que lire est discontinu

en temps de mutation, c’est soi-même aussi qu’il faut regarder lire


Que la lecture semble linéaire et continue est une illusion qui m’impressionne de plus en plus. Je lis, j’avance dans mon livre (ou simplement le texte). La phrase se constitue, elle prend structure et sens, une histoire se dessine, une intuition d’ordre poétique s’ancre de façon rémanente : je lis. Pourtant, la quantité de photons qui parvient à chaque seconde au fond de chaque oeil est parfaitement mesurée et définie. Mais ce n’est pas une valeur absolue : on a aussi travaillé sur combien de photons sont nécessaires pour activer leur détection par les bâtonnets rétiniens, et cette valeur dépend de l’oeil lui-même, donc des conditions dans lesquelles il les reçoit (luminosité ambiante, adaptation), comme d’autres paramètres, contraste de l’objet lu. Ce qu’on sait, c’est que ce flux est continu (le livre continue de réfléchir la lumière ambiante que vous lisiez ou pas), et que le traitement mental qu’on en fait est discontinu. Avec le numérique, nos caméras même familiales pourraient tourner des films à plusieurs centaines d’images par seconde, mais cela n’améliorerait en rien la qualité des films, contrairement à ce qui se passe si on améliore la résolution de l’image. Les premiers films à 8 ou 10 images secondes nous donnaient une impression de sautillement, à partir de 12 images par seconde elle cesse et le film nous paraît continu. Pourtant, on connaît ces expériences : projection de 40 diapositives par seconde où on ne voit que du gris, et si pourtant on insère une image liée à une sensation de danger, on sera capable de déclencher une alerte, presser un bouton. En tout cas, lisant un livre, nous analysons 8 à 12 fois par secondes la façon dont un flux de photons continu a déclenché ou pas l’activité des cônes récepteurs de la rétine. On sait qu’il ne s’agit pas d’un « nerf optique », mais que le cerveau traite en partie ces signaux dès leur réception, les deux pédoncules qu’il accole aux yeux vers la troisième semaine de l’embryon faisant partie du cerveau lui-même. On sait que l’oeil, d’autre part, est un organe relativement simple : celui des poissons n’a pas de différence essentielle avec le nôtre, et celui de certaines méduses, avec un appareil constitué d’une trentaine de neurones, lui permet cependant une détection de formes et de couleurs susceptibles d’assurer sa survie. L’oeil ne saurait pas reconstituer un texte depuis une analyse fixe de ce flux de photons, et les protéines qu’ils activent dans les cônes rétiniens. Il ne peut les constituer en signes, lettres et mots qu’à condition d’un balayage cinétique. L’oeil parcourt en balayage incessant la ligne : fixez uniquement la lettre que vous lisez, fixez la bien et avancez lentement dans le texte à vitesse de votre lecture – c’est intenable. Dans ce balayage graphique, quantifié par l’analyse mentale de ce flux une dizaine de fois par seconde, le cerveau identifie les lettres et signes, les mots et phrases, mais aussi l’équilibre global des signes diacritiques, les équilibres généraux, rythme et structure du texte dans la page. De cette perception générale, nous reconstituons une illusion linéaire, où l’autre mystère est qu’elle se reconstitue de façon tout aussi bien auditive, par l’oreille interne. Outil de travail dont l’éducation est essentielle pour l’apprenti auteur, mais constat élémentaire : si vous connaissez la voix d’un écrivain, si vous lisez un message émanant de quelqu’un dont vous savez la voix, ce savoir interfère dès la lecture silencieuse. Processus très complexe, et discontinu, induisant des balayages permanents : regardez de l’oeil de quelqu’un absorbé dans une lecture. Non fixation absolue : les chasseurs, les peintres, les sorciers savent éduquer, dans la perception réelle, cette non-fixation de l’oeil, elle fait partie des apprentissages en art plastique. Je me suis toujours demandé, tant est spécifique cet état d’attention au réel avec regard non fixé, si le fait que la lecture l’exigeait n’entrait pas pour bonne part dans la fascination mentale, l’instance de plaisir et le retour sur soi-même qu’elle induit, indépendamment même de ce qu’on lit.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 novembre 2010
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