, ah merci... »

Ainsi « Ne me parlez de ça », « Eh bien quoi, c’est un dingue... », « Mon petit ». Mais qu’on ouvre au hasard Ici, 1995, donc 96 ans pour l’auteur, « est-ce que vous l’avez lu », « Ah non pas lui », « changer de sujet »...

« C’est drôle, vous employez parfois des expressions... certains mots... – Tiens, il me semble pourtant que je parle comme tout le monde... – C’est qu’on ne s’entend pas parler... – Ça, c’est bien vrai... En tout cas, je ne me suis jamais bien rendu compte... Mais enfin quels mots, quelles expressions ? [...] »

Pour écrire, peut-être procéder en deux temps. D’abord, faire une petite liste de cinq ou six de ces expressions toutes faites, tics de langue, parfois juste un mot, en repensant aux jours écoulés, à nos proches, à notre univers professionnel, à ces moments d’immersion dans la ville. Puis en choisir une : parce qu’il ne s’agit pas d’un exercice satirique, mais d’une porte qui ouvre sur le monde, et qui y ouvre par l’amour de la langue, par toutes les ambiguïtés et chatoiement dont elle est capable.

Et deux outils pour inciser cette expression qu’on aura choisi, et y plonger tout le texte, comme Sarraute tout un livre :
— le premier, sa technique des trois points... aucun élément de phrase qui vienne étouffer sous sa hiérarchie le précédent ou le suivant... un dépli horizontal de tous les niveaux de langue... cela même qui va en organiser le chatoiement... le passage de l’oral aux signes, du signe à la mini-scène, accepter les colères, les traits, les ruminations...
— le second, la récurrence : ce n’est pas un exercice de rhétorique. Au contraire, on la brise. Pour cela, à chaque mini dépli de l’expression correspond un fragment de récit. Un décor (relire ce buffet de gare, les bruits, les silhouettes, qui se déroule sur trois pages avant qu’on prononce l’expression titre « le mot amour » dans L’usage de la parole). Une scène entre deux personnages (voir Vous les entendez, publié en 1972, reprenant le choc générationnel de 1968, deux personnes – dont l’une termine un manuscrit – dans une pièce, et leur proviennent les bribes de voix d’une fête dans l’autre pièce). Une analyse des enjeux mêmes du langage, par cette expression : il suffit, chaque fois, de revenir à un nouvel exemple de son utilisation.

En pensant toujours au point de départ : la langue du texte parle de la langue du monde. Le silence de la littérature absorbe le bruit du monde. Ainsi, la langue parle de la langue, et la sauve. Ce n’est pas un point de vue supérieur de l’écrit sur l’oral : au contraire, paradoxalement, c’est la prise en compte de ce qui résiste dans ces expressions toutes faites, ce qu’elles portent des visages, des relations, qui va donner sa propre vie à la langue que, nous, nous écrivons...

Et quel infini répertoire, celui dont on va traiter.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 octobre 2010
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