Malt Olbren | « Être attentif à ce qui se passe au profond...

première traduction française des "Inside Houses" : "Maisons intérieures d’écriture" en feuilleton, 13


« Être attentif à ce qui se passe au profond de soi : on n’y parvient pas si facilement, ce sont des phases, il faut se ralentir, il faut aussi que ces battements du dehors viennent vous prendre comme ils ne le font pas toujours – appelons ça un malaise, moi je n’appelle pas ça malaise, c’est juste qu’on n’est pas forcément très bien dans ces moments alors il faut trouver le bon lieu, savoir si on y est immobile ou mobile, si on y est seul ou bien parmi les autres, savoir si c’est dans la nuit ou dans la tombée ou la force du jour, savoir si c’est au niveau des rues, ou loin au-dessus, ou face à l’eau et puis – et puis qu’importe parfois, assis, ou dans l’insomnie ou le matin assis devant ton mug et le ciel voilé de blanc et le ronflement insistant de la ville, c’est plutôt ce ralenti qui compterait, la façon dont progressivement tu prends distance : ah tu peux bien être au milieu des autres, ils passent comme des ombres, leurs voix résonnent au dehors et la tienne quand tu réponds ne t’appartiens pas, crois-tu qu’il y aurait alors un moment ou écrire ne fût-ce qu’un mot, ou tenir ainsi cinquante minutes ou un peu plus ou un peu moins mais ce qui vient alors tu le prends tel quel et sans y rien changer : j’ai fait la liste, de la pièce très haut dans l’immeuble et ce tabouret devant la table et ton mug, ou marchant dans la foule dense, ou même une fois tu connais cette salle où ils ont reconstruit toute la maquette de la ville avec cette allée à rambarde qui en fait le tour et parfois tu croirais t’y voir toi-même ou bien, d’où qu’on soit dans la ville, rejoindre l’eau et ce qu’on en voit, une fois de plus le tour de Roosevelt Island comme si elle pouvait te réserver quoi que ce soit de neuf ou d’inattendu ou bien tu serais même sur ce promontoire face Rikers mais moi tu vois j’ai cette impasse, il y a l’eau aussi, il y a les deux ponts et puis rien, tu vois, mais rien : une rue sur la droite qui s’en va dans des grillages vers l’usine électrique et rien, tu vois : rien, le mot Dumbo mais pourquoi le mot, c’est mon grand-père qui racontait ça : une histoire à la Dumbo il disait et moi je ne sais toujours pas ce que ça veut dire une histoire à la Dumbo et ça se termine dans le même café ils ont des trucs à toi ça te plairait, ça rappelle le rock des années cinquante, tu vois : les guitares, une batterie pendue au mur, un juke-box et tout ça, les photos d’époque évidemment et le comptoir comme ils en prennent soin de leur comptoir, je ne pense pas qu’ils se soient jamais aperçus que depuis quinze ans, à trois ou cinq reprises par an un type vient là, dans ce bistrot et pas d’autre, et qui a passé une heure ou deux heures ou trois heures dans l’impasse qui va au bout de l’eau à Dumbo, passe l’après-midi ou le matin ou le soir selon qui j’y suis venu l’après-midi, le soir ou le matin et s’installe là sans garder personne, parce qu’il s’agit juste d’être attentif à ce qui se passe au fond de soi, et si rarement se manifeste au point qu’on puisse en capter une trace en trois mots – et qu’il n’y a rien que j’aie fait, de quelque taille que soit le livre, le récit, la pièce, l’article, qui ne soit parti de là, de Dumbo. »


responsable publication traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 décembre 2011
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