projet St. Kilda, 4 | Ewen Gillies, homme-île

extension des énigmes de l’île de St. Kilda, avant lecture/performance à Ouessant le 24 août prochain


Pourquoi reste-t-on à St. Kilda, dans de telles conditions de misère et de difficulté à vivre, quand le monde est si grand ? Mais s’est-on jamais posé la question sinon que pour les autres ?

D’abord, le monde tel qu’on se le représente, c’est le monde qu’on connaît. Le monde est une île déchirée en âpres morceaux de granit dans une mer noire, avec parfois l’été quelques jours étouffants de chaleur où elle est trompeusement calme.

L’hiver, la tempête vous assourdit : « cette fois, on est resté une semaine ensuite sans rien entendre », dira la fille du pasteur, au XIX°. Ou bien : « on voyait les éclairs, mais le bruit du vent et des vagues faisait qu’on n’entendait pas le tonnerre ». Ou bien : « le sel rendait les vitres toutes blanches, on ne voyait plus rien au-dehors ».

Quand au début du XVIII° siècle, on fait l’expérience un peu perverse d’amener quelqu’un de St. Kilda à Glasgow et de guetter ses réactions, on s’en amusera comme d’un Persan à Paris. On retiendra de lui, et c’est tout ce qu’on lui demande, apparemment, que la cathédrale de Glasgow c’est la plus grande grotte dans laquelle [il soit] entré, et que l’idée de faire des charrettes tirées par des chevaux pour se rendre d’un point de la ville à un autre lui paraît ce qu’il y a ici de plus extraordinaire. À St. Kilda on n’a jamais vu d’arbre, pas un seul, jamais. Ni un cochon, ni un rat. En 1875, John Sands apporte avec lui trois pommes : quelle curiosité. Et John Sands (on reviendra en détail sur sa propre relation) dit : « Tout ce qui est au-delà de leur horizon leur paraît obscurité, doute et effroi – incompréhensible pour nous autres ». Mais est-ce que ce qui définit l’horizon, à St. Kilda, n’est pas qu’on ne puisse plus alors revenir ?

L’exception, c’est Ewen Gillies, qui, à vingt-six ans, part de St Kilda. Je démarque ici le récit de Tom Steel, lui-même démarquant Sands.
Gillies est né en 1825. Il est marié, quand il décide en 1851, avec son épouse, de rejoindre l’Australie. Qui leur en a parlé, pour leur en dire quoi – quel est le rôle respectif de lui et de son épouse, moins de cinquante ans à eux deux, dans l’idée de partir. On ne sait même pas son nom à elle. Il vend sa part de bétail, ses meubles et en tire dix-sept livres (auprès de l’intendant des McLeod qui le convoie à Skye, d’où il rejoindra Glasgow, avant de s’embarquer à Liverpool ? Quand il arrive au pays inconnu, il se fait maçon. Melbourne est une grande ville en phase de construction rapide. Il en voit quoi, devine quoi ? ont-ils, lui et elle, pu apprendre un peu d’anglais sur le bateau, ou bien échangent-ils en gaélique avec les Écossais et Irlandais qu’ils retrouvent nécessairement ? Et combien de mois met un bateau, en 1851, pour aller de Liverpool à Melbourne : quatre mois ? Comment passe-t-on l’équateur ? Est-ce pour lui la même mer ? Descend-il, aux escales, en Afrique ? A-t-il l’impression, passant le Cap, de retrouver une géographie connue ?

Ce qui définit Ewen Gillies, c’est l’insatisfaction. On part de St. Kilda, parce qu’on s’y sent à l’étroit, et que plus loin il doit bien y avoir des merveilles. La merveille, à Sidney, c’est de charrier des briques sur des chantiers. Alors il part. En 1851, l’événement en Australie c’est bien sûr la découverte d’or dans l’état de Victoria, une ruée semblable à celle de Californie. Alors il part pour Melbourne, et de là vers Beechwort, Ballarat, Bendigo. C’est une période très violente de l’histoire de l’Australie. En 1854, on extrait près de deux tonnes d’or par semaine, avant l’arrivée en masse d’ouvriers chinois.
Gillies a su profiter des deux premières années pour accumuler un peu d’argent : de quoi s’acheter une ferme. Mais si porter des briques c’est un métier qu’on peut apprendre, tenir une ferme, quand on vient de St. Kilda et qu’on est deux jeunes gens dans l’immensité australienne, c’est autre chose. Personne pour témoigner de l’effondrement du rêve. Alors il repart.

La ruée vers l’or australienne c’est fini, mais on en a trouvé en Nouvelle-Zélande ? Il laisse sa femme et ses enfants à Melbourne (c’est ainsi qu’on apprend qu’ils existent). Avec combien d’argent, et sur quelles promesses ? Quand il revient, deux ans après, elle s’est remariée. Alors choc intérieur, ou simplement la dérive qui continue : il prend un bateau pour San Francisco. Comme immigrant, avec ce qui lui reste de pécule, ou bien comme marin ? Comme Rimbaud, il s’engage dans la marine américaine, comme Rimbaud, il en déserte au bout de quatre mois, et s’en va à nouveau chercher de l’or. 1858 c’est l’apogée de l’or en Californie, mais lui il a déjà quatre ans de ce métier dans les bras. Il paraît qu’au bout de six ans il a derrière lui ce qu’on peut considérer, à l’échelle d’un homme, comme une petite fortune. Alors il repart en Australie (encore six mois), parce qu’il veut prendre en charge ses enfants. Et les mômes qui doivent avoir six ou huit ans, qui n’ont connu que Melbourne devenue grande ville, il s’embarque avec eux pour St. Kilda, où il est accueilli comme un genre de triomphateur. L’argent, le tour du monde, avoir été plus loin que l’horizon et en être revenu. Si on a un récit aussi détaillé de la vie et des aventures d’Ewen Gillies, c’est qu’à St. Kilda on retient chacune des paroles et des étapes. Et, pour lui, comment faire reconnaître la valeur de ce qu’il a enduré, si ce n’est pas auprès de ceux d’ici qu’il en témoigne ?

Probablement est-il venu avec le bateau de l’intendant, parce qu’avec ses enfants il reste un mois et s’en va, puis rejoint Glasgow, Liverpool et tente à nouveau le voyage d’Australie : avec cependant une nouvelle épouse. De ce qu’il a raconté de la première, la mère des enfants, restée à Melbourne, de comment fut choisie la seconde épouse, on ne sait rien – ni des yeux de la jeune fille, la deuxième, quand c’est son tour d’embarquer, et ce qu’elle emporte avec elle. Ce qu’on sait, ça se passe mal. Se sont-ils même embarqués, ont-ils fait demi-tour en route ? Huit mois plus tard, toujours en suivant Tom Steel, qui suit Sands, ils sont de retour à St. Kilda et tentent de s’y établir.

Un hiver sur lequel on voudrait en savoir plus. Comment se comportent les deux enfants, leur stupéfaction éventuelle et ce qu’ils acceptent. Gillies, aventurier solitaire, qui a vu tant d’hommes et tant de choses, a dû se bagarrer dur, comment accepte-t-il les lois simples de la communauté, la chasse aux oiseaux, la misère des oeufs crus conservés six mois, et le noir dans la cabane, avec l’odeur de la chandelle à l’huile de fulmar ? La version collectée par Sands, c’est que l’homme avait trop d’assurance, voulait trop en imposer aux autres. Pression sourde, ou affrontement direct ? Pour survivre, dans la communauté de St. Kilda, il faut s’abstraire soi-même de son destin personnel, ce même destin dont il avait voulu aller à la rencontre.

Si on se souvient de l’histoire, et qu’on en témoigne dans le récit de Sands, comme dans les journaux du pasteur et de l’instituteur, parce qu’on est arrivé en 1859, c’est que la communauté décide de l’exclure.

Tu as voulu tenter ta chance, retourne vers ta chance. Après cet hiver dans la nuit de St. Kilda, Ewen Gillies, sa deuxième femme, les enfants de son premier mariage et probablement ceux du deuxième mariage, reprennent le premier bateau qui veut bien les emmener à Glasgow. Ils partiront au Canada. Comme cette fois ils ne reviennent pas, l’histoire s’arrête là – à nous d’imaginer le destin d’Ewen Gillies et les siens, en 1860, dans l’immensité des nouvelles provinces : s’arrête-t-il entre Moncton et Halifax, prennent-ils un bateau qui les emmène vers Montréal et de là vers le Manitoba ? – il y a même une ville qui s’appelle Gillies, au Canada, sur les lacs, en pays sioux...

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 août 2011
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