Marseille, CLEO | Comment s’orienter ?


notes préparatoires à mon intervention, vendredi 16 septembre, université d’été du CLEO


Comme à mon ordinaire, préparation d’une intervention en rédigeant par écrit un ou plusieurs états successifs de ce qui sera repris par l’improvisation orale, selon le trouillomètre et la fatigue.

C’est moi-même qui ai proposé ce thème de Comment s’orienter ?. Photo : rue de Marseille, avant-hier.

 

Comment s’orienter ?

A la généreuse proposition de Marin Dacos et Pierre Mounier d’intervenir dans cette université d’été, j’ai proposé en retour le titre « comment s’orienter ».

C’est prudent, ça dit d’abord qu’on ne dira pas vers quoi on peut, va ou doit s’orienter, et je m’en garderai.

Cela veut dire aussi qu’on ne parle pas technologie, ou littérature, ou livre, ou sciences humaines ou ce qu’on veut, mais qu’on regarde soi-même dans le milieu de tout cela.

Et puis, quand on se pose la question de comment s’orienter, c’est toujours au mauvais moment : c’est quand on est perdu, ce n’est pas avant le voyage, ni une fois qu’on est arrivé.

Perdus, nous ne le sommes pas. Perdus, plutôt, ceux qui ne bougent pas, et ils ne sont pas avec nous aujourd’hui. Ne pas savoir s’orienter n’empêche pas de marcher. Nous cheminons. Nous nous croisons dans le même temps, dans un lieu virtuel qui n’implique pas d’unité géographique (c’est une nouveauté, lorsqu’on cherche à s’orienter), et chacun de nous chemine selon ses propres contraintes et là où il en est de son rapport à sa discipline.

C’est ce qui me frappe encore plus pour les derniers mois. Jamais le web n’a autant été une communauté, jamais cette communauté n’a été aussi dispersée dans la masse des chemins possibles, des formulations d’univers et des questions possibles. Le web, qui nous était une distinction suffisante il y a encore quelques mois ou quelques années pour nous reconnaître, traverse l’ensemble de ces démarches et ne suffit donc pas à les rassembler ou en faire un espace commun. Nous en gardons cependant un certain état d’esprit, en espérant qu’il résiste à ces écarts de chemin, le logiciel libre et les formats clos, la puissance très obtuse des constructeurs, les positions de vie qui sont les nôtres selon que nous travaillons pour une institution ou oeuvrons à notre compte.

S’orienter, dans une ville où tout circule en tout sens, ou quand on a perdu ses repères en forêt, suppose une méthode : on prend appui sur le sol où on est, on le rapporte à une échelle plus vaste, la boussole, le nord, l’horizon, les étoiles, la mousse sur les arbres, et on en déduit une direction – on ne voit pas le but, peut-être on ne le connaît pas, mais il se révèlera parce qu’on va par là.

Mais où est notre sol, où sont nos étoiles ? Nos textes n’ont plus de support fixe, et les meilleurs appareils changent de deux mois en deux mois. D’ailleurs il faudrait arriver à se dispenser de cette notion d’appareil – on nous parle encore de lecture écran, alors que nous sommes déjà dans l’idée de disparition de l’écran. Ce qui est bouleversé, c’est notre rapport aux autres, c’est l’irruption d’outils de socialité qui rejoignent la sphère la plus privée, et les formes artistiques les plus épurées par notre discipline, traversées par un nouveau rapport au monde, nous ne les connaissons plus.

Peut-être alors n’est-il pas besoin de s’orienter. On peut rester sur place, et attendre que la brume lève : on en connaît tous, des comme ça. Il y a le fort risque, alors, de se retrouver tout seul, tout le monde parti, lorsque la brume se dissipera. On peut aussi aller droit selon les exigences de son propre champ, ou son propre camp – l’écrivain écrira, le bibliothécaire bibliothéquera, le geek codera, on trouvera bien toujours quand même un bout d’intersection. Mais on a du mal parfois, même entre nous, à savoir ce qu’est cette intersection possible. Il m’est arrivé d’avoir amertume à nos faibles résultats de téléchargements de textes contemporains, des textes courts-circuits, des textes qui parlent d’aujourd’hui, qui le font de façon neuve, mais aucune comparaison d’échelle entre les statistiques du site et les lectures obtenues pour ces textes. En même temps, ce très peu de lecture se développe avec une façon neuve de socialité, de construction de rapports – où d’ailleurs je n’interviens pas – et qui suffisent à pousser l’expérience.

Comment s’orienter : qu’on voie l’utilisation du vocable « nouvelles technologies » dans les usages courants. Mes enfants sont adultes, ils n’ont jamais connu de maison sans ordinateur. La plus jeune, qui arrive en terminale, n’a jamais connu la maison sans Internet, ni le monde sans web. Pourtant, cette micro-échelle de 40 ans (datation selon la première mise en ligne d’un livre au format électronique par Michael Hart, mort la semaine dernière), en s’écrivant à échelle de nos propres vies, est à la fois un point d’inflexion brutal dans les usages – et, encore plus précisément, une accélération qui n’a probablement pas trouvé encore son point de crête, et à la fois déjà une histoire qui s’analyse, nous donne prise à l’intérieur d’elle-même pour peser sur elle ou l’infléchir. C’est une histoire économique erratique, brassant des sommes disproportionnées, et une histoire politique sur laquelle nous gardons encore partiellement prise, voir les combats pour le logiciel libre, le ridicule que nous avons su associer à Hadopi ou à la loi #Prisunic, ou les discussions qui s’intensifient en ce moment même sur droit d’auteur et domaine public.

Pour s’orienter, dans la ville, il faut s’abstraire du bruit. Internet en est rempli. Études, rapports, statistiques, c’est devenu une vraie industrie de l’inutile. Nous n’avons pas encore installé en nous ce qu’a bouleversé, en 2004, que nos machines soient devenues multi-tâches, qu’on nous assène des études sur la soi-disant régression des savoirs si notre écran affiche plusieurs fenêtres en même temps. Nous n’avons pas encore fait le tour de notre bibliothèque numérique personnelle qu’on nous assène des études comparant la sage et docte et noble lecture assise des livres, à la frêle, bavarde et sans mémoire petite soeur numérique. Il paraît qu’on se souvient moins bien de ce qu’on lit, quand on lit numérique : j’aimerais bien, ceux-là, savoir ce dont ils se souviennent des grands hurleurs de notre mémoire collective, et combien de pages ils savent réciter de Rabelais ou de Lautréamont. Savons-nous au moins taire ce bruit en nous-mêmes : on a trop de gratitude à nos joujoux neufs, pas fait le tour encore de twitter, et toujours un gadget de plus dans notre sac, quand on a le bon chargeur et le bon câble.

Et le paradoxe, évidemment, que le numérique est aussi notre silence. Notre carnet de note, notre petit blog secret ignoré de tout le monde, la musique qu’on y a stockée – mais vous voyez, dans le silence complice de nos usages numériques, où nous y venons pour nous trouver nous-mêmes, et nous mettre en mouvement du même coup, là où je saurais intégrer pour moi-même les livres qui comptent le plus, je les laisse à la bibliothèque imprimée, je n’intègre pas encore ma bibliothèque numérique – la musique sait se reproduire affective sur l’ordinateur, le film aussi, nous avons encore à le construire pour le lire-écrire. Ce que nous savons, et qui nous induit ce besoin de s’orienter, c’est qu’il n’y a pas d’autre chemin que d’aller là, quand bien même les outils (et les dispositifs, la guerre des constructeurs et le terrorisme du marché comme concept) nous laissent aujourd’hui une frustration si grande.

Faut-il même s’orienter ? On peut aimer que le web nous perde, et nous distraie des pesanteurs du monde. Ces vidéos qui circulent, pour faire rire. Ces choses étonnantes : un dompteur mangé par ses lions dans un cirque d’Ukraine, filmé par le téléphone portable d’un spectateur, voilà qui fait un tabac sur YouTube. On peut se dire qu’il faut user le présent, profiter du maintenant, apprendre les jeux, manger des nouveaux livres ou blogs, s’inscrire à tous les réseaux. Les usages de la photographie, familiale, documentaire, esthétique, leur stockage, l’évolution des appareils, leur circulation et partage, a été bouleversée en 5 ans plus que dans les 150 ans de son histoire pourtant mouvementée, et centrale dans notre propre représentation de nous-mêmes, individuelle et collective : à part André Gunthert, personne ne crie ou s’en étonne – qu’on touche à la page et au livre, vous savez, ce machin dicté à Moïse devant un buisson qui brûlait tout seul et aussitôt recopié sur une pierre, voilà qu’une fois de plus Dieu est mort (il ne l’est jamais assez, l’est de moins en moins assez). Au moins, dans ce grand voyage de nuit qu’est l’humanité en dérive, nous aura-t-il semblé être dignes de la vieille position de veilleur, de rêveur, de chasseur, qui de tout temps, dans cette dérive, a été la résistance et l’inflexion – ça n’empêche pas les guerres, les sectarismes, les aberrations, mais le web en même temps les contredit, nous au jour le jour, réflexion, imaginaire, technique et invention, la part qui pour le meilleur de nous-mêmes nous est vitale. En ce lieu de nous-mêmes, et quels que soient les tenseurs propres à chacun entre réflexion, imaginaire, technique et invention, nous habitons le numérique, et il nous traverse.

S’orienter, c’est orienter qui ? Nous sommes une identité numérique qui nous dépasse, faite de traces et de strates de ces traces, faites de nos noms et de nos pseudonymes, de nos univers de relations séparés et juxtaposés selon la plateforme, le réseau et l’usage – même ceux qui se refusent absurdement à la maîtrise de cette identité numérique – un auteur qui n’a pas de site –, l’empreinte numérique de sa complexité individuelle et sociale interagit en permanence avec son trajet et son temps : du dossier administratif et des déclarations Agessa, aux commentaires placés par ses ennemis au bas des fiches Fnac ou Amazon de ses livres. Ces toutes dernières années (voir notamment le travail d’Olivier Ertzscheid), cette éducation à la culture numérique commence à être mieux prise en compte dans l’université – dans notre petit monde d’écrivains, elle n’est relayée par les institutions et formations que de façon très embryonnaire : or, comment voulez-vous parler de lecture numérique, et de la bascule qui emporte trois cents ans du livre moderne, bascule dont on a bien l’impression qu’elle pourrait être encore bien plus rapide que nous l’imaginions il y a encore trois ans, si ce n’est pas relié à ce substrat essentiel d’une éducation aux usages critiques du web, et à un savoir agir soi sur le web. Ce qui nous définit n’est plus notre maison (depuis combien de temps je n’arrive plus à m’occuper de mon jardin, même les serrures de ma porte sont en rade), ni nos amis : ils sont tout autour du monde, selon les heures et les tâches. Et quand nous faisons leur connaissance pour de vrai, on n’a plus rien à se dire parce qu’on n’ose pas se dire en face ce qu’on se disait via les blogs. Ce qui nous définit ne change pas, c’est ce que nous établissons de relation aux autres dans notre expérience du monde, le vieux Kant a bien raconté notre aquarium : simplement, cette relation aux autres dans notre expérience immédiate du monde est désormais inséparable de ses composantes numériques, qu’on y interagisse soi ou pas. Pour moi, le déplacement essentiel n’est pas dans la bascule d’un lire imprimé à un lire numérique, il est dans un lire-écrire qui s’exprimait déjà dans ce lien indissoluble, mais dont les composantes se sont déplacées dans une univers numérique associant et superposant des temps différents, des zones de socialité différentes, le chemin vers soi-même étant aussi une de ces zones de socialité, probablement non pas la plus réduite mais la plus peuplée, si notre expérience du monde, via le web, fait de chacun de nous un être beaucoup plus peuplé à l’intérieur.

On en a fini d’opposer cela à la logique du corps. Il n’y a plus que dans les caricatures le type voûté mal au dos penché sur un clavier déglingué entre cendrier et tasse de café : même si chacun de nous, nous en connaissons encore de cette espèce. Un événement récent considérable, pour moi, a été l’histoire récente des postures du corps devant ou avec l’écran. Vous avez tous en tête combien, depuis les XIIe et XIVe siècle l’histoire de la lecture est inséparable de celle de ses représentations dans la peinture, la sculpture, puis la photographie ou le film : voir le on reading de Kertesz, qui toute sa vie, tout autour du monde, a photographié des gens lisant. Lisant tout, lisant partout : Kertesz a perdu son père quand il avait 13 ans, son père était libraire. L’histoire de l’écriture a de toujours été une histoire du toucher – on ira le voir pour les ruptures dans l’histoire de la tablette d’argile –, « la poésie c’est un geste du coude », disait René Char, histoire devenue verticale avec la machine à écrire, et la machine à écrire a servi de modèle à l’écriture sur ordinateur jusque dans le détail du réglage par défaut des interlignes ou la taille par défaut d’une page qui pourtant n’a d’autre légitimité que les standards des fabricants d’imprimante, du temps qu’on se servait de photocopieuse ou d’imprimante, interdire ces machins nous ferait gagner du temps. On ne joue pas du piano comme on pose son doigt sur les touches d’un violoncelle : je ne saurais plus écrire sur un clavier dont on enfonce les touches. Une des ruptures passées inaperçues, mais que je considère comme décisive, c’est en 1992-1993 l’apparition commerciale d’ordinateurs « portables » : une feuille qu’on déplie, qu’on pose sur ses genoux, et que sa batterie rend autonome. Je disposais au moins d’une heure d’écriture sur mon premier PowerBook 145. Cette histoire des postures est importante : on ne sait toujours pas se servir de nos ordinateurs portables pour écrire en plein soleil, et qu’est-ce que c’est bon pourtant d’écrire en plein soleil. Repensez à ce texte de 1927 de Walter Benjamin, sur l’inclinaison des supports de lecture, entre l’oblique du copiste médiéval, l’horizontale du livre sur la planche d’imprimerie, jusqu’au journal qu’on redresse à la verticale : lire sur écran , oui, c’est une expression monstrueuse. Lire doit rester intransitif. Nous avons commencé d’emporter nos ordinateurs portables dans nos lits – important, le lit, dans le lire-écrire, voir Espèces d’espaces de Georges Perec. C’était très bien pour voir un film, pas du tout pour lire : on ne lit pas assis sans remuer. Et puis un jour on a pu détacher le texte numérique de l’écran et l’emporter dans le fond de sa main. Quand vous achetiez un lecteur Sony, il y a encore 2 ans, un des accessoires c’était une petite lampe minuscule sur un support flexible, qui se fixait sur la liseuse pour vous permettre de vous en servir la nuit. Cela me paraissait une solution technique aussi bizarre que rajouter un clavier à un iPad : avec les tablettes, si nous ne pouvons pas nous en servir en plein soleil, nous lisons confortablement dans le plein noir – et c’est trois cents ans ou plus de représentation de la lecture liée à la symbolique de la lampe, relisez Lampes de Léon-Paul Fargues, qui est soufflée comme les chandelles qui y servaient. Le corps est redevenu maître, de la même façon que le livre de poche avait rompu avec le livre médiéval accroché par une chaîne à son étagère, où on le posait à l’horizontale.

S’orienter, c’est orienter qui ? Les objets dont nous avons été témoin dans l’enfance étaient des objets pérennes, dans une société pérenne. L’histoire du monde comme histoire de ses objets ne commence pas avec nous. On suit l’arrivée de l’électricité, du téléphone et de l’automobile chez Proust, on porte en soi-même toutes les erreurs de Bouvard et Pécuchet, et ce lent ébranlement est en partie née des surplus de l’armée américaine laissés par tonnes dans notre vieux pays rural après-guerre : venaient la radio, puis les disques, puis l’expansion de la photographie, des diapositives puis du Super-8, et pour nous les machines à écrire, puis à boule, puis à marguerite, puis à petit écran avec les derniers caractères effaçables – il y avait eu le spoutnik et la guitare électrique : nous étions prêts pour l’ordinateur personnel, qui ne commence pas sa propre histoire.

Comment s’orienter : nous avons fait toutes les erreurs à mesure qu’il y avait à les faire. Enfin non, bien sûr, chacun dira qu’il avait deviné dès le début du film. Moi j’ai tout loupé. J’ai eu d’abord un Atari au lieu d’un Mac, mais je me suis rattrapé en faisant la folie d’un Mac portable, un PowerBook avec mon premier disque dur en 1993, si géant que je l’avais appelé Océan : 45 Mo. J’ai acheté un lecteur CD-ROM que j’ai vite changé ensuite pour un graveur CD-ROM, et quand l’ADSL est arrivée je ne comprenais pas comment on prétendait faire du neuf avec les vieux fils de cuivre installés en 1904. Je n’ai pas compris, quand l’ordinateur est devenu multi-tâches en 4004, que c’était l’événement qui le séparait définitivement de la machine à écrire. De même que je n’avais pas compris, en juillet 1980, travaillant trois semaines par intérim dans une usine qui réparait les « modems » (je n’avais jamais entendu le mot) frappés par la foudre dans les distributeurs de billets tout neufs, que ce circuit modeste avait à voir avec les livres de poésie que je traînais dans mon sac, pareil que lorsque j’ai appelé mon site Tiers Livre, je n’avais pas compris que l’âge du « livre » était fini, que la curiosité qui nous liait au monde, là où elle exigeait l’émission de langage, en changeant de taille de support et de mode de circulation, mettait définitivement à mal, probablement, les formes qui découlaient de cette enclosure.

De cela nous sommes à l’aube. Je sais que j’ai ma place dans la révolution Internet. Je sais que je suis indispensable à toute la révolution Internet parce que je suis porteur d’un message : très modeste message, parce que je suis déjà trop vieux pour comprendre, de la même façon qu’à quatorze heures d’ordinateur par jour, si autrefois j’étais capable de courir pour attraper un train qui partait, maintenant je laisse le train partir sans moi. Je porte le message, un message : rien de tout cela n’a d’importance.

Bien sûr, pour comprendre que rien de tout cela n’a d’importance, il faut commencer par se l’approprier. Fabriquer un epub, c’est entrer dans l’atelier de l’imprimeur, là où il ressemble à l’atelier du luthier. Lire numérique, cela suppose de savoir pourquoi on lit et qu’est-ce qu’on lit, qu’est-ce qu’on veut mettre en danger ou mouvement de soi-même. Utiliser des mots et des lettres, dans l’espace multi-dimensionnel du numérique, cela ne peut pas se faire sans acquérir simultanément un minimum de culture du code. Et nous sommes des arriérés : un étudiant qui commence ses études de géographie, on lui apprend à se servir d’Illustrator. Quelqu’un qui lit et qui écrit, pourquoi lui expliquerait-on le traitement de texte, tant c’est évident ? J’ai eu ce choc cet été, chez des gens de montagne, que j’aime bien, qui nous louaient un gîte et qui pratiquent Internet au quotidien : – Tu as quoi, comme traitement de texte, il est où ? L’ordinateur de mes amis ne comportait pas de traitement de texte. Ce n’est pas des petites choses : faire comprendre ce qui se joue de xms, de css et de métadonnées dans le moindre texte que vos étudiants vous transmettent après la séance d’écriture, ce n’est pas acquis. Pourtant, c’est le même dispositif qui relie le livre imprimé et le livre numérique, pour le temps que nous avons encore besoin d’eux. Dans la tradition typo, il est d’usage de considérer qu’une ligne de plus de 60 ou 70 caractères ne permet pas à l’oeil une saisie globale, une saisie de surface, de la page. Mais les étudiants, face à leur écran 16x9 dans le sens et format promulgués par la télévision et la vidéo, écrivent leur ligne en 16x9, en interligne automatique, encre réglée plein noir, et polices au bon coeur de M. Microsoft. Est-ce que ça invalide quoi que ce soit du geste d’écrire, par rapport aux bribes d’enveloppes que Mallarmé stockait dans des boîtes à thé, ou aux liasses de feuillets que Céline suspendait au-dessus de sa tête sur une corde à linge, les remplaçant à mesure des versions, les déplaçant ou les inversant via les pinces à linge de nos grand-mères ?
Je cherche quoi, lorsque je lis, et qui me permettrait de savoir comment m’orienter pour lire ?

Et c’est aussi – peut-être que c’est la leçon la plus précieuse, ou des plus précieuses – : Internet, un penser ensemble, un penser multi-dimensionnel et multi-relationnel. Peut-être que les scientifiques le savent depuis longtemps, mais ils ne sont pas bavards comme nous, nous on ne s’était pas préoccupé de le mettre en mots. Je dois penser, en même temps que je voudrais avancer sur l’idée de la lecture, et du besoin ou non que la forme livre survive, et de ce qu’il y a à sauver ou non dans ce qui se réinvente du lire-penser-représenter-agir sans livre (mais non pas sans texte, et réflexions multiples de ce texte) entre soi et le monde, que je ne peux avancer par ici qu’en me saisissant de détails apparemment ridicules et mineurs. Dois-je, enseignant l’écriture, suggérer à mes étudiants de ne pas faire de ligne en 16x9 ? Je les combats au corps à corps, ces étudiants qui maintenant sont plus jeunes que mes propres enfants : ils sont 2 au fond de la classe qui se marrent, sans cesser de parler de Blanchot ou Michaux, de la main droite je réveille mon propre MacBook, j’ouvre Facebook, tape le nom de l’un d’eux, puisque mes étudiants ne sont pas mes amis sur Facebook (après l’atelier si, toujours un ou deux), envoie le message oh les gars j’existe, et regarde ce qui se passe. À un autre, récemment, qui m’énervait franchement, je demande d’aller à la bibliothèque faire son ordi, parce que moi j’ai besoin de me concentrer, et la réponse aussitôt : Mais vous m’sieur vous faite jamais 2 choses en même temps ? Alors leur demander de fermer l’ordi quand je parle, ou brouiller la wifi ? Plutôt travailler avec ça : si je parle de Hopper ou Monory, leur demander de suivre directement la piste, puisqu’ils sont connectés. Je dois tout réviser, avec eux – mais vous voyez, détail.

Et en même temps, cela qui ne l’est pas : notre relation au monde se construit par le langage, et c’est le retour sur cette relation, construction, expérience, aveuglement, transmission ou deuil, qui à son tour, élaborant des usages réfléchis, savants, ou cultuels du langage a fondé ce qui est devenue très récemment, dans les années 70, cet artefact du produit culturel : non, ce qu’on nomme livre aujourd’hui n’est pas le livre d’avant l’invention du culturel.

Nous traversons une mutation – s’orienter, dans les emplois courants du mot, la ville, la forêt, sont fixes (à part dans Macbeth, où elle bouge). Dans une mutation telle que l’arrivée du train ou du tramway dans les villes, la position des villes et les rues dans les villes ne changent pas, même si on y construit des gares. Ce qui caractérise notre présent, c’est que nous devons s’orienter dans un référent qui non seulement est en mouvement, mais n’est pas prédictible.

Ce ne serait pas s’orienter donc vers le terme ou le dehors de la mutation, mais s’orienter pendant la mutation : avancer dans la rue prise par la brume, mais de la ville au bout de la rue nous ne savons rien, quand la ville avant la rue a sans doute disparu.

Alors, se saisir plus à bras-le-corps du modèle de la transition elle-même. Ce n’est pas revenir à ce qu’on nomme « histoire du livre », même si elle en fait le contexte et la source. C’est aborder en tant que telle l’histoire des transitions.

Garder du temps pour 4 points successifs :
– une brève histoire de ces mutations et la transition associée ;
– la révision de la bibliothèque ;
– ce qui s’induit d’importance radicale pour l’exercice du site comme chantier principal de l’écrivain, et – indissolublement – d’une fin du privilège symbolique associé à ce mot, au profit d’un équilibre pluriel et communautaire du lire-écrire qui n’empêche pas, évidemment, l’impératif pour chacun de se porter à l’extrême ;
– la notion parfaitement provisoire et artificielle du livre numérique, qui ne nous dispense pas d’en accomplir la transition.

Me semble ainsi caractériser les mutations successives du livre et de l’écrit 2 éléments : leur faible nombre, ridicule si on compare à mutations d’autres sortes, politiques ou esthétiques ou techniques. Et leur irréversibilité. Les cinq mutations principales de l’histoire de l’écrit, en comptant la toute première, la constitution de l’écrit (très partielle) dans l’univers oral, se sont toutes révélées irréversibles et globales. [Exemple bref pour chaque figure, tablette, codex, imprimerie, presse.]

Retour à comment s’orienter : quelles étoiles alors, repères lointains, mais qui peuvent sembler fixes par la distance. La bibliothèque, bien sûr. Le fait qu’à chaque âge nous ayons à lire ce qui nous précède, et que la haute part de l’histoire de la littérature c’est la façon dont chaque âge se saisit de cette totalité qui le précède. Nous n’en sommes pas dispensés. La fragilité de nos supports naissants, qui dépendent autant de leur batterie et de la durée de vie de leur écran (ma première liseuse Sony, achetée en 2008 à New York, est complètement morte : l’écran un vague gribouillis de traits croisés, quand aucun de mes livres achetés à cette époque n’a bougé) et encore plus de la guerre économique de constructeurs qui feraient une drôle de tête si nous nous mettions à leur parler de Marcel Proust, nous ajoutons des paramètres : nous savons mieux, ainsi, que l’histoire des contenus littéraires est liée à la suite de rupture de ses supports mêmes. Cela ne nous dispense pas de leur acquisition. Mais nous les lisons autrement. Ainsi, le rapport entre rythme de publication et écriture quotidienne. Ainsi, le rapport entre couches nobles de l’écriture, les fictions comme systèmes fermés devenant autonomes, et tout le substrat permanent de l’écrivain – exemple Kafka, exemple Cortazar. Ainsi, chaque époque élit des contenus que les précédentes considéraient comme mineurs – Saint-Simon pas édité avant le XIXe, éclipse de Rimbaud avant la réédition Breton de 1925, et entrée en 1954 dans les manuels scolaires – : la place que prennent Gracq ou Henri Michaux ou Georges Perec dans notre atelier d’aujourd’hui certainement liée à ce que déplace dans notre position de pensée l’expérience numérique du monde. Dans notre bibliothèque d’aujourd’hui, même les étoiles ne sont ni lointaines ni fixes.

Me semble ainsi caractériser la mutation présente que notre rue, dans la brume, nous la caractérisons par une réalité matérielle neuve et provisoire, dont nous savons la micro-histoire : Internet, le web (les deux mots ne désignent pas la même chose). Internet est appelé à disparaître : ce que nous qualifions de numérique, nous le faisons par défaut. On ne dit pas voiture numérique parce qu’elle a un ordinateur de bord.

Dans le déplacement en cours, étrange coïncidence entre mouvement des formes (depuis bien avant le numérique) et mouvement numérique lui-même : depuis Proust, le chemin vers l’oeuvre devient l’oeuvre même, et l’oeuvre résultante c’est le parcours et la construction de l’ensemble, vaut pour Kafka comme pour Saint-John Perse, ou Michaux. On n’est pas assez attentif au fait que le chantier, fractal chez Proust ou Michaux, est de la même façon fractal dans le xml d’un fichier traitement de texte, les archives numériques disque dur ou nuage de l’auteur, et de même le livre imprimé ou le livre numérique. Le chantier, c’est le site...

Dans les strates de l’être ensemble, rôle de l’éditeur : construction technique et scripturale, plus validation symbolique. Collectif de production comme dans film ou concert – dans l’édition tradi, elle inclut auteurs, on ne change pas en s’appropriant cet ensemble en tant que coopérative d’auteurs, mais le collectif agit comme autonome du singulier, et son amplificateur. Dans cette « fractalité », le livre numérique me semble juste un état stable ou une fermeture provisoire...



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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 septembre 2011
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