Malt Olbren | Combien elle en compte, notre Amérique...

première traduction française des "Inside Houses" en feuilleton, 08


Combien elle en compte, notre Amérique, de ces bâtiments de briques à pans droits et vitres alignées, mi aveugles, témoins d’un temps fini de commerces et manufactures, reconvertis en appartements ou laissés à leur ruine – celui-ci avait été comme bien d’autres aménagés pour des tâches qui ne supposaient pas cette architecture, il y avait ceux qui travaillaient sur l’informatique, la vidéo ou autres appareils électriques, il y avait une peintre sculpteur de renom (puisqu’elle avait deux personnes qu’elle rétribuait pour l’assister) et puis notre étage. Je dis notre étage parce que j’ai participé un temps à l’aventure, rachetant la place d’un qui partait, et peut-être que sinon il n’y aurait pas ce livre, qui avance à mesure que je revois ces visages, que je ré-entends ces voix, que je peux y associer la lumière d’une fenêtre, un horizon de ville ou parfois rien du tout : un regard, une page. Nous étions une quinzaine dans l’étage sans cloison. Certains dessinaient ou illustraient, d’autres étaient attelés à des tâches rédactionnelles plus contraintes que les nôtres, et pour ceux qui restaient, nous rêvions. On s’était donné comme consigne, ici, qu’il n’y aurait pas de parole. Qui voulait écoutait sa musique au casque, mais nous avions les deux petites pièces en bout de salle : la cuisine servait pour le thé et le café, on y avait une table et des chaises, lorsqu’on avait à parler c’est là qu’on venait. Et dans le recoin qu’on disait notre « salon » à cause du canapé de récupération, de l’absence totale de fenêtre (mais on avait mis des tentures indiennes) une musique en sourdine, et qui avait apporté un vieux téléviseur je ne sais plus, il y avait régulièrement parmi les quinze deux ou trois qui – curieusement à ce que je trouvais – imaginaient utile de venir là se tenir au courant de l’actualité du monde, même filtrée comme elle l’était. Alors qu’on avait bien sûr pour chaque poste de travail une connexion ethernet, et la possibilité ainsi de poste à poste de s’adresser des messages, personne ne considérait cela comme intrusif. Non pas que je les aie connus à l’avance, pour moi c’étaient de vagues noms ou relations, ces types qu’on croise dans les lectures le soir ou parce qu’on est ensemble au sommaire d’un livre ou d’une revue, j’avais simplement entendu parler de l’initiative, un lieu collectif d’écriture, respectant l’autonomie de chacun et qui vous donnait de l’espace, plutôt que rester confinés dans son appartement ou dans bibliothèques et cafés. On avait aussi dégagé l’espace devant les fenêtres, fréquemment l’un, l’une ou l’autre échappait à sa table et venait se planter là, d’où on apercevait jusqu’à Staten Island tout au fond le mouvement des bateaux, des conteneurs et des grues. C’était facilement accessible en métro, à peine six ou huit cent mètres ensuite entre les blocs de briques à deux ou quatre étages, puis The Kitchen qui était la halte obligée et qu’on avait vite baptisé l’annexe. Chacun avait sa clé, interdiction tacite de la prêter, mais accès à toute heure – curieux c’était, de venir le soir vers 11 PM et traverser le hall vide puis l’escalier noir (ce n’était pas l’époque encore des gardiens et de la « sécurité »). La nuit on était rarement plus que trois, mais celui qu’on surnommait notre Bartleby c’est comme s’il campait là, la nuit seulement gribouillant ou raturant (ce sont des mots) sur une page d’écran de son IBM portable qui semblait éternellement fixe, mais quand j’avais acheté chez Strand, une fois, un de ses livres (des histoires de chien, et la perception de la ville par les chiens), la façon dont j’avais été surpris. Plusieurs fois m’arrangeant pour être à la cuisine quand lui-même y concoctait ses tisanes (au gingembre bien sûr) mais non, il ne cherchait pas la conversation, payait pour avoir son espace et sa clé, et voilà. Parfois nous permutions de bureau, selon l’éloignement vis-à-vis des trois fenêtres, les voisinages qui nous plaisaient, la possibilité même dont nous usions d’avoir quatre postes regroupés en table commune ou au contraire de tourner le dos au monde. On ne vous demandait pas de compte. Est-on moins seul d’être à plusieurs ? Tous les deux ou quatre mois l’un, l’une ou l’autre prévenait qu’il ou elle laissait sa place, un gros travail fini, marre du métro pour ce coin quand même écarté – ah ça, pas le genre East Village –, et nul besoin même de prétexte, la règle était qu’on laissait son mois suivant de loyer individuel, la cagnotte servant à péréquation. J’ai bien travaillé, lors de ce séjour. Je ne peux dire en avoir gardé des amitiés : tout juste quelques relations approfondies, quand on se croise lors des lectures, ou bien au sommaire d’une revue ou d’un livre collectif. Et il y avait celui qu’on appelait le « fondateur », qui avait sa table près de la fenêtre mais placée à la perpendiculaire, de telle sorte qu’en diagonale il voyait aussi la porte d’entrée et l’enfilade de la cuisine. Lui aussi qui faisait les comptes et distribuait les clés, assignait les corvées (on payait pour le ménage, mais il y avait le regarnissage de la cuisine, et quelques commodités de papèterie mises en commun). Lui, il arrivait comme au bureau à 9 AM et repartait le soir à 5h30 PM, qu’est-ce qu’il écrivait je n’en sais rien : on disait que c’était sous pseudonyme, et d’autres disaient que la différence entre nos loyers individuels cumulés et le loyer réel suffisait à son entretien. J’ai bien travaillé, comme les autres, parce que les voir chacun occupé, qui à son ordinateur, qui à ses livres et ses feuilles, aidait évidemment à se concentrer sur sa tache propre. Et j’aimais cet éloignement qui vous confinait dans le compagnonnage de votre propre travail et lui seul. Il m’est arrivé de rester là aussi des heures à ne rien faire, que bouquiner ou rien, penser. Après tout, c’était aussi notre droit à chacun et cela fait partie du rythme organique de la gestation d’un livre. J’y suis retourné avant-hier. Rien n’avait bougé, ni The Kitchen, ni le hall vide ni l’escalier noir. Mais sur la porte il y avait désormais une de ces plaques ordinaires, et la mention agence de communication. Pas pu apprendre ce qu’il était advenu de notre Bartleby ni du fondateur.

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 décembre 2011
merci aux 354 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page