autobiographie des objets | 21, dioptries

le monde à peu près (que disait un autre)



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Autobiographie des objets : le vidéo-livre

 

dioptries (la vie en myope)


Tout tient probablement à la myopie comme principe d’existence personnel. Depuis le temps des tout premiers souvenirs. Il semble qu’avant la correction de vue, il n’ait même pas été besoin de se souvenir du dehors, sinon de façon olfactive ou auditive. Le monde se renverse non pas avec la première paire de lunettes , mais lors de la brutale découverte que ce qu’on voit n’est pas le réel.

C’est un événement considérable, et dont la fissure en moi est définitive : le vent avait porté au fond de la cour une vieille page de journal roulée en boule. J’avais témoigné à ma mère de ce que j’apercevais, mais en tout d’autres termes, que je ne veux pas inscrire ici. On avait pris le jour même rendez-vous aux Sables d’Olonne (je crois, j’en suis sûr) chez l’ophtalmologue.

L’objet ici serait donc, rendez-vous depuis lors prolongé, même s’ils ont modernisé leur technique, ce lourd appareil en métal, bois et cuir qu’on vous agrippait au visage, et sur lequel le praticien en blouse blanche, dans la semi obscurité, son haleine tout contre votre figure (à l’époque, vague sentiment de tabac froid) enclenchait des lentilles convexes de puissance croissante pour définir avec précision votre correction, avant de retrancher un quart de dioptrie pour vous forcer à accommoder.

Les lettres ZU tout en bas définissent un dixième, MCF au-dessus deux dixièmes, à OHSUE les difficultés commençaient, en prenant du temps j’arrivais au bout de la ligne NLTAVR, je commettais mes premières erreurs sur OXPHBZD et YOELKSFDI je m’étais déjà désintéressé de la question.
La joie cependant, avec cette masse d’un kilo pesant sur le nez de l’enfant, trois lentilles rajoutées de chaque côté, quand on arrive à lire même la ligne la plus fine, est strictement de même nature que celle éprouvée – bien plus tard – dans l’émerveillement d’un vers, Apollinaire tenez (Et l’unique cordeau des trompettes marines).

Longtemps j’ai pensé que nous nous étions rendu à la Rochelle pour l’achat des premières lunettes, mais non, c’était Van Enoo-Clerjeau au tout début de la rue principale à Luçon, d’opticien il n’y en avait qu’un. Venait le difficile choix de la monture, robustesse d’abord. Le souvenir de la sortie du magasin, enfin équipé d’une vue correcte, et que l’ensemble des détails de la rue commerçante du chef-lieu de canton était précis jusqu’à des dizaines de mètres, que les silhouettes gardaient un visage défini même si elles étaient plus loin qu’à seule distance de vos deux bras réunis, c’était une révélation. Trop tardive cependant pour que l’identification de ces visages devienne un apprentissage.

Ensuite, c’est la vie des myopes. Retrouver ses lunettes quand on ne sait plus où on les a posées. Se diriger et se comporter dans les lieux – la plage, la piscine –, où il n’est pas possible de les garder, et la haine prise de ces lieux. La hantise des lunettes tordues, lunettes cassées, lunettes perdues, et la longue histoire de vos lunettes tordues, lunettes cassées, lunettes perdues.

L’histoire des lunettes elles-mêmes : quand, à l’époque Bob Dylan (qui affectait de porter en permanence des lunettes de soleil parce qu’aussi myope que je le suis, mais lui avec des moyens de s’offrir des lunettes de soleil correctrices), tous vos copains affectent ces verres à reflet métal et que vous, il faudrait que vous les portiez par dessus vos lunettes correctrices, mais ça gâche tout, et que vous en portez quand même, mais quel désastre pour se repérer et voir. Puis les verres teintés et qu’on affecte plusieurs années d’en porter, ça donne une distance et un vague air de conspiration qui compense. Puis les photo-grey qui foncent au soleil et s’éclaircissent à l’ombre, j’en ai eu aussi. Puis – mais si tard –, les premiers verres dits allégés et d’un coup on ne portait plus un sous-marin sur le nez, enfin les verres en plastique d’aujourd’hui. Entre temps, la tentation des lentilles de contact mais elles étaient raides et épaisses et faisaient mal, plus tard elles se sont perfectionnées mais plus envie.

Ou ces gens qui croient vous faire plaisir en vous demandant pourquoi vous ne vous faites pas opérer ? C’est qu’entre-temps la myopie on l’a adoptée comme principe de réalité du monde. Le bonheur de lire les livres de plus près, le bonheur, en enlevant les verres, d’accommoder à quelques centimètres et d’entrevoir des mondes. Le bonheur, en les quittant (ô miracle du verbe attendre dans le prologue du Quart Livre : « Attendez que je chausse mes lunettes... », il en était donc, le Rabelais !), de les repousser à des éternités, eux tous, dans le train, dans les couloirs, dans la foule des villes, dans la nuit générale.

à Benoît M.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 9 mars 2011 et dernière modification le 31 janvier 2016
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