enjeux | cloisons de verre (sur l’enseignement)


ici c’est mon site, j’ai droit de m’en servir pour réfléchir à ce qui me concerne – ceci n’est pas un programme, ni une revendication, ni un jugement à portée générale


Certains jours qu’on se sent désarçonné.

Par exemple, dans la convention qui me lie à l’université de ..., il était bien convenu que les 3 heures hebdo se répartissaient en 1h30 de cours et 1h30 d’écriture. J’ai 10 cours, c’est c’est un parcours dont j’ai la responsabilité qu’il ait cohérence.

Il s’agit d’étudiants de 3ème année, on peut donc tenter que ce soit avancer sur des terrains où il ne s’agit pas d’entonnoir, mais de recherche – axer plutôt sur ce que nous ne savons pas me semble plus passionnant. Pour l’écriture, j’ai choisi qu’on travaillerait directement à l’ordi, chacun sur un blog, donc la possibilité pour chacun du groupe de suivre en direct ce qui se passe chez les autres.

Donc, pour la partie cours, la tentation de l’écran est permanente. La semaine dernière, je m’étais vraiment embarqué dans une dimension qui me tient à coeur du rapport texte-images, les histoires séparées et autonomes des supports du texte et de l’image ont très tôt engendré une histoire autonome de leur intersection. Nos usages numériques fondent dans un même cadre ces 3 types d’historicité distinctes, qui interviennent chaque fois, à rebours, sur le statut même du texte par rapport au réel, et en établissent la convention. De Didi-Huberman à Alberto Manguel (Histoire de la lecture) via Foucault (Les mots et les choses) à Quignard (Petits traités), il ne s’agissait pas de lubie personnelle, surtout dans une dominante dite métiers du livre.

Il y a un plaisir spécifique, que j’ai pu chaque fois explorer comme en clandestin, avalé puis recraché par les établissements qui nous payent comme vacataires (ça commence à faire un paquet, en 15 ans, avec même d’excellents souvenirs comme l’ENSBA, même si 2 saisons et au revoir, on aime pas les ateliers d’écriture), à tenir ces fils précis, pendant un temps précis.

Pourtant, à un moment, la semaine dernière, éprouvé durement qu’aucun n’écoutait, tous fondus dans les écrans pour moi invisibles, mais je peux me douter de ce qu’il y regardaient, plateformes de communication personnelle. D’ailleurs petit symptôme étonnant, pour moi qui considère mon ordi comme mon carnet d’écriture, donc lieu intime et privé, eux dès lors qu’ils tombent sur un truc bien ils font un appel du coude au voisin pour leur montrer leur écran. Et ils n’ont pas un âge où camoufler le sourire intérieur, ni probablement – on est en alerte pour avoir eu tant à le croiser – la détresse éventuelle. Donnant donc parfaitement raison au discours que je considère obscurantiste du web pia pia opposé à la rigueur du savoir et des apprentissages.

Je ne sais pas s’ils se sont aperçus, la semaine dernière, comme j’ai vraiment failli reprendre ma voiture et repartir. Il y a encore 2 ou 3 ans, en venant à la fac de ..., je trouvais des étudiants de l’âge de mes propres enfants, ça imprégnait forcément la curiosité qui m’y amenait – cette période-là aussi a fini. Je sais par contre que dans mon attachement à la fac de ... il y a le fait d’avoir été adolescent, passé mon bac et tout ça, dans ces mêmes lieux et mêmes noms qui ont été leur propre adolescence – mais cela, qui continue de résonner intérieurement, je le sépare le plus soigneusement possible de mon intervention.

Paradoxe pour moi, qui ne suis pas universitaire, et ne saurai jamais ce que c’est qu’être payé tous les mois, ces improvisations préparées, la joie funambule du cours, me contraint à ce travail préliminaire et cette recherche, je ne l’effectuerais peut-être pas sans cette sollicitation extérieure. Mais j’ai en plan des tas de rêves d’écriture, sur Baudelaire ou d’autres, que je trouverais mieux à entamer si je restais chez moi au lieu d’aller donner ce cours, et économiquement c’est strictement la même chose.

Non pas que je préfère l’écran : mais l’expérience de vie que je tisse autour ou depuis mes écrans m’amène à autre expérience du monde, voyages, attentes, et la solitude pour écrire aussi, à quelque endroit l’écran qu’on le pose.

Ce n’est pas même l’inattention qui me dérange, c’est d’avoir ancré même en 3ème année ce rapport vertical prof-élève issu du secondaire, et si commode des deux côtés. Et si on l’ouvre, ça ne penche pas du côté qu’on souhaite. Un cours, c’est apprendre en premier lieu pour soi-même ce qu’on a à donner, qui ne correspond pas forcément avec ses propres savoirs principaux, construire les appuis logiques qui permettraient structuration et appropriation.

Est-ce que ce n’est pas la parole improvisée (mais qu’est-ce que j’aurais appris d’autre ou de mieux, en 20 ans, que tenir pendant 1h20 un registre de parole construite), qui induit qu’ils laissent filer ça comme de la parole et non une suite d’éléments identifiables, cumulables, question pour moi. Si je dois garder le cours comme improvisation, c’est que je dois à chaque étape en vérifier et apporter les matériaux complémentaires. Misère des facs dans l’enseignement à double vitesse : en 3ème année de lettres, difficile pour moi de palper concrètement où seraient leurs bases – il faut ramer à chaque minute parce qu’un seul dans le groupe a mis le nez dans Proust, que personne ne se souvient d’Edgar Poe etc., c’est notre boulot d’y fournir. Encore c’est un bon groupe, même particulièrement tonique. Et ça ne les empêche pas de faire des exposés sur Walter Benjamin ou d’autres, et d’écrire des textes qui me surprennent plus que ceux des années précédentes (l’accent mis sur l’ordi y contribuant certainement, aucun doute intérieur sur la démarche). Est-ce que c’est encore possible, dans cet état de fractionnement des savoirs, si en 3ème année cette intériorisation n’a pas permis d’embrayer du travail scolaire, lire parce qu’on vous a dit de lire, à l’implication personnelle ? Quel lien avec le constat parallèle, eux qui sont en permanence sur web et réseaux, de cette sorte de démission collective anticipée par rapport à tout ce qui touche le web ? Il ne faut même pas les doigts d’une main pour trouver le nombre d’enseignants qui s’impliquent réseau, mais ça concerne (même à l’UdeM ou au 7ème étage de Québec/Laval) tant et tant de facs de lettres, en même temps que s’effondrent leurs effectifs et que pourtant les cloisons empêchant la littérature d’entrer dans les autres disciplines sont toujours si actives – même à Louvain, dans mon petit groupe d’écriture sur un trimestre (ça file vite), que des « littéraires » alors que le but c’était l’inverse.

Je n’ai pas de fétichisation particulière du savoir livresque : c’est l’apprentissage premier de l’année Québec, puisque là-bas on avait d’emblée à court-circuiter la médiation livre, et ça n’a jamais empêché les artistes ou écrivains américains de venir cogner le contemporain de plain pied. Mais les étudiants québécois ont une autre maturité : lié au fait qu’ils payent cher leurs études, exercent un job pour se les permettre ? – insupportables pour arriver en cours avec leur casquette de hockey et leur pique-nique diététique déballé sur la table, au moins ils en veulent pour leur fric et ne lèvent pas la main pour demander avant d’aller aux toilettes (quitte au syndrome inverse : « il nous parle toujours d’auteurs français inconnus », avait dit l’une dans son évaluation du prof – oui, il y a ça aussi –, donc merci pour les Koltès Perec Ponge Sarraute Duras etc qui me servent habituellement d’appui). La dureté américaine prépare peut-être mieux à la dureté d’un présent, sans commune mesure avec celui qu’on trouvait devant nous, cette même année 1971 où je fréquentais l’autre côté de la route, même campus, en maths physique, année peu glorieuse d’ailleurs, ce qui tendrait à me rendre humble, très humble vis-à-vis d’eux, qui cherchent aussi – le droit à se chercher soi-même, et qu’une fonction essentielle de l’université soit d’autoriser cette latence et cet écart.

Cet après-midi, je dois retourner à .... Je ferai à nouveau cours, et sans état d’âme, les 50 minutes de voiture qui me séparent de la fac de ... me permettent la préparation intérieure, une coupure qui devient monodique dès que je me gare et vais demander la clé de la salle C 112. Je sais les bouquins que j’aurai dans mon sac, j’ai un dépli très clair des différents enjeux théoriques qui s’y accrochent et dont j’ai charge de proposer le partage.

S’enfermer dans son couloir d’information, sachant que lorsque j’aperçois les notes prises, un peu plus tard, reste 2 noms 2 phrases ? (Symétriquement, jamais eu ce genre de session sans garder ultérieurement des liens avec 2 ou 3 des participants.) Lâcher et faire juste les exercices d’écriture qui leur donnent confiance (je sais faire aussi). Ce n’est pas vis-à-vis d’eux que j’ai problème, juste une affaire intérieure : peut-être est digne d’être enseignant à l’université celui qui est capable de ne plus se poser ces problèmes. Qui résonne d’ailleurs aussi avec la façon dont se structure peu à peu l’aventure côté publie.net, affinités qui se créent d’abord via le réseau, et, dans ces 3 ans où on apprend à rythme accéléré, des schémas de transmission et de partage qui se font magnifiquement à échelle individuelle, mais pas mûrs pour la transmission collective : ce qu’il m’est nécessaire de transmettre, y compris pour la nécessité qui nous lie à l’invention web, c’est Proust, avant le xml (ce qui n’empêche pas le xml aussi).

Mais j’ai l’impression que j’aborde une nouvelle phase de vie, et qu’elle s’est amorcée à ce moment, la semaine passée, où j’ai vaguement craqué au-dedans. Notre utopie était que la littérature pouvait résister à condition de la marcher ensemble. L’allégorie du Jeu des perles de verre de Herman Hesse semble s’imposer avec plus de justesse. L’idée que la littérature est art et discipline est peut-être même déjà une lubie qui ne vaut que pour ceux de mon âge, et plus après eux. Et si tout le parcours proposé par la fac de... (encore me semble-t-elle plus éveillée que la plupart, à preuve l’ouverture à ce genre d’invitation, au lieu de s’en tenir à la routine des colloques bocal) était si atomisé et fractionné, que même un discours dont on voudrait qu’il replace le présent dans un ensemble, était d’emblée perçu comme une atomisation de plus, créant donc d’emblée une impossibilité d’interroger comme telle la littérature ?

Où est la cloison de verre, comment s’y prendre pour la briser, qu’est-ce qui m’en revient à moi, et à eux ? Qu’est-ce que je fuis à dire : ok je serais aussi bien à rester chez moi et mettre ça dans un bouquin (numérique bien sûr) ? Qu’est-ce je manquerais de moi-même en me résignant à cela, quand la parole, le temps et l’écriture mis ensemble en partage seraient quand même avant tout maintenir cela en tant qu’utopie, sinon résistance ?





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écrit ou proposé par : _ François Bon
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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 novembre 2011.
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