Chevillard, nous-mêmes

"exercices de style parfaitement rigolos et vains" : de la critique littéraire comme conversation de fin de cuite


La mention était discrète, avant-hier, dans L’Autofictif d’Éric Chevillard : « le Figaro littéraire ne m’aime pas. »

Bon, en tant que tel, qu’un journal vous démonte une parution de livre, on est blindé, ça fait partie des lois du métiers. Souvenir de Jérôme Lindon, la première fois que ça m’était arrivé, me regardant de très haut avec un petit silence (oh comme il savait bien faire), puis de sa basse profonde : « Samuel Beckett ne m’a jamais parlé d’un article de journal. »

L’entreprise d’Éric Chevillard nous concerne tous, parce que, en continu depuis trois ans, il explore un fil de crête : chaque soir à minuit pile, dans L’Autofictif, mise en ligne d’un bref triptyque où c’est la littérature devant le monde qui est mise en question.

Le monde tout près, avec ses deux petites filles, la ville de province, l’énergie pour reprendre le travail, le bruit assourdi des modes et consensus littéraires, le décryptage des phrases banales du quotidien des autres, mais le deuil peut y traverser aussi.

À Bron, l’autre jour, j’entendais Volodine – que je ne savais pas pratiquant comme ça du numérique – dire à Mathias Énard, qui en avait parlé le premier, que c’était sa première lecture du matin.

Éric a choisi un fil formel différent du mien : blog rustique (pas de moteur de recherche interne, pas de commentaires), et accompagnement chaque année, le troisième tome est disponible depuis quelques semaines, et reconnaissons au Figaro littéraire d’avoir été au moins le premier à en parler, d’un récapitulatif imprimé d’une aventure de langue essentielle.

Ce qu’interroge L’Autofictif, c’est la posture même de l’écrivain, le statut de la littérature dans la société.

Ce statut, il l’exerce : ce qu’on le voit écrire, dans L’Autofictif, c’est le roman qui paraît chez Minuit, cette année Dino Egger comme l’an dernier le très violent Choir. Il n’y a pas d’un côté le chroniqueur, et de l’autre le romancier : le système qui mène l’oeuvre de Chevillard (et non le contraire, pour ça que c’est une oeuvre), c’est l’interrogation même sur le statut de ce que porte le roman, personnages, objets, vision du monde.

En y incluant la critique littéraire, depuis son Démolir Nisard, lequel Nisard est devenu depuis lors pour tous ses lecteurs un lieu commun.

Alors oui, Claro a bien fait de piquer son fard. Dans son Clavier cannibale, hier soir, ce brûlot : sur quelles bases s’établit la critique littéraire avec pignon sur rue, en l’occurrence le Figaro littéraire, pour traiter pareil travail avec pareille désinvolture ? Le jeu de mots, la condescendance, le lieu commun pris à la pensée de monsieur tout le monde, le mépris. La littérature comme consommable. Le roman comme petit moment tranquille passé avec eau tiède.

Alors évidemment, Chevillard à ces gens-là résiste. Mais le caractère indissociable de la déconstruction du roman et du travail à vif de L’Autofictif est désormais une évidence pour nous tous : le territoire même de l’exploration d’Éric.

Plein partage de la réaction de Claro, et profitez-en pour ballade dans son Clavier cannibale, salutaire. L’article du Figaro est ici, et pour recevoir demain matin Dino Egger et les autres dans votre boîte à lettres, cliquer sur Bibliosurf.

L’article du Figaro n’est pas signé, courage dans l’attaque. Dire avec Claro, qu’à côté de la bêtise il y a une question de dignité et de respect. Pour Chevillard, pas de problème, il est déjà passé à autre chose : la même chose.

FB

Photo : hommage à l’Autofictif, gare de Dijon, décembre 2010.

 

Claro | Démollir, dit-il, ou la littérature comme expérience


On s’est un peu agité ces dernières heures dans la blogosphère (et ailleurs, rassurez-vous) sur l’article paru dans le Figaro qui recense (1 individu) le dernier livre d’Eric Chevillard (Dihnneau Eghheurre). Article assez méchant, dix ratons, mais qui au moins a le mérite (ouche) de ne pas craindre (aïe) de s’attaquer à un écrivain (meuh) respecté. Mais bon, on n’est pas là pour décerner des lauriers (ou de la sauge ?) à l’audace crrrrrritique de la presse, plutôt pour piger ce qui se passe (what the fuck is happening ??).

Parce que c’est bien beau de descendre en flèche – quoique sans arc et guère de muscles dans l’avant-bras, chtoïïïïïnggg – un auteur qui fait partie des rares à bâtir une "œuvre" (bon, c’est un terme un peu technique, mais si vous comprenez les mots "organisme", "variation", "rhizome", ça devrait aller tout seul), encore faut-il "penser" un tantinet (et par là je ne veux pas dire qu’il faille pense le tantinet, ça serait trop compliqué). Ce n’est pas tant le ton condescendant (nul contrepèterie, hein) de l’article qui me choque, ni ce qu’il énonce. Car qu’énonce-t-il (si tant est qu’il énonce quoi que ce soit) ?

Que Chevillard écrit toujours le même livre. Soit. Heureusement que Proust n’est pas paru en feuilleton. Ne revenons pas sur le fait que c’est faux, puisque Chevillard n’écrit pas le même livre, mais change, plus souvent qu’on ne le croie, de cible, d’objet, de vitesse etc. Non, ce qui me chiffonne, c’est le titre, tellement intelligent, de l’article, et qu’apparemment on n’a pas assez, voire pas du tout, commenté.

Car "Démollir Chevillard", évidemment, c’est malin. Outre que ça renvoie peut-être, critique oblige, à "Oublier Foucault" (là, rions), ça renvoie bien sûr au titre même du livre de Chevillard. Mais ouh là là, attention. C’est "démollir", et non "démolir". Jeu de mots. Enfin, de mot, y en a qu’un.

Ça veut dire quoi "démollir" ? Rendre plus dur ? plus mou ? Bon, on va dire : plus dur. Je lui dirai à Eric, je lui dirai de durcir, je suis sûr que ça l’amusera en trois paragraphes. Durcis, Eric, et tant pis si ça fait mal. Non, je ne lui dirai pas ça. Je me vois mal commencer un email à Eric Chevillard par "Durcis…" Je préférerais parler avec lui charançon et canne-épée. Passons. Le dur, le mou, j’ai beau avoir lu Lévisse & Strausse, ça ne m’en touche qu’une, comme disait l’autre.

Mais que veut dire l’auteur de cet article ? La moelle (sans sel, sans pain, sans os, sans quadrupède ni colonne vertébrale) est pourtant là, simple, nickel, chrome, étain, rétamée, efficace :

Ces exercices de style parfaitement rigolos et vains n’ont d’autre prétention que de démontrer que la littérature est un exercice de langage rigolo et vain. On a envie de dire à Chevillard que ça va, ça y est, depuis vingt-cinq ans qu’il fait la même démonstration de virtuosité tournant à vide, on a compris le message.

"On a compris le message" : autrement dit : circulez ! Y a rien à dire. Modiano écrit le même livre ? Circulez ! Guyotat baragouine en loop ? Circulez ! Bon, Beckett et Ionesco savaient se renouveler, je suppose, et à mon avis on peut donner à l’auteur de l’article du Figaro n’importe quel roman de Beckett, il vous dira fissa si c’est du Molloy ou du Murphy. Yeux bandés. A défaut d’autre chose, hum.

En fait, ce que ce papier, qui rappelle étonnamment la texture d’un faramineux nappage de crème fromagère Kiri par sa profondeur et sa saveur, cherche à nous dire, c’est que la littérature qui dispense des messages c’est bien, c’est parfait, on veut du réel ras la gueule, du bureau, de la famille, y a pas de doute là-dessus, mais en revanche, le message qui ne comporterait pour seul message qu’il n’y a pas de message, que la littérature n’est pas un commis voyageur immobile, c’est rigolo mais vain. Pire : rigolo et vain. Balzac, tu radotes, yo !

Bon, tout ça n’est pas très grave, juste amusant comme un bonbon collé à la semelle d’un homme vêtu de gris souris sans kiri qui s’avance sur un tapis rouge couleur sang de navet (je trouve cette image rigolote et vaine). Mais quand même, cette pulsion qui pousse à qualifier le livre d’Eric Chevillard d’"expérience gratuite" est assez pathétique. On dirait une citrouille déguisée en oxymoron.

Non, l’expérience n’est pas gratuite, monsieur. Je répète : non, l’expérience n’est pas gratuite.Et en rédactionnant cet articulet, son auteur a réussi ce tour de force assez improbable de devenir le premier Dinosauregger dont on se souciera fort peu de l’extinction.

Bon, on peut parler d’autre chose maintenant ? Parce que j’ai plein de livres rigolos et vains qui m’attendent sur ma planche de chevet : Vies potentielles, de Camille de Toledo, Splash, de Dirk van Bastelaere, Le Champ, de Judith Elbaz, La Débâcle, de César Fauxbras, Derrière mon bureau, de Werner Kofler, Escales à Lycanthropolis, de Petrus Borel, Tout public, d’Antoine Boute – et j’en passe.

Allons, que les nouveaux lionceaux de la critique littéraire rédigée imprimée diffusée pilonnée se rassurent – les blogs se branlent bas, sans doute, mais leur combat est ailleurs : sous le sol, là où l’under gronde (et là, c’est assez rigolo ? assez vain ? zou : passez muscade…)

Je crois que je vais relire Choir. Ou Choir mieux ? Choir encore ? Ou Différence et Répétition ?

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mars 2011
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Messages

  • A cette lecture, j’ai eu tout simplement l’impression que Chevillard (en tout cas les 8 derniers livres incriminés) n’avaient été tout simplement pas lus (pas plus que Beckett et Ionesco, d’ailleurs, rapprochés on se demande pourquoi si ce n’est par quelque vague souvenir d’anthologie scolaire).

    Voir en ligne : "Démollir" (sic) Chevillard ?

    • Tempête dans un verre d’eau, non ? Car de quoi parle-t-on ici ? D’une banale fabrique d’idée reçue : un quidam s’avance, il n’a pas de visage ; il s’exprime depuis une position-miroir qui, à défaut de figure, lui confère (du moins aux yeux des lecteurs-en-batterie du Figaro) une "valeur faciale". L’ectoplasme parle d’un livre qu’il n’a pas lu, il évoque un site qu’il n’a jamais visité. Il sait qu’il s’adresse à un public qui ne connaît pas l’auteur, qui ne lira pas ses livres et qui ne "fréquentera" jamais son site (eux-mêmes le savent, bien sûr). Ce qu’on attend de lui, c’est qu’il fasse des phrases. Des jeux de mots destinés avant tout à classer. A déclasser plutôt. Chevillard avait d’ailleurs bien vu : ici, au Figaro, il est de bon ton de ne pas aimer untel. Tout le monde sait bien que la pseudo-opinion émise par l’ectoplasme ne pouvait être autre que celle-ci. Et c’est bien toute la limite du trucage.

      Voir en ligne : http://www.territoire3.org/Blog/Ent...

    • Tout à fait d’accord, Jean-François. Ce qui est révélateur, c’est cet "effort" de tentative de classification à tout prix à quoi se réduit la critique. Ici le défaut est particulièrement caricatural, mais on le rencontre aussi ailleurs. C’est presque un cas d’école.

      Voir en ligne : http://hublots.over-blog.com/articl...

    • Je suis d’accord, Philippe. Mais restons tout de même optimistes : il y a encore beaucoup de vrais journalistes qui font leur boulot de lecture et de recensement. Ils sont même de plus en plus nombreux. Non. Au fond, je pense que cet aimable effort de classement-déclassement (note comme le style du billet du sieur Beigeâtre fait son charmant : pas un mot plus haut que l’autre. Hu, hu, hu. On est entre gens de bonne compagnie. Et puis cette façon giscardine de taper sur l’épaule de Chevillard : « dis donc mon gars... » Mériterait une bon coup de coude dans le bide, ouais) cet effort, dis-je, est le fait d’une école de pensée, la même, toujours : germanopratine, nombriliste, science potesque, réactionnaire et bourgeoise, de celle qui porte son Stendhal mal lu et mal compris en sautoir, une école donneuse de leçon pour laquelle se "mettre en danger" signifie s’accorder la grâce de quelque incursion momentanée "hors milieu" pour en faire des gorges chaudes entre amis lors du dîner de remise des prix (ils appellent ça « autofiction », paraît-il) : l’école Flammarion, en quelque sorte. Et merde. Voilà que je tombe moi-même dans le piège du classement. Bien fait pour moi : à force d’écrire sur ces milieux nauséabonds, la complaisance colle et l’on finit immanquablement par se tâcher les doigts et les idées…

      Voir en ligne : http://www.territoire3.org/Blog/Ent...

    • Je ne parlais de toute la critique, bien sûr et heureusement ! Personnellement, déformation professionnelle sans doute, c’est le caractère scolaire dans le mauvais sens du terme (on continue encore soixante ans après à associer Beckett et Ionesco, on a l’air de penser que la recherche des parentés peut faire office de pensée...) qui me chiffonne. Mais au fond il est très utile, cet article : il permet de pointer facilement les pires failles d’une certaine critique - et d’une certaine vision par la lorgnette de la littérature.

      Voir en ligne : PhA

    • Tu as raison. Mais je maintiens que cette vision par la lorgnette comme tu dis est le reflet d’un mécanisme plus profond et nauséeux, celui de la petite fabrique de l’idéologie dominante, qui, elle, tourne tourne tourne encore à plein régime - à ce sujet, d’ailleurs, lire ou relire le délicieux texte de Bourdieu et Boltanski, issu des cultissimes Actes de la Recherche en Sciences Sociales des années 70 (bon dieu, je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis dernièrement à exhumer ma collec’ et à les redévorer un à un comme des vieilles BD ou mieux, des poèmes situationnistes - quel inventivité, quelle richesse, quel style, quel travail !) - le titre exact dudit texte, pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, est "la production de l’idéologie dominante", réédité aux éditions Demopolis en 2008 - et tant qu’on y est, lire l’épatant texte de Boltanski à propos de la création des ARSS, qui a le mérite de poser en passant la question de la création contemporaine tout court, intitulé "Rendre le réalité inacceptable", dans la même collection Demopolis - on y apprend (entre autres choses bien moins anecdotiques) que Tony Duvert fut un temps proposé par Jérôme Lindon pour être le rédac’ chef des ARSS...

  • Jérôme Lindon a(vait) raison.