nocturnes de la BU d’Angers, 10 | mise en quatre

le fantastique aussi c’est beaucoup de technique – une proposition d’écriture à partir du "Chasseur de crépuscules" de Julio Cortàzar


Dédié à Édouard Glissant.

 

une mise en quatre


En préambule, je vous incite à lire ce billet ses 145 commentaires, Grand corps malade, sur le numérique et les bibliothèques, par Daniel Bourrion, qui pilote nos ateliers nocturnes à la BU d’Angers.

Ce soir, avec le groupe atelier d’écriture présent à la BU, je veux pratiquer un exercice un peu secret, destiné à nous faire progresser dans la complexité de l’écriture narrative.

Donc, en ligne, parce que ce dialogue avec les connus ou inconnus à distance nous est précieux, et que le nombre de consultations de ces ateliers hebdomadaires prouve au moins une seule chose : l’attente et la curiosité qu’il y a, dans le monde pédagogique, pour les questions sur la pratique et la conduite des ateliers, auxquelles l’institution scolaire ou universitaire s’est toujours refusée à donner cadre, ou lieu même virtuel – et c’est pas notre boulot de le faire sa place –, voici une autre proposition. Elle est à la fois complexe et riche, je l’ai expérimentée pour la première fois l’an dernier à l’UdeM de Montréal.

J’ai commencé mardi ce semestre d’écriture avec 2 groupes de Sciences Po Paris, et il se trouve que la même école accueille à Poitiers des étudiants d’Amérique du Sud en stage long. Vera Broichhagen leur proposera un cours de littérature basé sur le fantastique pour croiser les deux mondes, et je leur proposerai une brève suite de séances pour une sorte de marche vers l’invention fantastique, Cortàzar étant bien évidemment alors un guide privilégié.

Donc :
- 1, je ne dis pas ce qu’on fait ce soir à Angers ;
- 2, je vous livre ci-dessous les quatre paragraphes du court mais merveilleux récit de Cortàzar : Chasseurs de crépuscule (ici traduction Laure Guille-Bataillon, c’est dans Un certain Lucas, après Qu’est-ce qu’un polygraphe ?, Observations ferroviaires, Nouveautés dans les services publics, Natation en piscine de farine, un ensemble que les familiers du cher, si cher Julio reconnaîtront bien...)

Maintenant, les couchers de soleil et lui, Julio Cortàzar...

 

La proposition : un texte de Julio Cortàzar en quatre paragraphes, auquel nous répondrons, depuis notre thème personnel, par quatre paragraphes respectant la même et très stricte démarche d’énonciation narrative.

D’abord, ne pas s’effrayer de la complexité, Julio Cortàzar est un géant (dans tous les sens du terme, lui qui fut condamné à grandir toujours). Il faut regarder très sérieusement la structure, respecter la construction en quatre paragraphes, et ce qu’elle implique de renversements en amont – non pas donc l’objet décrit, la représentation archétype et ultra-simple d’un coucher de soleil, mais justement (parce que c’est simple et archétype), l’obligation où on est de travailler sur les variantes possibles de l’énonciation. J’ai pratiqué cet exercice aussi avec un autre texte surprenant, le Prométhée de Kafka.

Et après tout, un élément tout simple suffit pour le parcours : lui, les couchers de soleil.

Si j’ai cassé le texte en quatre avec mes commentaires, c’est pour vous inciter à écrire en quatre fragments séparés, non pas un texte avec quatre paragraphes, mais quatre paragraphes conçus chacun comme un texte autonome. Le point de départ, à vous de l’inventer : plus il sera simple, plus il sera commun, mieux ce sera. Le fantastique tiendra juste à une minuscule frontière : soyez extrêmement précis et rigoureux dans chacun des quatre textes-paragraphes. À la lecture, ils s’assemblent dans une continuité, et alors – pure illusion d’optique – c’est le réel qui forcément va se mettre à bouger.

En suivant le mot-clé Cortazar en haut à droite de cette page, vous trouverez quelques autres pistes le concernant. Image ci-dessus : coucher de soleil à Bobigny, 1986, époque Décor ciment. Prendre aussi le temps d’une visite à Cortazar sur YouTube, notamment les vidéos qu’il réalise la nuit dans Paris.

 

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 1


Si j’étais cinéaste, je me consacrerais aux couchers de soleil. J’ai tout étudié de la chose sauf les fonds nécessaires à pareil safari, parce qu’un crépuscule ne se laisse pas attraper comme ça sans plus, je veux dire qu’il commence parfois petitement et juste au moment où on l’abandonne, il déploie toutes ses plumes ou, inversement, c’est un gaspillage chromatique et soudain le voilà comme un perroquet passé à la javel ; dans les deux cas, cela suppose une caméra avec une bonne pellicule couleur, des frais de voyage et nuits d’attente préalable, surveillance du ciel et choix de l’horizon le plus propice, toutes ces choses qui ne sont pas bon marché. De toute façon, je crois que si j’étais cinéaste je m’arrangerais bien pour les attraper ces couchers de soleil, un seul coucher de soleil en réalité, mais pour parvenir à ce coucher de soleil définitif il me faudrait en filmer une cinquantaine car, si j’étais cinéaste, j’aurais les mêmes exigences qu’avec les mots, les femmes ou la géopolitique.

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 1 :
Dès la première ligne, on annonce l’objet du texte, le coucher de soleil. Et on pose immédiatement le rapport technique qu’on va avoir, soi, vis-à-vis de cet objet. C’est un exposé, un mode d’emploi. Surtout rester au plus proche de cet énoncé concret, ne pas chercher à dévier, ne pas vouloir être malin. Juste décrire le processus, mais le décrire en détail. Pourquoi, comment, qui, quand, avec quoi.

 

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 2


Je ne suis pas cinéaste et je me console en imaginant mon coucher de soleil capturé et dormant dans sa longuissime spirale mise en boîte. Mon plan : non seulement attraper mais rendre le crépuscule à mes semblables qui savent de lui bien peu de chose, j’entends par là les gens des villes qui voient se coucher le soleil, si tant est qu’ils le voient, derrière l’hôtel des postes, les immeubles d’en face ou dans un sous-horizon d’antennes de télévision et d’éclairages publics. Le film serait muet ou avec une bande sonore qui aurait enregistré les bruits contemporains du crépuscule, un aboiement de chien probablement avec un bourdonnement de mouches, avec de la chance une cloche de vache et un bruit de vague si le coucher de soleil était marin.

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 2 :
Ce qu’on introduit, c’est le même objet, réalisé de la même façon qu’au texte 1, mais non plus dans le rapport à soi-même, uniquement dans le rapport aux autres. Ce qui est étonnant dans ce paragraphe de Cortazar, c’est la fluidité ou l’empilement des éléments : dans la même position réelle que lui, les gens des villes. Et puis, un film anonyme qui aurait réalisé ce à quoi il rêve. Et puis : la difficulté à réaliser ce qui est projeté dans le premier texte, tout simplement parce qu’au lieu de poser le phénomène comme on l’a fait dans le 1, en tant que très simple archétype, on le confronte à sa réalité de détail. Je crois que, pour cette séance d’écriture, il ne faut pas chercher à rejoindre tout de suite cette maîtrise aérienne de Cortazar, mais se concentrer sur la dernière idée : confrontation de l’archétype simple à la difficulté de sa réalisation concrète, selon l’ensemble des situations auxquelles on puisse se référer (et c’est là où passer par d’autres spectateurs que soi-même est précieux).

 

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 3


Par expérience et bracelet-montre, je sais qu’un bon coucher de soleil n’excède pas vingt minutes entre apogée et déclin, deux choses que j’éliminerais pour ne laisser que son lent jeu interne, son kaléidoscope d’imperceptibles mutations ; on aurait ainsi un film de ceux qu’on appelle documentaires et qu’on passe avant Brigitte Bardot pendant que les gens s’installent et regardent l’écran comme s’ils étaient encore dans l’autobus ou dans le métro. Mon film comporterait un sous-titre (peut-être une voix off) à peu près comme suit : « Ce que l’on va voir est le coucher de soleil du sept juin mille neuf cent soixante-seize, filmé à X avec une pellicule Y caméra fixe et sans interruption pendant N minutes. Le public est informé qu’en dehors du coucher de soleil il ne se passe absolument rien, ce pourquoi nous lui conseillons d’agir comme s’il était chez lui et de faire ce qui lui chante, par exemple : regarder le crépuscule, lui tourner le dos, parler avec les autres, se promener, etc. Nous regrettons de ne pouvoir lui suggérer de fumer, ce qui est toujours si beau à l’heure du crépuscule mais l’installation moyenâgeuse des salles de cinéma exige, comme chacun sait, l’interdiction de cette excellente habitude. En revanche, il n’est pas interdit de boire un coup à la petite bouteille de poche qu’on peut acheter dans le hall d’entrée de la salle. »

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 3 :
Cette fois, de façon tout aussi radicale, on a supprimé l’intention du paragraphe 1, et l’exécution au paragraphe 2. On a l’objet fini. C’est un dispositif artistique, qui suppose donc sa description en tant qu’oeuvre artistique, durée, support, matière. Mais aussi le dispositif qui en permet le parage. La projection est à la fois la reprise du cinéma classique, mais à la fois son détournement : film que les gens ont le droit de ne pas regarder. Attention : ne pas chercher à faire de l’humour. Cortazar en a conquis le droit, mais pas nous, à l’étape où on est. Ça ficherait tout en l’air. Être seulement rigoureux sur ces trois points et les laisser brefs : description physique de l’oeuvre, dispositif de réception de l’oeuvre, rapport du public dans cette réception. Être grammatical, précis, technique, journaliste.

 

Julio Cortàzar | Chasseur de crépuscule, paragraphe 4


Impossible de prédire le destin de mon film ; les gens vont au cinéma pour s’oublier et un coucher de soleil tend précisément au contraire, c’est l’heure où nous nous voyons peut-être un peu plus à nu, c’est en tout cas ce qui m’arrive, et c’est pénible et utile ; peut-être que d’autres en feraient aussi leur profit, on ne sait jamais.

Mode d’emploi pour le texte-paragraphe 4 :
Et vous auriez encore besoin de consigne pour ce quatrième paragraphe ? Non. Il est très bref, il repose le paragraphe 3 dans le rêve exprimé au paragraphe 1, et le contexte concret développé au paragraphe 2. C’est une chute, une mise en perspective, un léger balayage qui ne dénote que l’impossibilité de tenir les trois points d’énonciation ensemble. Mais avez-vous remarqué, tout simplement, que contrairement au trois premiers paragraphes tout tient en une seule phrase ? Pour ce dernier paragraphe, phrase unique, c’est ce qu’on retiendra.

Astuce pour respecter la demande ici faite : numéroter 1, 2, 3, 4 vos paragraphes. Laisser le lecteur se débrouiller avec l’énigme qu’ils poseront, par non-coïncidence des pièces du puzzle.

Tout tient à l’objet point de départ ? Oui. Donc partez du plus simple : il serait sur quoi, votre film ?

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 février 2011
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Messages

  • "Cette page a reçu 1 visiteurs" indique le compteur. Je vais démentir cette assertion en allant plus loin que le crépuscule.

    Voir en ligne : L’Irréductible

    • 1 - Filmer un départ vers le travail, dans un petit matin d’hiver, aux alentours de sept heures. Se résigner à la banalité, accentuée par l’éclairage. Tirer profit de la petite rue en pente et de la succession des rares lampadaires (vérifier qu’ils sont encore allumés à cette heure) ou lumières. Mais comment saisir cette heure où la nuit est toujours là, mais déjà un souvenir ? Et le frais qui pénètre le corps mal réveillé. Mais refuser l’évidence de la neige. Rester neutre – que ce soit quotidien, le malaise mais pas trop affirmé, pour ne pas induire la suite.

      2 – filmer de dos une silhouette, se brouillant dans les passages entre lumières, dessinée, juste avant chaque lumignon ou vitrine éclairée, en noir sur le gris qui s’éclaire peu à peu, se nourrit d’ébauches de couleur, brièvement révélée - et le manteau serait un chevron brun et vert des teintes qui tranchent un peu mais pas trop sur l’indécision de l’ensemble – en passant devant ladite source. Les épaules seraient un peu rentrées, on sentirait la contraction. Pas de musique. Le bruit des pas, et des sons plus ou moins identifiables qui pourraient être une palissade métallique de chantier secouée par du vent (accentuant la sensation de froideur), un container rentré par une gardienne, quelque part derrière la caméra, des bruits de moteur pas très forts venant de l’avenue en haut de la ruelle.

      3 – ce serait des images assez banales, un peu intrigantes par cela-même, qui susciteraient une attente – le sentiment qu’il ne peut pas y avoir que ça – et cela tenterait d’éviter d’être classé, faute de mieux, dans la catégorie « poésie » à la sous Doisneau. Cela durerait le temps pour la silhouette d’atteindre le haut de la ruelle. La rapidité du pas pour fuir le froid ferait que cela prendrait fin juste au moment où les spectateurs les plus résistants commenceraient à s’agiter dans leur fauteuil.

      4 – il serait curieux de voir les commentaires, si le film n’est pas repris comme un archétype par un groupe un peu en vue.

  • Mon film, c’est ce long travelling arrière qu’on ne voit plus aujourd’hui, un mouvement ininterrompu au près d’un immeuble à la façade vitrée. Comme le mouvement serait arrière, on ne devinerait jamais la fin, et le plan se déroulerait tout au long du film qui durera ce que durera le plan, le temps que l’immeuble se finisse (on coupera peut-être un peu avant). C’est le soir, quand le lumière rue Bonnac est la plus faible mais résiste. Quand c’est la fin des heures de bureau, qu’ils rentrent chez eux. C’est un plan qui se déroule mentalement à chaque fois que je passe devant cet immeuble, mais j’avance alors - tandis que je rêve de ce plan arrière, déroulé sans à-coup, sans fin.

    Quand on passe devant cet immeuble, on ne le voit pas - c’est pour traverser la route, ou c’est pour le quitter, ou c’est pour y entrer : trois bonnes raisons de ne pas le voir. La surface vitrée reflète leur silhouette qu’ils ignorent, ce n’est pas le lieu où se voir : c’est pourquoi ce plan m’est obsédant, impossible à oublier.

    Il y a sur la surface sale de mon plan (et des vitres) la trace de doigts de toutes ces silhouettes disparues mais qui demeurent en surface, ces corps passant dans l’immeuble (on peut les voir parfaitement en transparence, comme la violence des aménagements open Space), mais on voit aussi par reflet les corps marchant dehors, traversant, ou longeant simplement la parallèle de l’immeuble - ou de mon plan. Deux formes de corps, deux natures de corps différentes et que je rêve opposées : les corps qui remuent l’intérieur de l’immeuble, et les corps qui font circuler les énergies du dehors. La peau des vitres au milieu qui répartit les forces : et pour mieux voir ces deux afflux de vies, fantômes contre fantômes, ce mouvement arrière qui les avale sur son passage, les absorbe, les englobe, puis les oublie.

    Mon plan mental se joue dès que je sors de chez moi pour rejoindre la ville : il est même l’apprentissage de cette ville, et je ne parviens plus désormais à me défaire de la douleur de le savoir non seulement impossible mais de plus en plus inimaginable.

  • 1 - Si j’étais alcoolique, je me consacrerais aux vins rouges de Bourgogne. J’ai tout étudié de la chose sauf les fonds nécessaires à pareil safari, parce qu’une cave ne se constitue pas comme ça sans plus, je veux dire qu’elle commence souvent petitement et juste au moment où on perd patience, elle déploie toutes ses plumes ou, inversement, c’est un gaspillage de temps et soudain voilà le vin comme un perroquet passé à la javel ; dans les deux cas, cela suppose une pièce souterraine au bon degré d’hygrométrie, surveillance de la température et des durées idéales de conservation, et choix des crus les plus propices, toutes ces choses qui ne sont pas bon marché. De toute façon, je crois que si j’étais alcoolique je m’arrangerais bien pour les descendre ces bouteilles, une seule bouteille en réalité, mais pour parvenir à cette dégustation définitive il me faudrait en boire une cinquantaine car, si j’étais alcoolique, j’aurais les mêmes exigences qu’avec les mots, les femmes ou la géopolitique.

    2 - Je ne bois pas d’alcool et je me console en imaginant mon vin bu et agissant sous mon palais repu et mon crâne alangui. Mon plan : non seulement boire mais partager ma cuite avec mes semblables qui savent d’elle bien peu de chose, j’entends par là les gens des villes qui boivent leur vin de table, si tant est qu’ils le boient, derrière l’hôtel des postes, les immeubles d’en face ou dans un sous-horizon d’antennes de télévision et d’éclairages publics. La cuite serait muette ou avec une bande sonore qui aurait enregistré les bruits contemporains du crépuscule, un aboiement de chien probablement avec un bourdonnement de mouches, avec de la chance une cloche de vache et un bruit de vague si le vin a des goûts d’embruns.

    3 - Par expérience et bracelet-montre, je sais qu’une bonne bouteille n’excède pas vingt minutes entre apogée et déclin, deux choses que j’éliminerais pour ne laisser que son lent jeu interne, son kaléidoscope d’imperceptibles mutations ; on aurait ainsi une bouteille de celles qu’on appelle apéritive et qu’on boit avant de passer à table pendant que les gens arrivent et prennent leurs marques comme s’ils étaient encore dans l’autobus ou dans le métro. Mon coup à boire serait accompagné d’une conversation à peu près comme suit : « Ce que l’on va boire est une bouteille de mille neuf cent soixante-seize, achetée à X et conservée dans ma cave pendant quinze ans. Les invités sont informés qu’en dehors de cette bouteille, il n’y aura rien d’autre à partager, ce pourquoi nous leur conseillons d’agir comme s’ils étaient chez eux et de faire ce qui leur chante, par exemple : regarder le crépuscule, lui tourner le dos, parler avec les autres, se promener, etc. Nous regrettons de ne pouvoir lui suggérer de fumer, ce qui est toujours si agréable avec un bon alcool mais l’installation moyenâgeuse des salles de réception exige, comme chacun sait, l’interdiction de cette excellente habitude. En revanche, il n’est pas interdit de jeter un oeil au petit livre de poche qu’on peut acheter dans le hall d’entrée de la salle. »

    4 - Impossible de prédire l’issu de cette beuverie ; les gens vont boire pour s’oublier et une bouteille dûment choisie tend précisément au contraire, c’est l’heure où nous nous voyons peut-être un peu plus à nu, c’est en tout cas ce qui m’arrive, et c’est pénible et utile ; peut-être que d’autres en feraient aussi leur profit, on ne sait jamais.

    Voir en ligne : http://www.sebastien-bailly.com

  • Si j’étais raconteur d’histoires, je vivrais dans une ville de raconteurs d’histoires, je me mettrais au milieu des autres raconteurs d’histoires et je les écouterais les uns après les autres, patiemment, les suivant de longues et passionnantes heures dans leurs déroulements infinis, admirant leurs gestes simples et leur façon de rythmer leur récit, et puis ce serait enfin mon tour de raconter mes histoires, et je déroulerais le fil de mes récits à ma façon, très différente de celle des raconteurs d’histoires assemblés autour de moi, car je ne viendrais pas du même pays qu’eux, je les surprendrais par mon art totalement différent du leur, ils écouteraient avec respect sans comprendre tout du déroulement de mon histoire, et quand je finirais ils se tairaient un long moment, songeurs.

    Mais je ne suis pas raconteur d’histoires et je me console en m’imaginant habiter une ville de raconteurs d’histoires que j’écoute jour et nuit, même dans mes rêves, dans mes rêves surtout, et je me rends bien vite compte que cette ville de raconteur d’histoires que je m’imagine n’est au fond qu’un rêve qui me poursuit.

    Par expérience (j’ai beaucoup lu jadis), je sais qu’une bonne histoire dure entre une demi-heure et une heure, qu’elle peut être riche en personnages ou bien en avoir très peu, qu’elle se déroule dans plusieurs pays ou dans un seul, et qu’elle doit captiver l’attention de l’auditeur. J’en ai entendu de belles jadis, mais je me souviens plus où, j’ai dû noter quelque part, mais je n’en suis pas sûr.

    Je rêverai sans doute encore longtemps de cette ville de raconteurs d’histoires, car sinon à quoi bon habiter cette ville morne où tant de gens ruminent leurs propres histoires sans jamais les raconter, à quoi bon.

    Voir en ligne : Oeuvres ouvertes

  • 1. Si j’étais gardienne de phare et habile de mes mains, je mettrais la mer en bouteille dans les bouteilles à la mer échouées au pied du phare. J’enlèverais respectueusement les messages qui n’y seraient pas. Et je m’appliquerais à reproduire l’eau salée en m’inspirant des techniques des cap-horniers qui détenais l’art de mettre des bateaux en bouteille sur un morceau d’océan, avec un bout de bois flotté, un os d’albatros, du mastic à l’huile de lin et du colorant. Après avoir écumé les musées maritimes, je sais maintenant comment ils fabriquaient la mer pour la ramener chez eux, dans les maisons de pierre d’où l’on voit aussi la mer. Ajouter du talc quand le mastic est trop collant. Cet art qui s’est perdu à la fin des voyages au long cours a été perpétué par quelques gardiens de phare, surtout ceux en enfer. Ar Men, Kéréon, la Jument. Pendant les quarts, la miniature repliée dans une ampoule usagée du phare déployait vagues et voiles d’un étirement d’élastique. Dans mes bouteilles, y’aurait pas de bateaux, juste de l’eau. Si j’étais gardienne de phare, seule en enfer, j’emprisonnerais la mer.

    2. Le problème, c’est que je ne suis ni habile de mes mains ni gardienne de phare. Et le huitième de sang de cap-hornier qui coule dans mes veines ne fait pas pour autant de moi une marebotelliste. Je vois pourtant très bien de quelle teinture lumineuse serait imbibée la matière mouvante (gélatine de bulbes d’algue plutôt que mastic) à l’intérieur du verre poli. Ni tout à fait bleue, ni tout à fait verte, pas vraiment émeraude. Elle aurait exactement la couleur du mot qui la désigne en breton, glaz. Je la rendrais à ceux qui se languissent d’elle et qui comme moi en rêvent la nuit, tous les enfants du bord de mer qui maintenant vivent à La Paz ou à Paris. Peu leur importe de posséder une Tour Eiffel dans une boule de plastique à flocons. Ils en achètent seulement pour leur grand-mère qui trouve ça plus original sur son étagère que les bateaux en bouteille que lui ramenait son marin de mari. Non, ce dont ils ont besoin, ceux qui transpirent la mer au réveil en évaluant les kilomètres qui les séparent d’elle, c’est de s’en occuper comme d’une fleur, de lui parler et de l’entendre se mouvoir.

    3. Il me faudrait reproduire le mouvement perpétuel qui donne à la mer son apparence changeante, tout en maintenant au cœur de la masse translucide un souffle régulier. Chaque bouteille s’adapte au climat du pays où l’on vit. On la pose sur le rebord d’une fenêtre pendant le jour, et la mer qui vit dedans réagit à la température. L’intensité du mouvement varie selon l’humeur du ciel de la Paz ou de Paris. Notre petite mer sait aussi prendre le pouls de la personne qui en prend soin et se faire d’huile pour calmer les idées orageuses. On peut la laisser à la maison si l’on part en voyage, car la mer est autonome, ou encore l’emporter dans sa valise — le verre poli est très résistant. Le soir, on la glisse sous son oreiller. On dort la bouche en poisson.

    4. Certains diront qu’ils peuvent saler un verre d’eau et s’en gargariser quand ils ont mal à la gorge, mais ceux qui adopteront un demi-litre de mer fabriquée avec amour à la lumière des faisceaux d’un phare auront leur dose d’iode quotidienne pour combattre le rhume et le mal du pays.

  • 1
    Filmer la mer, ça pourrait sembler simple. Il y a plus d’une place à prendre au bout d’un quai au creux d’une crique, investir une plage. Bien sûr faire attention au sable qui viendrait se poser sur l’objectif, calculer le sens du vent, trouver l’angle. Et faire des repérages nombreux, les questions qu’il faudrait se poser : fuir les humains (les promeneurs, les chiens, les joggeurs) ou les attendre (et les bateaux, lesquels, les paquebots, les chalutiers, les voiliers de plaisance). S’y préparer bien sérieusement. C’est peut-être trop large, cette idée, filmer la mer. Penser à la bande son aussi, directe ou travaillée. Si je devais filmer la mer, je passerais du temps à tripoter des hypothèses, à élaborer des réponses, à faire des choix. Des mers possibles une liste raturée, non pas celle-ci à marmonner en faisant autre chose. Il s’agirait d’anticiper d’abord. Ou alors toutes les prendre, et ce serait un projet lourd.
    2
    Filmer la mer, c’est une idée en l’air, un peu trop utopique et ambitieuse. La mer comme une denrée rare qu’on se refilerait d’une poche à l’autre sur mes images. Qui servirait à respirer du sel, l’idée du sel. On se croiserait entre Baume-les-Dames et Ornans sur la D492 ou pas loin et on se l’échangerait. Si je pouvais filmer la mer, ce serait pour les gens qui ne la fréquentent pas, qui n’en voient que des bouts, parasols, pédalos, y emmènent les petits en vacances et ne lèvent pas les yeux au-delà de la bouée et de la monnaie pour des glaces. Il faudrait qu’ils entendent le vent avec, peut-être seulement lui, le vent en fouet, presque en sifflet, en chuintes, et on se toucherait les oreilles en pensant que ça soulagerait, mais non.
    3
    L’écran serait divisé en cases, pas forcément de la même taille, et il faudrait qu’elles bougent aléatoirement. Que l’une change pendant que l’autre stagne, qu’on puisse choisir de regarder à l’angle le vol d’oiseaux plongeant puis un filet, puis le dos fuselé d’une forme filante en sentant qu’à côté l’autre case lèche des dunes. Que l’horizon mouvant au centre se déplace, apparaisse d’un coup à la place des oiseaux, que toutes les mers changent de place et changent de couleur, des mers brunes, des bleues pâles, des grisées et l’orange de la lumière rase, des ronds des lignes de l’écume et la portion de ciel visible parfois énorme parfois limitée à un rien. Qu’il y ait des moments de redites, qu’on aime les reconnaître, qu’on perde le jugement.
    4
    Mais ce serait comme des morceaux de papier inutiles (un assemblage en camaïeux, peut-être esthétique, et puis quoi), mon rêve vague inaccessible, même travaillant des mois, des ans, et même quand toutes les mers du monde dedans : suffit un os de seiche, lisse, blanc, sa légèreté dure, à la place.

  • Si j’étais écrivain, j’alignerais des phrases dans des pages, elles seraient toutes les unes sous les autres, comme dans un escalier, chaque marche descendant – je les vois ici – vers la suivante, une véritable cascade et on se demande jusqu’où l’on va aller, l’enchaînement est continu, le livre compterait 200, 2 000, 20 000 ou 200 000 pages (on trouverait bien quelque fondu pour acheter la version longue).

    Puisque je ne suis pas écrivain, je ne vais pas étaler mes pensées, rêveries, coloquintes mentales sur un écran – c’est ainsi que l’on commence maintenant – et ensuite les contempler se dérouler sans queue ni tête, sauf celle du lecteur présumé qui n’en croit pas ses yeux et se demande jusqu’où il veut en venir, celui qui joue, jongle ou mao ze dong avec les mots.

    Mais l’écrivain regarde aussi sa montre-bracelet (mieux que bracelet-montre), les aiguilles tournent à l’envers, les jours rapetissent ou s’allongent, leur trace s’effiloche dans le ciel sans couleurs, le temps serait ainsi fixable quelque part, comme il y a des tableaux dans les musées que l’on peut approcher par Google Art Project, pêche à la ligne muséale ?

    J’aurais, dans ce rêve, envoyé un manuscrit tout noirci chez Gallimard et Antoine lui-même m’aurait téléphoné pour m’inviter à déjeuner mais ce jour-là ma batterie de portable était à plat.

    Voir en ligne : L’Irréductible