Ton 8 mai 1945 et le mien


deux adolescents en 1945 : l’un qui écrira Nedjma, l’autre qui ne parlera pas du Struthof


J’avais reçu ce texte d’Isabelle Rèbre au Seuil, pour la collection Déplacements. Nous n’étions pas en condition de pouvoir l’imposer. Pour le numérique, l’impression que c’est le contraire. Je rassemble sous ce bandeau D’un trait des textes d’entre 30 et 70 pages – peu importe, en fait –, et un prix minime (2,99 euros, tous revendeurs [1]), juste dans l’idée d’une densité suffisante pour imposer cette lecture continue. Un arrachement. Ce qui aurait pu être autrefois la tâche de la nouvelle, mais plus maintenant.

Ci-dessous, la présentation qu’Isabelle Rèbre fait elle-même de son texte, Ton 8 mai 1945 et le mien, la tension qui l’habite.

De nombreuses mises à jour aussi, le Gargantua de Rabelais, le Mal de l’espèce de Bernard Noël, Wagon de Jacques Serena, mon propre Morsure (une grève)...

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Isabelle Rèbre | Ton 8 mai 1945 et le mien


Ce texte est né d’une collision.

L’écrivain Sadek Aïssat m’avait demandé de lire Nedjma et d’écrire sur le personnage de la française. Il préparait alors un recueil sur Kateb Yacine à paraître en Algérie. Yacine avait signé là, en 1954, son premier livre dans la langue du loup tout entier construit autour de cet événement qui détermina sa vie : le 8 mai 1945, jeune homme au milieu des manifestations à Sétif, il vit les hommes tomber sous les balles pour avoir osé crier « Vive l’Algérie libre ! ». . L’armée française réprimait ainsi les désirs d’indépendance de ceux qui, hier encore, combattaient avec eux sous le même drapeau. Agé d’à peine 16 ans, Yacine fut arrêté, passa deux mois en prison et sa mère devint folle.

Au moment où je découvrais ce livre, c’est à dire ce pays, mon père se réveillait d’une hémorragie cérébrale, paralysé mais vivant. Dans les mois qui suivirent cette traversée du coma, il rompit des années de silence et parla de son enfance pendant la guerre. Il me raconta comment son père l’emmenait voir le Struthof, un camp de concentration situé de l’autre côté de la vallée : ils arrivaient en voiture la nuit à un certain point d’où ils pouvaient voir le camp éclairé, restaient là, sans prononcer aucune parole et s’en allaient. A la Libération, passager clandestin du petit bus de la commission d’enquête, il découvrit ce qu’on imagine. L’ancienne salle de bal transformée en chambre à gaz avait servi à des médecins nazis aux plus folles expérimentations. De cette vision, il n’avait jamais parlé. Le seul épisode connu du passé était le séjour du général De Gaulle dans la maison familiale les neuf premiers mois de la guerre jusqu’à son départ pour Londres en juin 1940.

Le 8 mai 1945, les deux adolescents avaient à peu de chose près le même âge.

Pourquoi l’un a-t-il écrit et l’autre n’a-t-il pu que se taire ?

Pourquoi l’un est-il écrivain et l’autre est-il mon père ?

Penser cet événement à travers cette date – la capitulation de l’Allemagne- qui sera aussi d’une certaine manière celle de l’origine de la guerre d’Algérie, c’était réfléchir à « d’où nous venons, de quelle Histoire ». Si la France pu se penser victime du nazisme, elle était précisément, à travers son comportement à Sétif du côté des agresseurs. J’avais jusqu’alors assimilé cette date à la victoire des Alliés sur le nazisme, mais en fait elle nous laissait tous perdants. Un personnage, un militaire, De Gaulle, faisait le lien entre les deux, jouant un rôle dans les deux histoires.

Il y a ce dont je suis l’héritière, qui me regarde donc, et la rencontre avec Saddek qui m’a donné les clefs d’une autre histoire, d’un autre pays, d’une autre ascendance que j’ai faite mienne. Il y a le père dont on naît et les pères qu’on se choisit.

La narratrice dans le texte demande si Yacine a écrit pour voir, pour voir ce que ses yeux n’arrivaient pas à voir. Sad lui répond que c’est surtout pour ne pas devenir fou. Certaines images nous hantent au point qu’il nous faut les projeter hors de nous, les dire, les décrire. Ecrire pour voir ou ne pas devenir fou.

Isabelle Rèbre





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