autobiographie des objets | 25, grandir

bien plus que des marques au crayon de charpentier sur la porte du placard

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C’était derrière la porte du placard de la cuisine, probablement deux fois par an ou bien lorsqu’on le décidait, et les marques faites au crayon de charpentier.

Le crayon de charpentier était d’utilisation courante, dans toutes les professions. Large et ovale, la mine elle-même était beaucoup plus solide que celle des crayons ordinaires. Deux mines, une à chaque extrémité, une en bleu et l’autre en rouge, le crayon peint à ces deux couleurs, et même quand usé au bout il était devenu minuscule le point de partage restait au milieu. Une mine grasse et large, qui s’accrochait à toutes surfaces, bois, métal, carton, plâtre. On prenait les mesures pour une réparation, on dessinait l’accroche du trait de scie, on définissait le gabarit. Les artisans l’avaient souvent sur l’oreille directement, le boucher notamment, qui écrivait le prix de la viande au crayon de charpentier sur l’emballage de papier marron. On était loin des marqueurs et des stylos feutres qui nous émerveilleraient, mais plus tard, loin des tickets de caisse autocollants, loin de tout peut-être.

Et sur le sol des vieilles halles, à Civray, les charpentiers et menuisiers venaient pour de vrai dessiner au sol (on avait aussi, au garage, une craie grasse, de couleur jaune, avec même fonction) leurs plans avant découpe.
Tour à tour, mon frère et moi, on nous plaçait sur le dessus du crâne un livre pour être sûr de la projection perpendiculaire, il fallait arrêter de bouger comme plus tard à la radiographie, ne respirez plus, et le père (parce que travail de mesure relevant d’une techné, même sommaire, quand bien même en ce qui nous concernait nous, les gosses, il n’était pas prescripteur) traçait la marque, une couleur pour moi, une couleur pour mon frère, le nuage des marques définissant une progression linéaire lente, et nos deux ans d’écart la distance entre ces deux nuages, puis leur recoupement. Lorsqu’on allait dans le placard chercher une casserole (j’y revois aussi le compteur à électricité, et ce qui n’était pas encore des fusibles mais les plombs), on contemplait soi-même sa hauteur. Quelque chose d’un peu magique, puisque forcément on les voyait de la hauteur de nos yeux, donc un peu par en-dessous : la marque nous dépassait toujours.

Évidemment chaque petit trait horizontal s’accompagnant d’une date, et l’ensemble des dates constituant une histoire : il pouvait arriver n’importe quoi, au monde dehors ou à nous-mêmes, cette histoire-là n’avait pas d’autre loi que sa progression organique, séparée ici de l’individu qui en était le porteur.

Mais peut-être que l’important c’était les dates : l’histoire d’abord de la maison, du temps ici solidifié qui avait permis que les enfants grandissent (ainsi les Mésopotamiens fixaient d’un clou symbolique les fondations de leur maison d’argile sur la terre argileuse de leurs villes). Je crois qu’après notre déménagement à Civray on a recommencé les marques, je les revois dans l’entrebâillement de cette double-porte entre salon et cuisine, dans la gâche intérieure. On choisit souvent une porte ou la proximité d’une porte pour l’échelle des marques. Pierre et moi avions passé nos dix ans, c’est plutôt Jacques dont on devait suivre l’irrésistible progression.

Vient un jour où on pratique soi-même l’échelle des marques pour ses propres enfants. On n’a pas de crayon de charpentier, on fait avec ce qu’on a sous la main, on met l’initiale du prénom en avant de la date. Puis on change de maison trop souvent, alors les dates n’emportent pas avec elles le miracle des premières années.

On vous remet désormais à la naissance un « carnet de santé » (on y note plutôt les petites maladies, interventions chirurgicales, vaccins), il comporte dans les premières pages des encarts millimétrés où on est censé reporter et la taille et le poids, il y a des courbes moyennes pour évaluation. Une fois par an, avant la rentrée scolaire, on se rend au cabinet médical sans qu’un désordre provoque la demande, le médecin pèse et toise comme s’il fallait dix ans d’études pour ça. C’est une toise comme on a connu nous, ensuite, dans les visites médicales au lycée, puis au service militaire ou à l’usine, une équerre sur un ruban, coulissant lentement jusqu’au-dessus du crâne, tandis qu’on a le dos bien tendu contre son support, une vague potence à pendu : toise est un vieux mot, attesté dès le XIVe siècle, d’abord une unité de longueur, du latin tensus tendu, corde tendue. Et nous sommes cette corde.

Hier soir, quand le souvenir est revenu des marques bicolores, avec les dates en minuscule, dans le placard de la cuisine, et les onze ans dans cette première maison, c’est ce processus des signes et de l’enfance qui a émergé brutalement. Non pas l’enfance en elle-même, ni le crayon de charpentier qui y était obligatoirement associé, mais ce dont témoignait l’ensemble des marques, et leur progression vers le haut – il y a bien longtemps qu’on a cessé de grandir. Elles ont dû disparaître, les traces, et probablement le placard lui-même. Mon frère et moi en sommes les seuls porteurs : mais ce n’est pas simplement une image.

Et quelle étrange fonction que celle qu’on demandait alors au livre : il fallait qu’il soit épais, et participe lui-même d’une durée – peut-être même le Petit Larousse dont la présence était tout aussi obligatoire, donc objective. On n’aurait pas demandé ce service à un livre de passage, ou dont le contenu ne soit pas scientifiquement fiable. C’est bien le dictionnaire qu’on vous posait lourdement sur la tête, pour marquer votre taille.

 

Spécial merci à Francis Royo, pour avoir déclenché hier soir ce travail.

Photo : souvenir associé à ces années-là, le lancement du France, début 1960 (CORR, cf ci-dessous). À gauche, la base sous-marine de Saint-Nazaire, j’y suis récemment revenu.


françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mars 2011
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Messages

  • sur le chambranle de la porte de la souillarde à Cholet et pour la dernière, la ravisée comme on disait, qui avait près de 20 ans de moins que l’aînée, parce qu’elle était au centre de tout, et parce qu’il y avait une maison. Nous nous avions grandis d’appartements en appartements, plus ou moins grands (je n’ai jamais eu une chambre à moi), de ports en villes.
    Et le crayon de menuisier, j’ai connu, sur des chantiers bien sûr, et dans les mains de mon père quand il a pu laisser monter cela en lui, à sa retraite, et nous faire des étagères, des petits meubles pour nos cuisines et un bateau pour ses petits fils, se rêvant dans la peau de son grand ère calfat.
    La craie de couturière aussi...

    Cette histoire de toise, pardon, me déclenche

  • Mon grand père paternel était mon arpenteur. Une petite maison ouvrière dans le quartier de St Lazare près de Mons. Son atelier de tailleur au premier étage, qui sentait le fer chaud, le tabac et les étoffes sur lesquelles il traçait les patrons à la craie. Toujours assis très haut, à même son établi, jambes presque croisées sous lui, il était une sorte de grand chef indien. Parfois ses longs doigts maigres et magiques s’approchaient de ma tête et d’un geste sûr, il traçait ma taille sur le papier peint contre lequel je me tenais au garde à vous, fier et tremblant. C’est sur ce mur que j’ai grandi, lors de mes très jeunes années.

  • La dernière toise, c’était au service militaire à Montbéliard (Doubs), 1er régiment d’artillerie : pas moyen de gagner quelques millimètres quand on se retrouve la boule presque à zéro.

    Les souvenirs se marquent ainsi en petits traits horizontaux : pourquoi ne pas avoir pensé à l’époque à prendre en photo (à défaut d’enlever les portes) ces différentes échelles de crayon, qu’elles nous concernent nous ou nos enfants ?

    Proust n’était pas très grand : retrouver encore ses traces sur les murs est sûrement impossible.

    Voir en ligne : L’Irréductible