Octave Mirbeau | madame Balzac

Mirbeau fait tout à l’envers, même pour aborder Balzac


Un dimanche sous le signe de Mirbeau, et ce texte fou de 1905, La 628-E8, s’acheter une Charron-Girardot-Voigt et partir visiter l’Europe, conduit par Brossette, son chauffeur.

Il y a longtemps que j’ai ce rapport à Mirbeau l’insaisissable, et peut-être qu’Internet nous permet de mieux comprendre, rétrospectivement, ces auteurs qui touchent à tout un ensemble de domaine, y compris porter tout seul un journal. Les blogs ce n’est pas une novation, c’est juste en finir avec l’idée que l’écrivain ça ressemble à un genre d’endive cultivée sur fond de sable dans la cave, bien protégé du jour.

Hasard qui fait que j’avais comme prof de français, en 71-72, l’année avant les Arts et Métiers, le très singulier Pierre Michel, qui a porté – sur Internet y compris – l’asso Mirbeau (voir sa présentation de La 608-E8. A l’époque on pensait plus à nos guitares et à nos tracts qu’à ce qu’on gribouillait en vers libres dans nos carnets, mais il nous tannait juste ce qu’il fallait pour nous imposer nos lectures, et maintenant je pense souvent à lui quand j’attaque un cours. Sorte de façon de rester en arrière : prenez ou ne prenez pas, ça ne me regarde pas – mais si vous voulez y aller ça passe par là... Et avec lui ça passait aussi par Mirbeau.

Donc de la 628, ce soir où en Allemagne Mirbeau se recolle à Balzac, et commence la rédaction de ce triptyque, Avec Balzac / La femme de Balzac / Mort de Balzac. Du coup, scanner et la suite, ce sera en ligne ce soir sur publie.net et ça le mérite. Et ici, l’irruption dans son récit de madame Ève Hanska...

Peut-être l’étrangeté, à relire ces 90 pages très physiques et crues de Mirbeau, tient-elle d’abord à ce qu’il serait le dernier à avoir croisé des gens qui avaient réellement connu Balzac ? – alors que, par son goût des voitures et par Pierre Michel, j’aurais presque connu Mirbeau...

Photo : chambre de Balzac à Saché (reflet partagé avec Nathanaël G.).

 

Octave Mirbeau | La femme de Balzac (extrait)


Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de Balzac : son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains épisodes de cet extraordinaire roman d’amour qui fut, en même temps que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de deux ambitions pareillement déçues, j’y ajouterai, peut-être, quelques éclaircissements. Je m’empresse de dire à qui je les dois : au peintre Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac, à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n’ai, il est vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences écrites ? Elles ont, au contraire, toutes chances de l’être davantage. Jean Gigoux était très vieux quand il me les fit, très désillusionné. Il n’avait plus d’orgueil. J’ai toujours pensé qu’il lui avait fallu un grand courage, ou un grand cynisme – ce qui est souvent la même chose – pour aller jusqu’au bout de sa confidence.

Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme l’histoire la plus banale : une lettre d’admiration enthousiaste, trouvée par lui chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832. Elle venait du fond de la Russie, était signée : L’Étrangère. était très vaniteux, il avait tous les grands côtés, si l’on peut dire, de la vanité ; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre le ravit, exalta immensément son amour-propre d’homme et d’écrivain. Malheureusement, nous n’avons pas cette lettre… On suppose que Balzac la brûla, avec beaucoup d’autres, de même origine, à la suite d’un drame violent survenu en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui. Ce que nous savons de cette lettre, c’est par Balzac lui-même, qui a dit, à Mme Surville, à quelques amis, qu’elle était admirable, qu’elle révélait « une femme extraordinaire ». Ce fut en vain qu’il s’ingénia à en découvrir l’auteur. Sept mois après, il en recevait une autre… Celle-là, nous l’avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans l’amour.

Il y est écrit, textuellement, ceci :

« Vous devez aimer et l’être : l’union des anges doit être votre partage ; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues ; l’Étrangère vous aime tous les deux et veut être votre amie… Elle aussi sait aimer ; mais c’est tout… Ah ! vous me comprendrez ! »

Plus loin :

« Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et embaumées. »

On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je suppose qu’en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à celles d’aujourd’hui, n’étaient, le plus souvent, que de très vieilles femmes hystériques ou réclamières… Balzac conserva pieusement ces lettres, y répondit.

Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie enivrée, que l’Étrangère était une grande dame… Naturellement, elle était jeune, belle, comtesse, « colossalement riche », mariée à un homme qu’elle n’aimait pas, supérieure par l’intelligence et par le cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac, il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer, éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala devant elle sa vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs, ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus merveilleux de ses romans, et peut-être, déjà, la plus solide de ses affaires.

Barbey d’Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui avait rapport à Balzac, m’a fait de la comtesse Hanska ce portrait. Elle était d’une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu empâtée. Mais elle savait conserver dans l’embonpoint un charme très vif, que pimentaient un accent étranger délicieux et des allures sensuelles « fort impressionnantes ». Elle avait d’admirables épaules, les plus beaux bras du monde, un teint d’un éclat irradiant. Ses yeux très noirs, légèrement troubles, inquiétants ; sa bouche épaisse et très rouge, sa lourde chevelure, encadrant de boucles à l’anglaise un front d’un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses mouvements, lui donnaient à la fois un air d’abandon et de dignité, une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et prenante. Très intelligente, d’une culture étendue mais souvent brouillée, trop « littéraire » pour être émouvante, trop mystique pour être sincère, elle aimait, dans la conversation, s’intéresser aux plus hautes questions, où se révélait l’abondance de ses lectures bien plus que l’originalité de ses idées. Elle n’était ni spirituelle ni gaie et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments. Au vrai, un peu déséquilibrée et ne sachant pas très bien ce qu’elle voulait…
—  En somme, me disait d’Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine de toutes les folies.

Il ne l’avait connue qu’après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il m’avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux dans la maison de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d’homme à femmes, son cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de rapin à « cracher sur ses tapis », lui furent vite une chose intolérable, odieuse… À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus chez elle. Mais, jusqu’à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette figure entrevue, un souvenir impressionné.
Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac, car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean Gigoux (elles pourraient paraître suspectes et d’une psychologie bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours nous fier à Balzac, qui ment souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu’à travers lui-même. Et puis, n’a-t-on pas prétendu que les Lettres à l’Étrangère étaient un document, par endroits, fort discutable ? N’a-t-on pas affirmé que Mme Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties d’amour ? Je ne sais pas ce qu’il y a de vrai dans cette accusation. Elle me paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu’on en donne ne m’ont point convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d’une si belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle, qu’on ne saurait admettre la possibilité d’une révision ultérieure. Quoi qu’il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne sera pas levé de sitôt.
On peut reconstituer l’état d’esprit de Mme Hanska, lorsqu’elle résolut d’écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l’Ukraine, avec un mari plus âgé qu’elle, peu sociable et préoccupé seulement d’intérêts matériels, elle s’ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette sorte d’exil, au milieu d’un pays puéril et barbare, elle ne trouvait pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C’était la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d’action sentimentale, elle lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries, elle se sentait très malheureuse.

Les écrivains français, qui sont ceux qui savent le plus et le mieux parler d’amour, l’attiraient particulièrement, et par-dessus tous les autres ce Balzac, dont elle avait compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout ce qu’elle comportait alors d’un peu scandaleux, l’enflamma. Très vivement, elle s’éprit de cette existence parisienne, voluptueuse, aventureuse et surmenée, qu’il peignait avec de si éclatantes couleurs ; elle s’extasia devant ces figures de femmes, cœurs de feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en pleine action, dans des décors d’une fièvre si chaude, tous ses rêves, et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait sans cesse aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux surfaces mortes de ses moujiks et de ses étangs. Donc, ce qui la poussa d’abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental, ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui résumait si bien tous les intimes enivrements, tous les secrets désirs de la femme ; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire – il est permis de le supposer –, un instinct de bas bleu espère profiter de l’illustration d’un grand poète, en engageant avec lui une correspondance que la postérité recueillera peut-être. Le cas n’est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous attendre d’émouvant, d’élégant, de naturel, de quelqu’un qui pose devant un tel objectif ?

Pourtant, il n’est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont passionnément aimés et que leur amour a dépassé, du moins au début, l’attrait piquant d’une correspondance mystérieuse, les calculs de l’intérêt, les combinaisons d’une mutuelle ambition. Tout cela ne viendra qu’après.
Comment ne se seraient-ils pas aimés ? Pour entretenir, pour exalter leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants admirables : l’imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur première rencontre à Neuchâtel, qui fut d’une mélancolie si comique, jusqu’en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se sont vus que quatre fois.

Quatre fois en quinze ans ! Trois fois à Wierzchownia, une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom d’emprunt… Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel meilleur moyen que l’absence, d’éterniser un sentiment qui ne résiste pas, d’ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux brutalités du contact ?

Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir. Balzac ne veut rien compromettre et il est sous les armes. Il se surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa personnalité ; il adoucit la rugosité de son caractère, ses manies. Il se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis. Et il est malheureux aussi, car, en plus de l’admiration et de la tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on le persécute, lui qui n’est que grandeur, sublimité, génie ! Il sait être gai à l’occasion, mélancolique quand il faut l’être, à l’heure de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds !… Avec son habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les attendrissements d’une âme éprise et conquise. Même dans leurs moments d’exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent. N’est-ce donc point là le parfait amour ?

Lorsque Balzac part, lorsqu’ils se quittent – pour combien de temps, hélas ! –, ils n’ont pas connu une seule minute de lassitude, de déception. Au contraire. L’absence va redonner plus de jeunesse, plus de force à la passion. Tous les deux, dans l’attente héroïque de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle de joies, de chimères, d’espérances. Et les lettres recommencent, plus pressées, plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites coquetteries, pas sérieuses, pas douloureuses, et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette halte, Balzac reprend plus intrépidement que jamais son collier de misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat… et ses maîtresses. N’est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n’ait nui en rien à ses autres amours ? De même qu’il écrivait quatre livres à la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était assez riche d’imagination pour les aimer toutes !…

Nous pouvons préciser le jour et même l’instant où l’idée d’épouser Mme Hanska s’empara résolument de l’esprit de Balzac. Tel que vous le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne dès qu’il aura été mis, très vaguement d’ailleurs, au courant de la situation de l’Étrangère, et de ce qu’il peut en tirer. Il y a bien un mari. Mais le mari ne l’embarrasse pas… Il le supprime d’un trait, tout de suite. Il met sur le mari un deleatur, sur une faute typographique.

Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l’entrevue de Neuchâtel, il écrit : « Et je ne parle pas des richesses colossales… Qu’est-ce que c’est que cela devant un tel chef-d’œuvre de beauté ? » Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui… Et plus loin encore : « Pour notre mari, comme il s’achemine vers la soixantaine, j’ai juré d’attendre, et elle me réserver sa main, son cœur… » Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé… Depuis, ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce sont, à chaque page, des allusions à cette échéance sans cesse reculée ; ce sont les plans détaillés d’une union qui semble, d’ailleurs, avoir été beaucoup plus désirée de Balzac que de Mme Hanska.

Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse. Son état de santé permet, du reste, de supposer qu’on n’attendra pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d’opposition à ces projets posthumes. On prétend même qu’il les approuve, sinon qu’il les encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et s’honore d’être son ami. Balzac l’a conquis, lui aussi, peut-être par sa science agronomique… M. de Spoelberch de Lovenjoul possède et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l’auteur de La Comédie humaine estime et son admiration.

Quoique Balzac soit de bien courte noblesse, l’autre est assez flatté de savoir qu’un tel personnage le remplacera un jour, sinon dans le cœur de sa femme, qu’il n’a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette histoire des dessous comiques que, malheureusement, l’on connaît mal.
C’est ainsi qu’à Neuchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l’émotion de la pauvre femme est telle qu’elle ne s’aperçoit pas qu’elle l’a entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid, passe et repasse. « Oh ! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce ne soit pas lui ! » Elle a vu enfin sa maladresse… Elle découvre le livre… L’homme aussitôt l’aborde… Elle dit, toute pâle, dans un cri de désespoir : « C’est lui !… C’est lui !… » Et quelques instants après, « à l’ombre d’un grand chêne », pendant que M. Hanski s’en est allé on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment de fiançailles !

Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes, rétabli ses affaires… Le temps de quelques mois, parbleu ! Mais que d’accrocs, que de désillusions successives !… Elles vont de mal en pis, ses affaires… Malgré les calculs optimistes, les chiffres mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les dettes s’ajoutent aux dettes ; les difficultés s’accumulent sur les difficultés : chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord point de ses espérances ; pas une seconde la confiance ne l’abandonne. En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu’il veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit le plus souvent, de merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis précieux, qu’il revend ensuite à perte, pressé qu’il est toujours par d’immédiats besoins d’argent. De son cabinet de Paris, il surveille et dirige les intérêts de Mme Hanska, s’inquiète du rendement de sa fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur ! quelles géniales combinaisons ! quelles affaires n’a-t-il pas dû bâtir, sur cette richesse et sur l’éclat de ce nom étranger qu’il va bientôt imposer à l’admiration de Paris !

De son côté, Mme Hanska rêve d’une vie nouvelle, élargie. Elle a toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité intellectuelle, son aventure romanesque et le grand nom de Balzac lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante… L’existence morne qu’elle mène là-bas lui pèse de plus en plus. Elle a besoin d’action, d’expansion, grisée par la promesse de cette royauté féminine que Balzac agite sans cesse devant elle… Et son miroir lui dit, chaque jour, qu’elle vieillit un peu plus, que sa beauté ici se flétrit, là qu’elle s’alourdit dans la graisse. Il n’est que temps…

Si intelligente qu’elle soit, Paris, du fond de ses terres lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province, la ville unique, la ville féerique, où l’on peut puiser de tout, à pleines mains : plaisirs, triomphes, domination. Car c’était le temps romantique où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre et, en voyant la ville étendue au-dessous d’eux, s’écriaient : « Et maintenant, Paris, à nous deux ! »

Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide Balzac de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond ?

Il semble pourtant, sans qu’on en démêle bien la cause profonde, qu’il y ait eu souvent et de tout temps, même au temps des premiers bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des hésitations, sinon des pleurs, traversent parfois, d’un vol inquiet, les si beaux rêves de la vie promise.

Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu mettre une somme importante à l’abri de leurs revendications, toujours en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de Rothschild, il l’a convertie en actions du Chemin de fer du Nord. Mais la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment terrible et qui faillit l’abattre.

Mais, ramassant les débris de cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir engagé de tous les côtés, il n’hésite plus, il part pour la Russie. Il comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu’il est perdu, qu’il ne lui reste plus qu’une ressource : se marier. Coûte que coûte, il faut qu’il revienne à Paris avec une femme, c’est-à-dire avec une fortune. On peut chiffrer l’illusion vers laquelle il marchait. Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit :
—  Oui, je vais en Russie… une affaire… J’en rapporterai dix millions.

Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre Mme Hanska et lui ? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l’ignore totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m’en a parlé qu’en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il semble d’ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu’il ait borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes, aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa part d’action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi, voulait renoncer à une union qui avait subi tant d’entraves et ne la tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité despotique, de bizarres manies qui l’effrayaient. Son masque tombé, il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la destruction physiologique commençaient… Enfin l’entourage de Mme Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l’Empereur y avait mis son veto… Ah ! la pauvre femme était bien revenue de tous ses rêves !

Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme j’émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au plafond et qu’il dit avec un dur sourire ironique :
—  La pitié de Mme Hanska ?… Ah ! mon cher !

Moi, je n’en sais rien… Mais je sais qu’il y avait des choses que Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre.

Ce qu’il y a de certain, c’est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant…

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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 octobre 2011
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