La Croix | lire numérique, oui et oui

contribution à la page débat de La Croix, à l’initiative de Stéphane Dreyfus


Merci à Stéphane Dreyfus, de La Croix, d’avoir consacré une page "Débats" au livre numérique, et de nous avoir invités à y contribuer. En accès libre le jour de parution, le dossier est désormais réservé aux abonnés web de La Croix. Il comporte un long texte de fond de Roger Chartier.

Ci-dessous ma propre intervention, 3800 signes, sur 4 points résultants d’un échange préalable avec Stéphane Dreyfus.

Photo : bibliothèque universitaire de Louvain-la-Neuve, fermoir à livre (voir ma résidence).

 

La Croix | Lire numérique, oui et oui


Peut-être simplement prendre comme point de départ les trois ou quatre questions qui nous sont le plus fréquemment posées. Ainsi, la relation au texte, quand elle passe par liseuse ou tablette : moins « charnelle » que celle du livre imprimé ? A condition d’oublier d’abord que le papier est une surface de composés carbonés hydrofugés à 6% de chaux vive et qui sentent bon l’encre au bleu cyanure et aux distillats d’éthanol.

Le numérique, un bouleversement de la lecture qui la rendrait moins dense, plus distraite ? A revenir de près examiner la longue histoire des mutations de l’écrit, et de l’évolution du livre, rien de plus savant ni plus complexe que l’apprentissage de la lecture, et la fabrication de l’objet technologique complexe (tout aussi complexe que son alter ego électronique, à part qu’il n’a pas besoin de batterie), le livre. Simplement, nous avons aussi appris à l’oublier. Les supports numériques évoluent encore très vite, se dotent de fonctions neuves : on doit les apprendre en même temps qu’on apprend à y lire. Contraste, déplacement dans le texte, annotations, la lecture numérique est déjà largement au niveau du livre papier. Je ne l’aurais pas dit il y a encore deux ans. Et différence majeure : ce n’est pas un livre, qu’on emporte avec soi, mais sa bibliothèque.

Et ce qui concerne le « livre enrichi » ou « augmenté » : progrès, gadget ? mais il me semble que, côté écrivains, l’écriture a toujours été ce geste complexe. La lecture à voix haute n’a pas commencé avec Flaubert, l’utilisation d’appareils photo (les 7000 plaques de verre d’Émile Zola !) ou de dessins (les croquis de Kafka), n’ont pas commencé avec le numérique. Simplement, on ne pouvait pas techniquement les insérer dans l’objet reproductible et mis en circulation (quand cette reproduction n’était pas mécanisée, au temps des manuscrits médiévaux, on le savait), et donc le livre a pris sa forme actuelle, voir le rôle des illustrations gravées au XIXe siècle. Avec le numérique, on peut simplement encapsuler dans l’objet fini ces dimensions qui sont déjà dans l’écriture.

Me hérissent ces soi-disant études savantes qui prétendent que la mémoire ou l’imaginaire seraient moins efficients dans la lecture numérique. S’informe-t-on moins bien parce qu’on s’informe sur Internet ? Il n’y a pas un imaginaire unique et atemporel lié au livre imprimé. C’est aussi un éco-système, voir comment Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe joue avec la recherche du pôle Sud, ou comment les usages épistolaires se retrouvent dans l’invention des Liaisons dangereuses. Mais certitude : nos étudiants, nos élèves, nos enfants pratiquent en permanence les appareils numériques. Comment alors greffer sur ces usages la part imaginaire ou réflexive que de toujours nous avons demandée aux fables, aux récits ? Lecture ouverte : le même appareil sert à écouter de la musique, suivre ses réseaux sociaux – cela aussi peut se renverser en arme pour l’imaginaire, les fables.

Enfin, il y aurait une spécificité française qui nous garderait dans l’orbite du livre, tandis que les Américains se gobergent de leur Kindle ou de leur Nook à pleins métros ? Si nous on démarre avec un petit temps de retard, on se lance avec une complexité plus grande, epubs intégrant de l’audio, richesse expérimentale des blogs. Mais gardons-nous d’interpréter cela en termes de marché, ou d’épicerie généralisée : la littérature n’est pas un exercice confortable ou rentable, elle n’est pas un loisir. Je me demande d’abord, pour éditer un texte : en quoi en avons-nous besoin, en quoi le mettre en circulation a-t-il du sens ? Et cela, aujourd’hui, c’est dans le numérique que ça se passe.

FB – contribution à page Débats de La Croix.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 octobre 2011
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