Malt Olbren | « Le tout c’est la régularité...

"Inside Houses", les "Maisons intérieures d’écriture" de Malt Olbren en feuilleton sur Tiers Livre, 15


« Le tout c’est la régularité. » C’était donc un métier comme un autre ? « Tenir cinq cents mots, ne pas quitter la table avant, et qu’importe le temps que ça prenne. Ou bien, si tu les as tout nets dans une heure, à l’inverse ne pas s’obstiner, sortir respirer. Et j’ai fait le tour du monde comme ça : de ville en ville, la vieille Europe, le Danube, Venise. Alors oui, ta maison d’écriture tu l’emportes avec toi, elle est là où tu recommences le travail fait la veille. Et puis quand c’est fini, tu respires, tu vois les copains, tu rentres ici : le métro, les contrats à extorquer – ici c’est la ville travail, quand tu t’en vas faire tes cinq cents mots, peu importe où tu les rédiges. » Je savais bien que ce n’était pas complètement vrai. Ici il avait l’hôpital, et ses cures. Puis quelquefois, l’hôpital psychiatrique, parce que la cure n’avait pas fonctionné et ça il n’en parlait pas. Lui, la chambre d’hôpital, sa old lady, alors évidemment on tournerait autour, il n’ouvrirait pas la porte. C’était donc la régularité, d’accord, et les cinq cents mots par jour, d’accord, et passer de ville en ville – où tu t’installes, alors, pour écrire ? « Écrire c’est ce qu’on compose au-dedans. L’écluse s’ouvre, tu accèdes à toi-même : bien sûr tu n’as pas prévu ni construit ce qui s’écrit, ici, et qui te reste imprévu, hors de ce que tu pensais recevoir. Mais enfin, si c’est prêt, peu importe que tu sois au milieu des gens, secoué sur un siège de train, sur une terrasse au soleil, ou accoudé sur la table d’une chambre de passage. Écrire c’est juste comme on marche : prépare tes pieds, tes chaussures et ta route. » Une fois, il y a longtemps, il m’avait dit ne jamais connaître de ces montées d’angoisses et de crises quand, seul ou avec compagne et enfant (sa fille), il passait ainsi de ville en ville, résidant rarement plus de dix jours dans la même ville, s’astreignant à son exercice des cinq cents mots. Sauf que l’exercice a une fin, qu’on en écrit le mot au bout du tapuscrit, et qu’on doit bien revenir pour le contrat suivant, l’impression, les choses sérieuses enfin (ou l’école de sa fille). Depuis, il n’en parlait pas plus à moi qu’aux autres. On savait par recoupement. On voyait à ses gestes de la main, se portant à sa poche et ressortant, ou certaine couleur plus terreuse entre les yeux et les joues, ou vous regarder parfois comme vous transparent. Moi je le savais dans ses livres (il me les envoyait) : la chambre avec la fenêtre qui ne s’ouvre pas, et donne sur un parc, les meubles bien rangés et qu’on ne pourrait déplacer sur le sol, les bruits vagues qui reviennent du couloir et les heures et les jours que vous passez là, qui n’ont rien à voir avec les cinq cents mots de ville en ville – je n’ai jamais lu un de ses livres sans qu’elle soit là, à tel moment ou tel, la chambre avec vue sur parc, ou vue sur mur, et la fenêtre qui ne s’ouvre pas, et les meubles qui ne bougent pas. Jamais par contre pu repérer, dans son écriture aiguë et précise, où s’arrêtait et où reprenait son exercice des cinq cents mots du jour. « Tu ne peux pas savoir à quel point on intègre une telle régularité, disait-il : parfois dix mots de plus, parfois dix mots de moins. Et remarque bien que je ne les compte que lorsque l’envie de s’arracher à la table de travail te démange par tout le dos et les épaules, que tu as la tête ailleurs, que tu voudrais fuir, fuir, fuir, tout, toi-même, le monde et ta page en cours. » Il publiait moins de livres, voyageait paraît-il de moins en moins : la chambre peu à peu devenait son pays même.


responsable publication traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 décembre 2011
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