Après le livre | cours de lecture rapide

la multiplicité ou la juxtaposition des éléments lus à l’écran implique-t-elle un renoncement de pensée ?


La relation dense, mais univoque que nous avions à la lecture, saurons-nous un jour la transporter sur l’écran, ou s’agit-il de nous ouvrir, nous lecteur, à une expérience basée sur d’autres perceptions ? Sur l’écran, plusieurs fenêtres ouvertes simultanément, plusieurs tâches qui se prolongent et s’effectuent ensemble. Mais, lisant un livre imprimé, ne le quittons-nous pas aussi à notre gré pour rêverie, note ou conversation, de même que sur la tablette on jette un œil aux derniers messages à la coupure de chapitre ? La lecture dense est un apprentissage long et collectif. La lecture-écran est plus soumis à tentation – c’est comme la gourmandise. Quel risque pour la pensée et l’écriture ? Certes nous balayons plus d’articles, faisons défiler au quotidien une masse profuse d’informations : comment ne pas craindre que notre capacité très certaine à passer de la lecture rapide à la lecture dense n’en soit pas affectée ? Des outils nous y aident (« Instapaper » : on stocke d’un clic l’article repéré, et il nous est délivré hors du web, sur liseuse ou tablette, lorsque nous voulons nous concentrer sur sa lecture). De toute façon, il n’y a pas le choix : réflexion spécialisée ou information générale, document précis ou rareté esthétique, ce dont nous avons besoin, c’est le web qui nous y donne accès, de plus en plus exclusivement.

 

Comment être sûr de n’avoir rien perdu par rapport à nos anciennes périodes de découvertes et apprentissages, heures fascinantes des grands livres ? Il a fallu un tel isolement, à Kant ou à Strindberg, ou Proust dans ses cloisons isolées, pour que la radicalité surgisse.

Mais, aux Arts et Métiers de Bordeaux, en 1972, ce cours obligatoire de lecture rapide, avec exercices de vérifications sur manuels techniques en langue étrangère ou française, posait déjà en partie ces mêmes questions. Balayer rapidement un large volume de texte, retrouver instantanément un passage précis après cet instant de balayage, faisait partie de nos pratiques de lecture et pouvait même s’enseigner. Le lecture n’est plus aujourd’hui cantonnée à un objet clos, le texte principal est en permanence juxtaposé à la totalité des autres usages de la machine support. Et nous savons que l’importance que nous aurons attachée à un texte (long ou bref, article ou poème ou récit) dépendra aussi de ce qu’il nous aura fait découvrir au passage, donc de ce qu’il ne contient pas, à quoi il nous aura mené, mais nous incitant à revenir à lui et reprendre sa lecture continue.

La lecture aujourd’hui passe par un cadre, et non plus un volume. Le volume pouvait lui aussi emboîter d’autres éléments, illustrations, annexes, notes de bas de page, voire CD audio. Même le récit nu pouvait faire de sa stratégie d’emboîtements sa linéarité même : quand on lit Shéhérazade, ou les échappées du Captif amoureux que Cervantès inclut dans le Quichotte, on ne cesse de quitter le fil du texte pour y revenir. En passant au cadre imposé par l’écran, c’est donc plutôt la simultanéité des contenus, que leur pluralité, qui définit le changement. Garderons-nous sur l’écran une des si commodes fenêtres pour messages en temps réel (Twitter ou autre), laisserons-nous la musique choisie (si on en écoute) envoyer les « notifications » des titres successifs, choisirons-nous d’être averti de l’arrivée de chaque e-mail ou bien préférons-nous ne les consulter qu’à intervalles choisis ? Poser la question c’est y répondre, mais ce que le livre portait en lui-même (que la marge et la couverture symbolisaient) d’isolement, il nous revient à nous de le construire – et d’éduquer à le construire. On tourner le dos à tout ça, bien sûr.

Et cela ne passe pas seulement par le traitement de texte : pouvons-nous avancer un texte sans permanent recours au navigateur ? D’où l’importance d’en utiliser plusieurs – Chrome, Firefox, Safari, Opera sont des convives de choix – pour mieux mesurer son ergonomie et sa réactivité propre, le choix des moteurs de recherche et ce qui vous en revient. Le navigateur concentre une large part des outils que traditionnellement requiert l’écriture – à commencer par la variété des dictionnaires. Comment saurions-nous écrire sans bibliothèque : mais comment se référer à notre exiguë bibliothèque personnelle quand le cadre même qui nous sert d’écritoire donne accès à bien plus vaste ? Qui de nous pour ne pas être désormais doté des capacités d’interpréter de façon créative et vigilante l’incroyable aventure humaine qu’est Wikipedia ?

Alors comment en vouloir à ceux qui, une génération après nous, se sont familiarisés avec cette simultanéité, acceptant – même en cours ou pendant leurs heures de travail dense – la présence dans le cadre de leurs outils réseaux ou d’interfaces musicales, voire filmiques ? Moi-même, si je leur présente un auteur, j’utilise désormais cette totalité de ressources (filmographie d’Antonin Artaud non par liste, mais par extraits d’œuvres, pour Henri Michaux un enregistrement de sa voix, le film Images d’un monde visionnaire, des diaporamas sur l’évolution de ses dessins, ou des documents concernant l’évolution rapide de la psychiatrie au temps de Connaissance par les gouffres), et je n’ai pas l’impression, ce faisant, de venir sur un terrain dont ils seraient plus familiers, mais bien au contraire – en me libérant de la contrainte du livre comme médiation unique – de nous hisser plus près de la figure même d’auteurs dont l’œuvre imprimée n’est qu’un élément d’une totalité bien plus complexe (au moins pour les deux cités).

Ce qu’il y a à examiner, c’est comment l’art de penser lui-même (pas pour nous qui avons appris par les livres, mais pour eux qui pratiquent déjà quasi exclusivement l’écran) peut se transformer – non pas se réduire – à prendre ainsi cette autre façon de marcher (puisque penser et marcher ont déjà été souvent associés dans l’histoire de la philosophie).

Une façon plus digressive, si notre capacité à associer des fragments disjoints de langage est augmentée. Une capacité à traiter plus densément de textes brefs : mais l’histoire des textes brefs comme ligne de crête de la densité n’a pas commencé avec la lecture-écran. Et cela signale pourtant un danger réel : la didactique de la recherche via ressources virtuelles, la méthodologie de travail quand l’écran est à la fois le support, le télescope et le réceptacle, en sont à leurs balbutiements.

Lorsque nous avions appris avoir à suivre ce cours de lecture rapide, en 1972, nous y avions vu une sorte de renoncement, lire rabattu à sa fonction utilitaire – l’exclusion du libre temps réflexif. Pourtant, toute ma vie depuis lors, combien de fois, recherchant un passage de Proust ou de Nerval (avant la recherche plein texte), un poème de Mallarmé ou de Hugo dans leurs éditions complètes, je n’ai pas reconnu – à l’intérieur même de ma pratique littéraire – les acquis techniques reçus alors ? Un peu plus tard, je croiserai le chemin d’une autre méthode américaine, celle-ci concernant le sommeil fractionné : quoi de plus intime que le sommeil, et quoi pourtant de plus travaillable ? Cet usage du sommeil fractionné m’a été d’une aide considérable pour l’organisation de ma vie et de mon travail. De même, souvenir parfois, lors de cours de chant ou violoncelle, d’exercices où le professeur nous demandait de fermer les yeux brusquement et de restituer la totalité des détails que nous pouvions avoir mémorisés. L’attention fractionnée, la capacité à traverser la sollicitation extérieure pour maintenir le cap d’une concentration intense, qui nous emporte hors de nous-même, il y a longtemps que tout cela est sur la table de travail intérieure.

Dernière interrogation : ces exercices de lecture rapide, et l’examen qu’on nous a fait subir, étaient assortis de tests de vérifications surprenants, basés sur l’épaisseur matérielle du livre, et sur le repérage spatial dans la page. Ils ne sont pas transférables directement à la lecture écran, sinon par nos techniques de mémorisation (voire d’enregistrement) de nos parcours web, historique du navigateur, capacité de la barre URL à retrouver une page moyennant mot-clé, adresses stockées dans des outils collaboratifs comme delicio.us ou zotero, enfin liens propulsés dans les outils réseaux : usages non encore suffisamment structurés pour qu’on puisse en faire théorie, mais qui sont l’équivalent de l’épaisseur du livre pour ce dont l’exercice dense de la pensée ou de la lecture a besoin pour sa spatialisation ou sa matérialisation.

Je n’ai pas de conclusion : sinon s’interdire de juger, être vigilant sur nos propres usages, l’école de la concentration, et curieux de ce qui s’amorce sur les écrans des autres. Savoir, lorsque changent nos usages de lecture, changent aussi nos modes de pensée, que la distraction est plus présente, plus tentante, et qu’il ne s’agit pas pourtant forcément de marche arrière.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 17 novembre 2010 et dernière modification le 15 juillet 2013
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