Saint-Simon | fourré parmi ce désordre

une révolte parisienne au temps de Louis XIV


En l’absence du blog desordre.net, en travail souterrain sur d’autres expériences virtuelles, le plaisir de retrouver ce mot en 3 occurrences dans ce passage de Saint-Simon, une des rares irruptions de la vie populaire au sein des affaires de la cour. Une « sédition », le vocabulaire concret de la révolte – incidemment, le rôle des femmes, comme on le retrouvera 80 ans plus tard –, et tout d’un coup ce que c’était vivre à Paris au temps de l’absolutisme en pleine face. On est à la fin de l’année 1709.

Photo : autre Paris, le périph en face des éditions du Seuil.

 

La cherté de toutes choses, et du pain sur toutes, avait causé de fréquentes émotions dans toutes les différentes parties du royaume. Paris s’en était souvent senti ; et quoiqu’on eût fait demeurer près d’une moitié plus que l’ordinaire du régiment des gardes, pour la garde des marchés et des lieux suspects, cette précaution n’avait pas empêché force désordres, en plusieurs desquels Argenson courut risque de la vie.

Monseigneur, venant et retournant de l’Opéra, avait été plus d’une fois assailli par la populace et par des femmes en grand nombre, criant du pain ! jusque-là qu’il en avait eu peur au milieu de ses gardes, qui ne les osaient dissiper de peur de pis. Il s’en était tiré en faisant jeter de l’argent et promettant merveilles ; mais comme elles ne suivirent pas, il n’osait plus venir à Paris.

Le roi en entendit lui-même d’assez fortes, de ses fenêtres, du peuple de Versailles qui criait dans les rues. Les discours étoffent hardis et fréquents, et les plaintes vives et fort peu mesurées contre le gouvernement, et même contre sa personne, par les rues et par les places, jusqu’à s’exhorter les uns les autres à n’être plus si endurants, et qu’il ne leur pouvait arriver pis que ce qu’ils souffraient, et de mourir de faim.

Pour amuser ce peuple, on employa les fainéants et les pauvres à raser une assez grosse butte de terre qui était demeurée sur le boulevard entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin ; et on y distribuait par ordre de mauvais pain aux travailleurs pour tout salaire, et en petite quantité à chacun.

Il arriva que le mardi matin, 20 août, le pain manqua sur un grand nombre. Une femme entre autres cria fort haut, ce qui en excita d’autres. Les archers préposés à cette distribution menacèrent la femme : elle n’en cria que plus fort ; les archers la saisirent et la mirent indiscrètement à un carcan voisin. En un moment tout l’atelier accourut, arracha le carcan, courut les rues, pilla les boulangers et les pâtissiers. De main en main les boutiques se fermèrent. Le désordre grossit et gagna les rues de proche en pioche sans faire mal à personne, mais criant du pain ! et en prenant partout.

Le maréchal de Boufflers, qui ne pensait à rien moins, était allé ce matin-là chez Bérenger son notaire, dans ce voisinage-là. Surpris de l’effroi qu’il y trouva, et en apprenant la cause, il voulut aller lui-même tâcher de l’apaiser, malgré tout ce que le duc de Grammont, qu’il trouva chez le même notaire, pût lui dire pour l’en détourner, et qui, l’y voyant résolu, alla avec lui. À cent pas de chez ce notaire, ils rencontrèrent le maréchal d’Huxelles dans son carrosse, qu’ils arrêtèrent pour lui demander des nouvelles, parce qu’il venait du côté de l’émotion. Il leur dit que ce n’était plus rien, les voulut empêcher de passer outre, et pour lui gagna pays en homme qui n’aimait pas le bruit et être fourré parmi ce désordre. Le maréchal et son beau-père continuèrent d’aller, trouvant à mesure qu’ils avançaient une grande épouvante, et qu’on leur criait des fenêtres de retourner, et qu’ils se feraient assommer.

Arrivés au haut de la rue Saint-Denis, la foule et le tumulte firent juger au maréchal de Boufflers qu’il était temps de mettre pied à terre. Il s’avança ainsi à pied avec le duc de Grammont parmi ce peuple infini et furieux, à qui le maréchal demanda ce que c’était, pourquoi tout ce bruit, promettant du pain, et leur parlant de son mieux avec douceur et fermeté, leur remontrant que ce n’était pas là comme il en fallait demander. Il fut écouté, il y eut des cris à plusieurs reprises de vive M. le maréchal de Boufflers, qui s’avançait toujours parmi la foule et lui parlait de son mieux. Il marcha ainsi avec le duc de Grammont le long de la rue aux Ours, et dans les rues voisines jusqu’au plus fort de cette espèce de sédition. Le peuple le pria de représenter au roi sa misère et de lui obtenir du pain. Il le promit, et sur sa parole, tout s’apaisa et se dissipa, avec des remerciements et de nouvelles acclamations de vive M. le maréchal de Boufflers ! Ce fut un véritable service.

Argenson y marchait avec des détachements des régiments des gardes françaises et suisses, et sans le maréchal il y aurait eu du sang répandu qui aurait peut-être porté les choses fort loin. On faisait même déjà monter à cheval les mousquetaires.

À peine le maréchal était-il rentré chez lui à la place Royale avec son beau-père, qu’il fut averti que la sédition était encore bien plus grande au faubourg Saint-Antoine. Il y courut aussitôt avec le duc de Grammont, et l’apaisa comme il avait fait l’autre. Il revint après chez lui manger un morceau, et s’en alla à Versailles. Il ne voulut que sa chaise de poste, un laquais derrière et personne avec lui à cheval jusqu’au cours, affectant de traverser tout Paris de la sorte. À peine fut-il sorti de la place Royale, que le peuple des rues et les gens de boutiques se mirent à crier qu’il eût pitié d’eux, qu’il leur fit donner du pain ; et toujours : Vive M. le maréchal de Boufflers ! Il fut conduit ainsi jusqu’au quai du Louvre.

En arrivant à Versailles, il alla droit chez Mme de Maintenon où il la trouva avec le roi, tous deux bien en peine. Il rendit compte de ce qui l’amenait et reçut de grands remerciements. Le roi lui offrit le commandement de Paris, troupes, bourgeoisie, police, etc., et le pressa de l’accepter ; mais le généreux maréchal préféra à cet honneur le rétablissement des choses dans leur ordre naturel. Il dit au roi que Paris avait un gouverneur auquel il ne déroberait pas les fonctions qui lui appartenaient, qu’il était honteux qu’il ne lui en restât pas une et que le lieutenant de police et le prévôt des marchands les eussent toutes emblées et partagées, jusque sur les troupes, et engagea le roi dans ces moments de crainte de les rendre au duc de Tresmes, qui les avait si bien perdues, ainsi que ses derniers prédécesseurs, qu’il lui fallut expédier une patente nouvelle pour lui rendre son autorité.

Il fut donc enjoint aux troupes et aux bourgeois de ne recevoir d’ordres que du gouverneur, et de lui obéir en tout et partout à d’Argenson, lieutenant de police, et à Bignon, prévôt des marchands, de lui rendre compte de tout et lui être soumis en tout, ainsi que tous les différents corps de la ville.

Le duc de Tresmes fut envoyé à Paris y exercer ce pouvoir, mais avec ordre de ne rien faire sans le maréchal de Boufflers, à l’obéissance duquel Argenson, Bignon, la bourgeoisie et les troupes furent aussi soumis, mais par des ordres verbaux ; et le maréchal fut aussi renvoyé demeurer à Paris. Sa modestie lui donna une nouvelle gloire. Il renvoya tout au duc de Tresmes, au nom et par l’ordre duquel tout se fit, et chez qui il allait pour les délibérations qu’il ne voulut presque jamais souffrir chez lui. Maître et tuteur en effet du duc de Tresmes, et le vrai commandant, il s’en disait au plus l’aide de camp, et en usait de même.

Aussitôt après on pourvut bien soigneusement au pain, Paris fut rempli de patrouilles, peut-être un peu trop, mais qui réussirent si bien qu’on n’entendit pas depuis le moindre bruit. Le duc de Tresmes et le maréchal de Boufflers qui lui laissait jusqu’au scrupule l’honneur et l’apparence de tout, allaient de temps en temps rendre compte au roi eux-mêmes, mais sans découcher de Paris, puis rarement, jusqu’à ce qu’il ne fut plus question de rien.

La considération de Boufflers, rehaussée de la modestie la plus simple, était alors à son comble : maître dans Paris, modérateur des affaires de la guerre, influant sur toutes les affaires à la cour. Mais la durée de ce brillant ne fut pas longue et finit par ce qui le devait rendre et plus solide et plus durable. On verra bientôt Voysin et Tresmes affranchis de sa tutelle, Voysin devenir le maître et l’instrument de tout, Argenson et Bignon reprendre toutes les usurpations de leurs places, et celle de gouverneur de Paris anéantie comme elle était auparavant ces mouvements de Paris.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 septembre 2011
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