enjeux | cloisons de verre (sur l’enseignement)

ici c’est mon site, j’ai droit de m’en servir pour réfléchir à ce qui me concerne – ceci n’est pas un programme, ni une revendication, ni un jugement à portée générale


Certains jours qu’on se sent désarçonné.

Par exemple, dans la convention qui me lie à l’université de ..., il était bien convenu que les 3 heures hebdo se répartissaient en 1h30 de cours et 1h30 d’écriture. J’ai 10 cours, c’est c’est un parcours dont j’ai la responsabilité qu’il ait cohérence.

Il s’agit d’étudiants de 3ème année, on peut donc tenter que ce soit avancer sur des terrains où il ne s’agit pas d’entonnoir, mais de recherche – axer plutôt sur ce que nous ne savons pas me semble plus passionnant. Pour l’écriture, j’ai choisi qu’on travaillerait directement à l’ordi, chacun sur un blog, donc la possibilité pour chacun du groupe de suivre en direct ce qui se passe chez les autres.

Donc, pour la partie cours, la tentation de l’écran est permanente. La semaine dernière, je m’étais vraiment embarqué dans une dimension qui me tient à coeur du rapport texte-images, les histoires séparées et autonomes des supports du texte et de l’image ont très tôt engendré une histoire autonome de leur intersection. Nos usages numériques fondent dans un même cadre ces 3 types d’historicité distinctes, qui interviennent chaque fois, à rebours, sur le statut même du texte par rapport au réel, et en établissent la convention. De Didi-Huberman à Alberto Manguel (Histoire de la lecture) via Foucault (Les mots et les choses) à Quignard (Petits traités), il ne s’agissait pas de lubie personnelle, surtout dans une dominante dite métiers du livre.

Il y a un plaisir spécifique, que j’ai pu chaque fois explorer comme en clandestin, avalé puis recraché par les établissements qui nous payent comme vacataires (ça commence à faire un paquet, en 15 ans, avec même d’excellents souvenirs comme l’ENSBA, même si 2 saisons et au revoir, on aime pas les ateliers d’écriture), à tenir ces fils précis, pendant un temps précis.

Pourtant, à un moment, la semaine dernière, éprouvé durement qu’aucun n’écoutait, tous fondus dans les écrans pour moi invisibles, mais je peux me douter de ce qu’il y regardaient, plateformes de communication personnelle. D’ailleurs petit symptôme étonnant, pour moi qui considère mon ordi comme mon carnet d’écriture, donc lieu intime et privé, eux dès lors qu’ils tombent sur un truc bien ils font un appel du coude au voisin pour leur montrer leur écran. Et ils n’ont pas un âge où camoufler le sourire intérieur, ni probablement – on est en alerte pour avoir eu tant à le croiser – la détresse éventuelle. Donnant donc parfaitement raison au discours que je considère obscurantiste du web pia pia opposé à la rigueur du savoir et des apprentissages.

Je ne sais pas s’ils se sont aperçus, la semaine dernière, comme j’ai vraiment failli reprendre ma voiture et repartir. Il y a encore 2 ou 3 ans, en venant à la fac de ..., je trouvais des étudiants de l’âge de mes propres enfants, ça imprégnait forcément la curiosité qui m’y amenait – cette période-là aussi a fini. Je sais par contre que dans mon attachement à la fac de ... il y a le fait d’avoir été adolescent, passé mon bac et tout ça, dans ces mêmes lieux et mêmes noms qui ont été leur propre adolescence – mais cela, qui continue de résonner intérieurement, je le sépare le plus soigneusement possible de mon intervention.

Paradoxe pour moi, qui ne suis pas universitaire, et ne saurai jamais ce que c’est qu’être payé tous les mois, ces improvisations préparées, la joie funambule du cours, me contraint à ce travail préliminaire et cette recherche, je ne l’effectuerais peut-être pas sans cette sollicitation extérieure. Mais j’ai en plan des tas de rêves d’écriture, sur Baudelaire ou d’autres, que je trouverais mieux à entamer si je restais chez moi au lieu d’aller donner ce cours, et économiquement c’est strictement la même chose.

Non pas que je préfère l’écran : mais l’expérience de vie que je tisse autour ou depuis mes écrans m’amène à autre expérience du monde, voyages, attentes, et la solitude pour écrire aussi, à quelque endroit l’écran qu’on le pose.

Ce n’est pas même l’inattention qui me dérange, c’est d’avoir ancré même en 3ème année ce rapport vertical prof-élève issu du secondaire, et si commode des deux côtés. Et si on l’ouvre, ça ne penche pas du côté qu’on souhaite. Un cours, c’est apprendre en premier lieu pour soi-même ce qu’on a à donner, qui ne correspond pas forcément avec ses propres savoirs principaux, construire les appuis logiques qui permettraient structuration et appropriation.

Est-ce que ce n’est pas la parole improvisée (mais qu’est-ce que j’aurais appris d’autre ou de mieux, en 20 ans, que tenir pendant 1h20 un registre de parole construite), qui induit qu’ils laissent filer ça comme de la parole et non une suite d’éléments identifiables, cumulables, question pour moi. Si je dois garder le cours comme improvisation, c’est que je dois à chaque étape en vérifier et apporter les matériaux complémentaires. Misère des facs dans l’enseignement à double vitesse : en 3ème année de lettres, difficile pour moi de palper concrètement où seraient leurs bases – il faut ramer à chaque minute parce qu’un seul dans le groupe a mis le nez dans Proust, que personne ne se souvient d’Edgar Poe etc., c’est notre boulot d’y fournir. Encore c’est un bon groupe, même particulièrement tonique. Et ça ne les empêche pas de faire des exposés sur Walter Benjamin ou d’autres, et d’écrire des textes qui me surprennent plus que ceux des années précédentes (l’accent mis sur l’ordi y contribuant certainement, aucun doute intérieur sur la démarche). Est-ce que c’est encore possible, dans cet état de fractionnement des savoirs, si en 3ème année cette intériorisation n’a pas permis d’embrayer du travail scolaire, lire parce qu’on vous a dit de lire, à l’implication personnelle ? Quel lien avec le constat parallèle, eux qui sont en permanence sur web et réseaux, de cette sorte de démission collective anticipée par rapport à tout ce qui touche le web ? Il ne faut même pas les doigts d’une main pour trouver le nombre d’enseignants qui s’impliquent réseau, mais ça concerne (même à l’UdeM ou au 7ème étage de Québec/Laval) tant et tant de facs de lettres, en même temps que s’effondrent leurs effectifs et que pourtant les cloisons empêchant la littérature d’entrer dans les autres disciplines sont toujours si actives – même à Louvain, dans mon petit groupe d’écriture sur un trimestre (ça file vite), que des « littéraires » alors que le but c’était l’inverse.

Je n’ai pas de fétichisation particulière du savoir livresque : c’est l’apprentissage premier de l’année Québec, puisque là-bas on avait d’emblée à court-circuiter la médiation livre, et ça n’a jamais empêché les artistes ou écrivains américains de venir cogner le contemporain de plain pied. Mais les étudiants québécois ont une autre maturité : lié au fait qu’ils payent cher leurs études, exercent un job pour se les permettre ? – insupportables pour arriver en cours avec leur casquette de hockey et leur pique-nique diététique déballé sur la table, au moins ils en veulent pour leur fric et ne lèvent pas la main pour demander avant d’aller aux toilettes (quitte au syndrome inverse : « il nous parle toujours d’auteurs français inconnus », avait dit l’une dans son évaluation du prof – oui, il y a ça aussi –, donc merci pour les Koltès Perec Ponge Sarraute Duras etc qui me servent habituellement d’appui). La dureté américaine prépare peut-être mieux à la dureté d’un présent, sans commune mesure avec celui qu’on trouvait devant nous, cette même année 1971 où je fréquentais l’autre côté de la route, même campus, en maths physique, année peu glorieuse d’ailleurs, ce qui tendrait à me rendre humble, très humble vis-à-vis d’eux, qui cherchent aussi – le droit à se chercher soi-même, et qu’une fonction essentielle de l’université soit d’autoriser cette latence et cet écart.

Cet après-midi, je dois retourner à .... Je ferai à nouveau cours, et sans état d’âme, les 50 minutes de voiture qui me séparent de la fac de ... me permettent la préparation intérieure, une coupure qui devient monodique dès que je me gare et vais demander la clé de la salle C 112. Je sais les bouquins que j’aurai dans mon sac, j’ai un dépli très clair des différents enjeux théoriques qui s’y accrochent et dont j’ai charge de proposer le partage.

S’enfermer dans son couloir d’information, sachant que lorsque j’aperçois les notes prises, un peu plus tard, reste 2 noms 2 phrases ? (Symétriquement, jamais eu ce genre de session sans garder ultérieurement des liens avec 2 ou 3 des participants.) Lâcher et faire juste les exercices d’écriture qui leur donnent confiance (je sais faire aussi). Ce n’est pas vis-à-vis d’eux que j’ai problème, juste une affaire intérieure : peut-être est digne d’être enseignant à l’université celui qui est capable de ne plus se poser ces problèmes. Qui résonne d’ailleurs aussi avec la façon dont se structure peu à peu l’aventure côté publie.net, affinités qui se créent d’abord via le réseau, et, dans ces 3 ans où on apprend à rythme accéléré, des schémas de transmission et de partage qui se font magnifiquement à échelle individuelle, mais pas mûrs pour la transmission collective : ce qu’il m’est nécessaire de transmettre, y compris pour la nécessité qui nous lie à l’invention web, c’est Proust, avant le xml (ce qui n’empêche pas le xml aussi).

Mais j’ai l’impression que j’aborde une nouvelle phase de vie, et qu’elle s’est amorcée à ce moment, la semaine passée, où j’ai vaguement craqué au-dedans. Notre utopie était que la littérature pouvait résister à condition de la marcher ensemble. L’allégorie du Jeu des perles de verre de Herman Hesse semble s’imposer avec plus de justesse. L’idée que la littérature est art et discipline est peut-être même déjà une lubie qui ne vaut que pour ceux de mon âge, et plus après eux. Et si tout le parcours proposé par la fac de... (encore me semble-t-elle plus éveillée que la plupart, à preuve l’ouverture à ce genre d’invitation, au lieu de s’en tenir à la routine des colloques bocal) était si atomisé et fractionné, que même un discours dont on voudrait qu’il replace le présent dans un ensemble, était d’emblée perçu comme une atomisation de plus, créant donc d’emblée une impossibilité d’interroger comme telle la littérature ?

Où est la cloison de verre, comment s’y prendre pour la briser, qu’est-ce qui m’en revient à moi, et à eux ? Qu’est-ce que je fuis à dire : ok je serais aussi bien à rester chez moi et mettre ça dans un bouquin (numérique bien sûr) ? Qu’est-ce je manquerais de moi-même en me résignant à cela, quand la parole, le temps et l’écriture mis ensemble en partage seraient quand même avant tout maintenir cela en tant qu’utopie, sinon résistance ?



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écrit ou proposé par François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 novembre 2011
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Messages

  • Symptôme d’une fêlure (littérature) où les « distractions » aperçues dans le public d’étudiants correspondent sans doute à un état de la société : dispersion, séparation (au sens Debord du terme), désintérêt pour une parole magistrale (à tous les sens du terme) alors que l’on pense à autre chose ou regarde ailleurs car la tentation de l’écran ouvre tant de perspectives.

    Surmonter en l’apprivoisant, en l’intégrant (mais en quoi suis-je qualifié pour donner quelque conseil ?), cet évènement qui remet en question - et effectivement pas les profs de la profession - ce que l’on peut attendre d’un auditoire ici dissipé.

    Courage pour cet après-midi ! Parfois le verre s’étoile.

    Voir en ligne : Le Tourne-à-gauche

  • Merci pour ce témoignage de la salle de cours vue du dedans. il y’a beaucoup de choses dans cet écrit : les étudiants et leur économie de saisir ou non de ce qui passe ; les écrans dans un cours ; les contenus - enjeux/tensions de savoirs-recherche, les objets, les attentes du prof ou du passeur, les états du passeur, etc... Il y’a deux éléments que je voulais souligner : les tempos de tout cela (le tempo de partage de celui qui propose les contenus, et je ne dit surtout pas cela pour la bass, celui qui tient la ligne R, le tempo des étudiants, de chacun, comment les faire un minimum correspondre ?) et la part d’improvisation dans les cours (dans le sens être disponible à de nouveaux liens possibles entre les choses). Et quand on assemble les 2 (tempos et impro) les moments où l’ensemble travaille réellement (chacun cherche, contribue à un ensemble neuf) tout ça fait une ligne claire. Ces moments sont souvent rares (je parle pour moi). Ne parlons pas des rapports disciplines - indiscipline qui nous rendent chaque jour plus étrangers les uns aux autres (à la fac). Courage, je suis sur que les étudiants reçoivent bc plus que ce qui semble émerger dans ces moments trop court de cours. En tout cas j’aimerais bien y être dans ce cours, Rien que pour ce quatuor (Didi Huberman, Manguel, Foucault, Quignard) et entendre comment il frotte.

  • J’avoue pour ma part, l’envie souvent de faire péter le cadre. Quand je lance une piste d’expérimentation joyeuse et que les seules questions portent sur la possible évaluation de leur travail. Bien sûr que je vais évaluer, que je suis obligé même si ça m’emmerde d’apposer d’absurdes chiffres sur des fragments d’aventures personnelles, mais je leur dis que l’on s’en fout des notes, est-ce que je note sur 20 tout ce que je vois quand je vie, est-ce que j’attend d’être noté des autres à chaque chose que je fais ? Faire les choses pour soi. Ne pas se tromper sur la fin. Oui, envie de leur dire que parfois on a le droit de pas avoir envie, qu’on a le droit de ne pas vouloir saisir ce qu’on vous tend. Qu’on aurait le droit d’envisager l’apprentissage autrement, ailleurs que dans une boite alignés sur des chaises, le dos bien droit. Mais l’enseignement tout entier comme discipline tient dans ce cadre et même ce respect mutuel du cadre. Lorsque l’auditoire (que l’on voudrait être davantage interlocuteur) se décadre, la situation échappe (et au quotidien ce sont questions de discipline, respect des autres...) et lorsque le prof se décadre, l’autre en face se sent perdu, ne comprend plus ce que l’on attend de lui. On se rend compte qu’il ne faisait la plus part du temps que tenter de répondre à ce qu’il tentait de déceler comme attente au lieu (comme on l’aurait rêvé) d’agir égoïstement en prenant les choses pour soi. Chaque semaine je me dis qu’on apprendrait mieux à se balader ensembles dans la ville, dériver vers ce qui sur l’instant nous attire, à sentir que tout est possible, je leur tendrais une référence, leur apporterait les gestes d’une technique. Naïveté, utopie ?

    Voir en ligne : http://lespasperdus.blogspot.com

  • Très sensible à toutes ces questions, et comme ça résonne en moi qui ai été lancé sans transition d’étudiant à enseignant dans la même fac, pour charge de cours modeste, mais sans formation autre qu’un bagage encore mince, et le regard d’un étudiant formé aux concours, pas à l’enseignement.

    Toujours une violence de prendre la parole, dans le non-savoir que tu dis, ou avec ce non-savoir, et comment on le pousse devant soi, par touches successives de mots qu’on sait en soi toucher quelque chose d’essentiel : mais est-ce que ça parvient, est-ce que ça rejoint ? Finalement, je ne saurai jamais à qui je prends la parole. C’est mieux comme ça. Et de plus en plus, je lis dans mes cours ; je m’arrête et je lis (lundi, parcours dans Ecrire de Duras) ; j’ai de plus en plus de livres dans le sac et de moins en moins de notes devant moi. Et à partir de la lecture, construire quelque chose pour rejoindre.

    Relu Radiguet ces derniers jours, et cette phrase :

    Je n’ai jamais été un rêveur. Ce qui me semble rêve aux autres, plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.

    La cloche existe – de part et d’autre, du rêve et de soi, toute cette réalité institutionnelle des choses, ces rapports de verticalité qui faussent, et les malentendus qui rassemblent dans une même salle, étudiants venus de partout, aspirant à tant de choses diverses. Qu’est-ce qu’on va chercher en faisant des études de lettres, ou métier du livre, qui ne se trouvent pas déjà dans les livres et son expérience ? – et comment on se situe, nous, jeunes « enseignants » par rapport aux outils qu’on nous a transmis, pour les transmettre aussi ?

    Il y a certains cours qu’on fait juste pour pouvoir dire une ou deux phrases : et on construit tout le cours autour, pour bâtir la possibilité de ces deux phrases. Si on y arrive, les trois heures de cours auront été sauves. Et sinon ?

    Radiguet continue la fable :

    La cloche se cassant, le chat en profite, même si sont ses maîtres qui la cassent et s’y coupent les mains.

    Trois ans de cours, c’est peu pour en tirer expérience profonde (assez pour savoir s’en détourner et chercher ailleurs ensuite) : mais si on peut se placer à la blessure, si on peut être à la coupure du rêve et de cette réalité, peut-être que, pour quelques uns, cela aussi, justifie. Et bien sûr, penser à Ponge : apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique, une œuvre de salut public. Rien de plus, non ; essayer que ce soit aussi rien de moins.

    En partage tout cela, en tous cas, oui.

  • Ce texte tombe à point pour moi et entre en résonance avec une réflexion en cours, car j’achevais il y a deux jours un texte pour un colloque « Romanistes et Romanciers » (journée de réflexion sur le rôle des études de philologie romane sur le parcours de 30 romanciers belges qui sont passés par cette filière, à partir des témoignages d’auteurs).
    Il me semblait - et me semble encore, je n’ai pas changé d’avis en deux jours - que l’essentiel des études universitaires se joue de toute façon en dehors de l’auditoire ou de la salle de cours, malheureusement. Et cela est dû, c’est mon intuition, à la pauvreté du regard académique sur les choses - quelles qu’elles soient - par rapport à l’abondance de la vie de l’autre côté des murs : rencontres, chantiers, projets, revues, lectures, il y a 20 ans de cela. Aujourd’hui, sans doute faut-il y ajouter blogs et réseaux sociaux, et admettre que cette vie pénètre jusque dans les murs... La paroi de verre finit par former une bulle dans laquelle l’enseignant peut se terrer ou de laquelle il peut jaillir pour venir secouer les grands ados un peu assoupis par leur longues nuits de chat ou de tchatche.

  • c’est la restitution qui m’est la plus difficile dans mon travail : elles/ils sont là, n’écoutent guère et ne prêtent attention qu’aux chiffres qui les concernent. Ce n’est pas de la frustration qui émerge mais un simple et complet dégoût. Bah. Il y a une façon de laisser le truc aller en même temps, comme tu dis le faire ou en avoir envie... Transmission... Parfois, ils/elles arrivent tout de même à parler de quelque chose qui a été dévoilé par l’étude... Continuer, surtout (je mets ta photo à l’envers, recadrée, tempérée, c’est la même parce que je ne suis pas prof, mais es-tu prof ?)

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    • Avec les mineurs détenus, je suis tout le temps confronté aux questions de concentration. Avec cette inquiétude sourde que c’est signe pour eux de déterminisme, aussi ; que la curiosité s’inscrit dans un ensemble, et qu’à ne pas lui laisser place derrière ils en pâtissent plus largement. Sauf que je me retrouve face à des types sûrs d’être constitués quand ce que je tiens dans la main me rappelle chaque minute que je ne le suis pas du tout. Avec cette différence que je suis bien maigre, trop pour me convaincre moi-même que ce qui est à faire est à ma portée. Avec l’un d’entre eux je lis Kerouac, à voix haute au fil des semaines, sans tenir compte des difficultés de lecture, simplement parce que je m’étais dit que c’était beau, un type comme Neal Cassady qui a fait de la prison pour avoir volé je ne sais combien de voitures et qui partait traverser l’Amérique sans argent, avec Kerouac contre l’épaule pour partager l’appétit de tout ; belle l’idée qu’un même parcours pouvait accueillir le désir.
      J’en suis venu à me dire que c’était bêtement une question de caractère ; savoir affirmer la nécessité de ce qu’on vient pour donner. Caractère et savoir ; qu’il faudrait un sol énorme pour ne pas tomber à la première minute. J’ai renoncé au groupe, de mon côté. Je n’arrive à atteindre le partage qu’avec une personne à la fois, quand on peut mettre à l’écart les casquettes et l’autorité du collectif, de ce qui nous environne et les fait. Mais je suis conscient aussi que c’est une forme de renoncement à la communauté, à cette utopie que vous dites.
      J’ai connu une frustration proche quand j’étais étudiant, il y a encore peu ; tellement de gens de mon âge, de mon domaine, et que ça ne semblait pas intéresser plus que ça.

      Mais je reste sur un souvenir, à Tours, avec votre atelier. Au premier cours, un gars était au tableau pour lire, et il rigolait, parce qu’il ne comprenait pas vraiment où vous vouliez en venir avec vos histoires de lignes, de rythme, de géométrie brute dans le texte. Je me demande même depuis si je ne vous avais pas vu lancer la craie vers lui (geste qui m’étonne pourtant, mais que je crois revoir). Et moi-même je me souviens avoir été pris de l’envie de rire, par pure gêne. Parce que ce qu’on sent présent en soi sans qu’on s’accorde encore le droit de le considérer vraiment, du fait du dehors, de plein de choses sûrement, on a quand on nous le montre sans en douter ce pur sentiment de gêne. Une barrière tombe. Mais derrière, si on sait que c’est là, on y revient. Et si on y revient, c’est intérieurement ; c’est qu’intérieurement on a fait un pas. Le souvenir se floute progressivement de l’atelier, mais la marque est présente, c’est la conscience qu’on a d’autres pas à faire, encore.

      Je n’ai rien à dire à quelqu’un qui a de la bouteille, mais s’il s’agit de soutien, j’essaierais de vous apporter celui de quelqu’un qui a vu les deux cotés de l’atelier, et qui bien que n’ayant pas réussi à en convertir la première expérience dans la seconde ne met pas en doute sa force, et le travail de métamorphose, ou d’éveil, qu’elle a enclenché.

      L’écran crée peut-être pour vous une fissure plus forte parce qu’il est votre terrain, maintenant. Mais dans le fond, le réflexe qu’il traduit est le même que celui des étudiants qui ont des feuilles et des trousses - rire ou nous disperser, recourir à l’habitude pour ne pas regarder la gêne en face, nous retenir de la nommer « angoisse ».
      Croyez quand même ceux qui ont vu la gêne changer de nom et qui sont persuadés (sans en douter, eux) que vous y êtes pour quelque chose. Et puis, faites ce que vous aimez faire : grognez !

    • merci de cet apport, Valentin, manière de prolonger l’échange marseillais de septembre, en attendant ta présence d’auteur dans publie.net – et merci du conseil à la fin !

    • Merci pour ce témoignage à chaud, qui décrit si bien la nouvelle donne des générations élevées dans un réseau d’information sans frontières.
      Je partage vos réflexions à l’équipe de mes collègues conseillers pédagogiques pour les écoles primaires et secondaires de la région. Les écoles sont entrées de plein pied (et parfois en les traînant pour certaines) dans les TICs ; nous constatons que les jeunes de 2011 sont transformés par l’usage intensif des TICS (attention, intérêts, modes d’apprentissage,socialisation etc)et ce dès le préscolaire (5 ans).L’enseignement ne fait que suivre ces transformations irrésistibles.
      Mona de l’Abitibi

  • Sans rapport direct, mais m’a irrésistiblement renvoyé à ma propre attitude dans la même semaine, lors d’une matinée de formation continue où j’avais apporté (certaine habitude maintenant de ces grand-messes institutionnelles) la flambant neuve tablette Archos.

    Première partie de matinée j’ai écouté sagement l’intervenant et pris quelques notes, manière autant de montrer à moi-même que j’étais présent, que d’apprivoiser la machine.

    Seconde partie : renvoi à des films pour moi sans intérêt, mal montés, comme seuls savent en produire les enseignants qui croient que filmer est un prolongement naturel de leur métier, et filment aussi bien leurs pieds que les enfants de dos (et dans le petit brouhaha d’une classe maternelle) ou le plafond, sans recourir au montage avec la rigueur nécessaire ensuite.

    Là, la tablette est venue à mon secours : la voie chaude et amicale du Rilke des Lettres à un jeune poète, était nettement plus intéressante, et même formatrice. M’a simplement évité de perdre mon temps dans ce truc.

    Maintenant si j’avais pu me connecter, est-ce que je ne l’aurais pas perdu carrément, en surfs inutiles et en « pia pia » ? Sais pas.

    Voir en ligne : Cafcom

  • Salut François, je les connais bien tes zigues, je vois très bien de quoi tu parles et suis touché par ce que cela soulève d’ancien, dans les strates de soi, la figure, les postures, le travail donné, le don sans espoir de retour mais avec espoir quand même etc. Me dit qu’il y a marasme, certainement, mais alors global, où rien de l’enthousiasme possible n’est dit, pas moyen, ça sort pas de leur soi, ça réagit pourtant, mais pas où on attendait, c’est souvent à contretemps, non pas en simple syncope mais carrément à côté, plus tard. En réalité, ils écoutent, mais le feedback, peut-être pour le groupe, ou à cause du groupe, n’a pas lieu, jamais just in time, mais après la parole, entre eux. L’écrit, la prise de notes, je suis scié, enfin ça descend constamment, pas de notes, comme si le prix de ce qui est dit n’était pas évalué du tout, pas considéré, même pas envisagé comme possibilité de trésor. Education pas faite, pas vraiment faite, par nous, et eux pas très très dans l’effort non plus. Et la vacation, et le traitement de la vacation, pas discriminant je crois, tout prof traité mal ou moyennement, en dehors du salaire je veux dire, le personnel existe peu. Certain que les étudiants de la C112 sont dans compartiment voyageurs, aiment être portés, sont habitués, demandent pas mieux, rêvent, comprennent pas tout. Et tout à coup, individuellement consultés, oral, écrit, on découvre qu’ils ne sont pas totalement partis, plutôt l’impression qu’ils attendent avec forte impatience leur heure. En attendant, sommeil de formation, limbes interminables et regard méfiant sur concepts. Faudrait creuser ça.

  • J’apprécie ce bel échange d’expériences sur différentes formes d’enfermement, chacun dans son rôle, avec ses blessures, souvent narcissiques pour les enseignants, formateurs, monos, entreteneurs et autres, dont j’appartiens.
    Ça fait mal si je ne trouve pas l’écoute escomptée, pas les prolongements d’idées lancées, pas les retours, pas le travail personnel entre les cours, et on pourrait certainement prolonger la liste.
    Et chacun un électron libre là-dedans, la cloche, pour reprendre Radiguet (très beau, connaissais pas cette phrase) pourrait casser, mais une petite fissure, une brèche entrouverte pourrait suffire dès fois, en tout cas pour qu’il y ait une rencontre, ce qui est toujours la chose la plus formidable à arriver.
    Comme cet élève, dont je t’ai parlé, qui me remercie des années plus tard pour lui avoir imposé un poème d’hölderlin dans un cours d’allemand. Ni lui, ni moi d’ailleurs, ne nous étions rendus compte le moment même.
    Y a qu’à continuer « Didi-Huberman à Alberto Manguel (Histoire de la lecture) via Foucault (Les mots et les choses) à Quignard (Petits traités) » et cie et certainement il faut s’armer aussi, pas seulement de patience, mais contre soi-même, les ras le bol et les soleil noirs.

    A très bientôt

  • Merci pour votre très beau texte « Cloison de verre » !
    Depuis quelques mois, j’enseigne en tant que « lectrice » pour la langue allemande à l’université de Clermont-Ferrand.
    Je partage vos expériences : l’inattention des étudiants, le rapport vertical prof-élève (que je ne connaissais pas du milieu universitaire en Allemagne) et la mentalité d’apprendre juste parce qu’il le faut, juste pour la note. A cela s’ajoute, pour mes étudiants, le problème qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent faire plus tard. Souvent, ils choisissent la licence en langue allemande par défaut, faute de mieux, faute de place dans d’autres matières. Et le parcours qu’on leur propose n’est pas fait pour augmenter la motivation : je suis censée d’enseigner avant tout la traduction littéraire. Dès la première année, on leur demande de traduire des textes français en allemand ; et – pour l’examen, donc pour la note – sans utiliser un dictionnaire. Ceux qui inventent ce genre de règles, n’ont certainement jamais traduit un texte de leur vie ! Sinon ils sauraient que l’exercice complexe de transposer un texte littéraire de sa propre langue dans une langue étrangère représente peut-être l’activité la plus difficile. Non seulement pour mes étudiants mais aussi pour moi qui n’a pas de formation en traduction.

    Pour mes étudiants de 2ème année, j’ai choisi – car il n’existe pas non plus un corpus de textes à faire dans ces cours de traduction – des textes d’auteurs français qui écrivent sur l’Allemagne pour glisser dans mon cours de traduction également quelques réflexions sur la culture et l’histoire du pays que je représente en quelque sorte. Et, parmi les textes que j’ai trouvé, il y a votre « Berlin, l’île sans mur » que j’adore parce qu’il me fait – à chaque lecture – replonger dans des souvenirs de mon enfance passé dans les années 1980 près de Berlin (-Est). Des petits groupes mixtes d’étudiants français et allemands ont travaillé pendant plus d’une heure sur les premières lignes, le premier paragraphe de votre texte : ils ont oublié le temps et ma présence. Ils ont discuté la dimension poétique de l’original et les possibilités de trouver des mots allemands pour le traduire. Cette heure de cours est celle de mon premier semestre en France que je n’oublierai jamais.

    Sandra Schmidt (Clermont-Ferrand)

  • Je me dis que cette Licence, à l’Université de... m’a apportée une ouverture d’esprit et un début de regard critique sur les métiers du livre, la chaine traditionnelle du livre et le livre papier.
    Je me dis que sans cette Licence je n’aurai pas eu cette rencontre fondamentale pour moi, qui m’a ouvert les yeux sur la lecture, sur « lire » numérique.
    J’ai découvert vraiment Proust, Balzac, Tarkos, Koltès (peut-être mon plus gros coup de coeur) et tant d’autres avec vos ateliers d’écriture. J’ai regardé plus loin, sur publie.net et découvert des auteurs qui font une littérature qui dérange, qui me dérange parce que je pense trop après coup. Mais j’aime avoir été dérangée pour changer mon fusil d’épaule et comprendre ma génération, scotchée aux écrans.
    Je sais mieux utiliser l’outil net, le support numérique. Et maintenant, je tente de passer ce que j’ai appris depuis l’an dernier à des gens qui critiquent le « lire numérique » alors qu’ils vivent sur leurs téléphones, écrans d’ordinateur et de télé...

    Il y a des rencontres, dans des lieux et des moments précis, qu’il ne faut pas louper.
    Et ça, je vous ai pas loupé et j’en suis vraiment contente !

  • Muets. Hide & Seek. Des regards, vagues, oui. Un certain goût de l’évasion. Mais une volonté de saisir le monde. Peut-être un autre. On pense futile (et on s’excuse, « le glorieusement infinitésimal vit libre et indépendant » qu’il disait dans son abrégé d’histoire de la littérature portative... J’applique, easy)

    Muette en tout cas, je refoule les hésitations au seuil de mes lèvres. Distraite alors, mais plus pour échapper à ce qui m’échappe
    # aux chocs internes #
    Les mioches sont forcés au silence quelque part, ou alors ce n’est que moi et la neige sur les écrans. Je m’étouffe des réminiscences.

    Les mots coulent, l’encre aussi. Relecture impossible ; il fallait capturer le mot, le moment et ne pas marcher au pas. Trouver un peu de soi dans un échange aphone. Un partage éteint et faible. Et on s’agrippe. Monologues ? Non. Il y a toujours un écho, quelque part, au fond.
    Se sentir étrangère, des petites tablettes de terre cuite jouant à cache-cache avec l’épigraphiste, une salle trop froide, des flux, du numérique qui m’effrayait, des « formes d’une guerre », des astérisques, constellations sur les pages, des livres papiers torturés (Rabelais ?).

    Et Face aux Vendredis, la pensée que l’on s’impose « Je n’avais rien à offrir à personne que ma propre confusion. » et je repartais Sur La Route, revenais en arrière. Et puis. # shift # le stream of consciousness ne s’offre pas, il y a un mur entre les autres et ça # aphasie #

    Et je dois emprunter les mots à d’autres pour pouvoir m’exprimer. Instant. je n’étais pas vraiment à ma place. Non, j’étais perdue. Et je n’offrais de réponse, ni palpable ni virtuelle, à vous, aux autres, je touche la spontanéité du bout de l’ongle qui se dédouble.

    Car « il y a une angoisse acide et trouble, aussi puissante qu’un couteau, et dont l’écartèlement a le poids de la terre, une angoisse en éclairs, en ponctuation de gouffres, serrés et pressés comme des punaises, comme une sorte de vermine dure et dont tous les mouvements sont figés, une angoisse où l’esprit s’étrangle et se coupe lui-même, — se tue » (A.A.).

    Mais j’ai apprécié être suspendue dans le vide, aux mots, aux pensées, aux histoires. Je traîne sur les blogs de ceux qui sont restés et j’apprécie de les voir from afar se battre avec Artaud.

    [...]

    Cheers. A vous, à Publie.net, à l’asso culturelle, et à ceux qui ne le sauront jamais.