Malt Olbren | Quand j’étais venu le voir...

« Maisons intérieures d’écriture », première traduction française des « Inside Houses » de Malt Olbren, en feuilleton, 04


Sur Malt Olbren et les Inside Houses, voir 1er billet.

 

Quand j’étais venu le voir, il m’avait simplement donné l’intersection, et qu’à la station-servie Exxon je le trouverais facilement. J’ai garé la Chevrolet de location à côté des immanquables pick-up trucks et suis entré. On pouvait acheter ce qu’on voulait (du moins, parmi ce qu’on trouvait là – et même des téléviseurs et des CD et des livres, tout ça un peu clinquant, un peu mêlé), et évidemment au comptoir prendre un gobelet pour aller ensuite à la machine à café, avec un muffin ou ce que vous vouliez, il était à la table près de la fenêtre et ne s’est même pas retourné quand je me suis assis, marmonnant que j’étais pile à l’heure, ce qui n’était pas toujours le cas avec qui n’était pas de ce pays. Où il habitait ? Par là, geste vague, une heure et cinquante minutes environ, ce qui était bien le moindre dans ces régions. Entre ici et chez lui ? Ce que tu vois, il a dit. Et puis que c’était ça, l’Amérique. Ils avaient donc voulu cette expérience-là, lui et sa famille, des animaux et tout ça. Du silence et de la tranquillité, de l’immensité tant qu’on voulait. Mais pour Internet et le courrier il venait ici, au Exxon de Teec Nos Pos, cet endroit précis qu’ils appelaient Four Corners et qui les avaient fait se décider pour ici et nulle part ailleurs, trouver et acheter la maison, deux fois par semaine. Qu’il s’excusait, mais n’amenait personne chez lui. Ils avaient de quoi vivre, ses enfants même étaient heureux du choix (quand ils étaient là, puisqu’un à Cambridge et l’autre à L.A., mais c’est comme ça), et l’écriture donc. Mais comme Teec Nos Pos, Durango ou Farmington étaient présentes dans ses livres, autant vivre ici, et chaque trimestre s’envoyer une bonne gorgée de voyage, l’avion pour Hawaï ou partout ailleurs : l’Amérique, confirmait-il, l’Amérique. Et la mienne valait moins, donc ? Sur cela il ne s’engageait pas, et vrai qu’il était plus âgé que moi, d’un bout, vrai aussi qu’il avait la carrure, et assez de souvenirs de son jeune âge pour affronter des tâches qui m’auraient semblé insurmontables. Il travaillait quand, comment ? Il ne travaillait pas. Là-bas, assez à faire, disait-il, et c’était tellement beau, le soir, de contempler le soleil se couchant sur ces splendeurs minérales. Je voulais bien le croire. Pourtant il n’avait jamais tant écrit, et si bien, que dans ses publications depuis leur installation ici, voici cinq ans. Parce que je compose dans la voiture, dit-il. Dès que je m’échappe, ça revient dans la tête, dit-il. Une heure cinquante, dit-il, trois routes droites successives. Toujours seul, dit-il. Chacun a sa voiture, précisa-t-il. Et puis il arrivait ici, sortait son ordinateur, écrivait. Même en deux trois heures, ce que tu tombes, dit-il. D’ailleurs il me montra, m’ayant précédé ici de tout le temps nécessaire à son travail. Au retour je vais bien plus lentement, dit-il, des corrections, des idées pour la suite et puis voilà, la musique à fond. Qu’aurions-nous dit d’autre ? J’étais content de le revoir, ça semblait réciproque, on a commandé deux steaks et de la bière, puis repris un café, il a pris des nouvelles de la ville. Je regardais ses mains : ses mains avaient changé. Et la old lady, j’ai dit : plus de old lady, il m’a répondu. Vrai que ses yeux aussi avaient changé, plus clairs. Il y a assez de travail pour s’occuper, là-bas, il dit. Il devait faire ses achats (il m’a montré le supermarché, un peu plus loin), et j’avais une longue route à faire pour Albuquerque, où je devais dormir chez T.H., il m’a demandé d’embrasser pour lui T.H. : il vient des fois dans le coin, tu sais ? Chez toi, j’ai demandé ? Non, ici même, où tu es assis. C’était donc son bureau, ici, son annexe. La radio en fond, les camions qui s’arrêtaient pour le gas-oil, les types qui entraient et sortaient, les pick-up trucks sur le parking, « voilà ma maison intérieure », m’a-t-il dit – et c’est ainsi que j’ai trouvé le titre de ce que j’entreprends ici.



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écrit ou proposé par traduction © François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 décembre 2011
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