Google grandes manoeuvres

Hubert Guillaud et Olivier Ertzscheid à propos du lancement de Google Editions, avec quelques digressions intermédiaires


Le web n’est pas guéri de sa maladie à se manger lui-même, portant comme nature, mais à une échelle et une vitesse jamais vues dans l’histoire de nos civilisations, la possibilité de concentrations à échelles mondiale, basées sur une référence commune d’usage.

Ça a été longtemps l’apanage de Microsoft, qui semble bien dans les limbes désormais malgré ses tentatives de reprendre pied là où le lourd Explorer est à la ramasse, tandis que Firefox continue d’avancer (et Google sabrant à la hache pour imposer Chrome – d’ailleurs pour ma part régulièrement les 2, Firefox et Chrome, ouverts en même temps sur l’ordi).

C’est le nouvel apanage de Face Book qui n’aurait plus qu’une mince étape à franchir pour devenir un navigateur suffisant aux usages communicationnels dont se contentent une vaste part d’usagers (mais Google associant aussi à ses comptes gmail une vaste panoplie de services).

C’est l’apanage inattendu d’Apple, si on se reporte à 6 ans en arrière, quand l’univers Mac semblait se racornir et s’effacer – via l’association de produits à forte pertinence d’usage, l’iPhone et lancement réussi de l’iPad, associés à une monétisation ultra-simplifiée de services, les "apps" ayant relayé la vente de morceaux musicaux sur iTunes. Et pari en voie d’être réussi pour l’iBook Store, là où Amazon jouait seul, la simplicité d’achat et un contrat très simple de mandat (je vous donne 60%, je garde le reste), rendant quasi invisible l’acte d’achat singulier – mais qui pour nier l’avance de l’iPhone comme ordinateur à main sur tous ses concurrents Androïd ou autres ?

On le mesure bien pour notre fragile publie.net, les bibliothèques restant dans leur ensemble quasi paralysées pour ce qui est des ressources numériques ou l’accès à distance (hors notre petit et vital noyau d’abonnés, sans qui l’expérience n’aurait pas existé, et une joie très symbolique : publie.net sera accessible, librement et intégralement, dès le 1er janvier dans les salles de lecture de la BNF comme il l’est depuis le 1er jour dans les salles de lecture de la BPI), et les pouvoirs publics subventionnant à coup de centaines de milliers d’euros les dinosaures, mais se refusant au moindre geste de soutien ou de dialogue avec des plateformes comme la nôtre : à moins de 100 000 euros de chiffre d’affaires annuel, publie.net ne peut prétendre à aucune aide côté ministère de la culture (c’est pourtant maintenant, qu’on aurait eu besoin d’aide pour complexifier et inventer dans les epubs, commander des textes aux auteurs, développer des expériences de médiation dans les bibliothèques volontaires : dans 2 ans, quand on sera arrivés aux 100 000 euros de chiffre, on n’en aura plus besoin, d’aide extérieure) – donc merci Steve Jobs et que la diffusion de nos textes via l’iBook Store nous offre le cash nécessaire pour tenir, et assurer la pérennité de notre expérience. Pas grave, au temps de la culture à la demande prônée par le sarkozysme, on ne va pas aller leur demander en plus de s’intéresser à la littérature, longtemps que le Centre national des Lettres s’est reconverti en Centre national du livre, cela va parfaitement avec la suppression récente par Frédéric Mitterrand de la Direction du Livre, remplacée par une sous-direction de la Direction des industries culturelles – et tant mieux, même si dans leur masse ils sont complètement momifiés par leur relation au monde de l’imprimé, quelques Centres régionaux du livre prennent le relais, conscients de l’importance du numérique pour les auteurs et structures de leur territoire, et qu’enfin au lieu de tchatche on puisse tout simplement travailler inventer ensemble.

Comment Google ne chercherait pas à s’imposer là (encore plus, ayant loupé deux outils majeurs, l’essor de Face Book et l’efficacité incroyable de Twitter) ? Je n’ai pas d’a priori sur leur démarche, qui nous a servi en permanence d’amplificateur géant à penser le web. J’ai toujours souvenir, en 1999, de comment on se repassait les uns les autres – au temps des moteurs Altavista, Yahoo et des moteurs français qui tenaient encore le coup – le petit lien vers ce curieux signe, qui donnait es résultats aussi étonnants. Aujourd’hui encore, les résultats de Bing sont vraiment affligeants au regard des algorithmes de Google. Et plutôt, pour des sites indépendants comme Tiers Livre, être attentif au mode de fonctionnement de ces algorithmes pour rester dans la course, savoir les utiliser à notre profit – petits savoirs dérisoires mais qui font une bonne part de l’artisanat web comme bricolage généralisé.

Voici donc Google Editions. Pour publie.net, nulle panique : il y a presque 3 ans, en mai 2008, lors de nos premières rencontres avec Xavier Cazin, qui allait fonder avec Julien Boulnois L’Immatériel, je le revois encore m’expliquer son intuition d’une diffusion large et atomisée, de l’importance ici des métadonnées, de la prise en compte (y compris dans l’intérieur du site) des fonctions moteurs de recherche, et que cela ne pouvait qu’inciter, au contraire, à une démarche éditoriale basée sur la pertinence des contenus, ou tout au moins qu’on soit en adéquation avec nous-mêmes sur ces contenus, y aller au culot dans nos propres recherches.

Aujourd’hui, pour 100 titres vendus sur publie.net, 40 le sont via notre propre site, 34 le sont via l’iBook Store d’Apple, et le dernier tiers se répartit entre l’ensemble des autres distributeurs : l’Immatériel qui dispose de sa propre librairie, la récente mais efficace arrivée de FeedBooks, plateforme lancée par quelques très jeunes ingénieurs français et qui s’est imposé comme une des plateformes référentes au niveau mondial, à laquelle Hadrien Gardeur a intégré un service de librairie payante. Bien sûr le réseau ePagine de diffusion via les libraires (et merveilleux appui de son blog de dépistage et propulsion), qui assure notre présence sur les sites de 25 librairies indépendantes et non des moindres, plus des expériences innovantes comme la librairie en ligne bibliosurf qui vend à lui seul autant que les 25 autres réunis (tant que nos amis libraires se refuseront à considérer le livre numérique comme littérature aussi digne d’être défendue que les paquets sous papier), ou le lancement tout récent de FnacBook. Pour l’instant résultats bien timides, mais leur plateforme est encore toute jeune, pas encore apte à utiliser pleinement nos outils (manquent des titres, mises à jour en décalage, notices pas toujours interactives – mais on y travaille en lien direct), plus récente arrivée de FnacBook sur l’iPad via une interface dédiée. publie.net est aussi diffusé par Dialogues, Chapitre.com, Rue du Commerce et d’autres. Un des événements les plus considérables de ces dernières semaines, mais très invisible, c’est probablement le hub Dilicom, outil interprofessionnel qui permet à tout diffuseur de diffuser tout éditeur, et bien sûr on en est. Je tiens aussi à le dire, sous pression régulière de nos auteurs qui s’étonnent qu’on ne passe pas tout notre temps à des mises en ligne successives !

Cela ne libère pas de ce qui nous revient en tant qu’éditeur : le web, livré à lui-même (c’est-à-dire sans médiation, repérage et propulsion comme le font Bernard Strainchamps pour Bibliosurf ou Christophe Grossi pour ePagine) reproduit les modes de consommation consensuels. Le panel des titres diffusés directement depuis publie.net est en quasi opposition de phase avec le panel des titres diffusés depuis l’iBook Store – mais c’est justement cela que nous considérons comme notre enjeu spécifique de travail. Et quand bien même on enrage parfois à voir tout ce fric gaspillé par les institutions publiques liées au livre, subventions énormes liquidées dans des expériences de vitrine ou monstres antédiluviens (l’argent de la numérisation n’allant qu’aux riches qui pourraient le faire eux-mêmes – qui donc me donnerait un contre-exemple ?!), en journées d’étude et tables rondes à gogo (où le cocktail en général coûte plus cher que ce qu’on rémunère les intervenants), en études et rapports oubliés sitôt que parus et ainsi de suite, c’est la vie française. Complétez d’un boycott quasi généralisé de la presse Livre (sans doute justifié, si on considère le désarroi où ils sont de ce qui circule de blog à blog, auteurs et lecteurs tout ensemble, et constitue notre seule recommandation), on a assez à faire sur le terrain, c’est la meilleure leçon qu’ils nous donnent, ce help yourself dédaigneux finalement c’est notre meilleur outil d’apprentissage.

Ajoutons un petit brin de bureaucratie : le bruit fait autour de l’adoption de la TVA à 5,5%, et aussitôt la décision de reporter ça à 2012, les grands éditeurs vendant trop peu de livres numériques pour ne pas préférer que ça pèse un an de plus sur ceux dans notre genre. Donc, quand vous téléchargez 5,99 euros un texte d’un jeune auteur sur publie.net, un cinquième va à l’État, soit 0,98 cts (facile à savoir, puisque les téléchargements qui nous arrivent de Suisse, du Québec, du Japon ou d’ailleurs sont exonérés de cette TVA). Avec pour conséquence que publie.net paye annuellement plus de TVA à l’État qu’Amazon et eBay réunis. C’est ce qu’on appelle politique culturelle ouverte au numérique. Moi qui croyais naïvement que la taxe professionnelle avait été supprimée par Sarkopi, et publie.net n’ayant pour seul lieu que le MacBookPro 13" ici sur mes genoux chambre 310 de l’hôtel Bristol à Montbéliard, j’avais à payer avant-hier, date limite 14 décembre, une "taxe foncière compensatoire des entreprises de services" de 440 euros, ajoutons 1500 euros d’impôt sur l’exercice, la charge État sur une expérience de laboratoire comme publie.net c’est environ 34%, on comprend que côté institutions du livre ils préfèrent ne pas trop regarder dans notre direction.

Et cela ne nous empêche pas d’arriver bientôt aux 400 titres mis en ligne, d’avoir vu en 2 ans près de 15 titres d’abord diffusés par nos soins repris par des éditeurs traditionnels (Le mal de l’espèce de Bernard Noël et Ma tante Sidonie de Gwenaëlle Stubbe chez POL, Mardi au Monoprix d’Emmanuel Darley chez Actes Sud, Guantanamo de Frank Smith au Seuil/Fiction&Cie, en janvier Montparnasse Monde de Martine Sonnet au Temps qu’il fait, en avril Kuessipen de Naomi Fontaine chez Mémoires d’Encrier au Québec...), fonction de repérage et de valorisation symbolique que je considère pleinement comme un des éléments de ce que le numérique déplace. Avec, à l’inverse, expériences tentées avec l’accord des éditeurs papier, diffusion de Cambouis d’Antoine Emaz paru au Seuil, de mon Un fait divers paru chez Minuit, quand ce n’est pas prendre le relais, comme avec les 2 textes si forts de Marie Cosnay, d’un éditeur papier qui dépose son bilan...

Donc, pour en revenir aux intuitions de Xavier Cazin en mai 2009, boulevard Saint-Germain dans le 6ème arrondissement pour faire comme les grands éditeurs, mais dans un caboulot qu’ils ne fréquentent pas et dont je tairai l’adresse, nous sommes bien sûr parfaitement équipés pour être diffusés dès l’ouverture par la librairie Google selon même contrat de mandat que nous avons avec Apple, et tant mieux, de même qu’on est prêts pour Amazon (nos textes sont déjà quasi tous disponibles au format prc pour Kindle), et que fin janvier les problèmes techniques seront, je l’espère bien, définitivement réglés pour permettre l’essor de FnacBook, et qu’on sera toujours prêts à travailler sur les questions de médiation avec les libraires qui le souhaiteront, parce qu’on est bien placés pour savoir que sans cette fonction on ne s’en tirera pas pour les textes contemporains.

Ceci devait être un billet de cinq lignes appelant votre attention sur deux articles de très grande importance, tous deux concernant l’arrivée de Google Editions, disponible depuis avant-hier aux États-Unis avant lancement Europe au 1er trimestre 2011 : Google launches Google Edition par Olivier Ertzscheid, et on ne dira jamais assez l’importance pour nous tous des analyses d’Olivier (ce qui ne dispense pas de suivre Jean-Michel Salaün et quelques autres), et l’expérimentation directe que fait Hubert Guillaud de Google Edition : les deux logiques de Google. On peut naviguer en mer dangereuse – et elle l’est : mais il faut des cartes et des instruments de navigation. Navigation ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 décembre 2010
merci aux 1617 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages