Malt Olbren | Je l’avais reconnu alors que j’étais...

"Inside Houses", première traduction française des "Maisons intérieures d’écriture" de Malt Olbren, feuilleton, 16


Je l’avais reconnu alors que j’étais près de l’hôtel de ville, je buvais un café, je ruminais, j’écrivais sur tout autre chose, sur les marches du Palais de Justice ils tournaient un épisode de série télé, des gens s’étaient attroupés mais on les tenait à distance, il y avait plusieurs camions techniques et des types à brassard pour surveiller les barrières, lui il a regardé un moment le tournage, aucune hésitation sur le fait que ce soit lui, après son livre on avait vu assez souvent sa photo dans les magazines et lui à la télévision puis on s’était croisés au moins deux fois, une fois justement pour une émission télé et la seconde je ne sais plus mais ne nous revois nous attardant dans ce pub près de Central Station et vidant une bière j’ai toujours eu cette curiosité des types qui écrivent des livres et lui je crois que ça ne lui déplaisait pas de parler avec un routier, si on peut me considérer comme ça, routier de pas grand-chose mais des fois je me dis insubmersible, en tout cas c’est pas ce système d’édition publication qui pourrait me faire du mal là où je suis, moi je roule sur les bords, moi je me promène sur les plages, je lui avais dit (puisqu’ici non il ne s’agit pas de parler de moi), lui il parlait plutôt simplement de son boulot, donc ici dans cet immeuble oui c’est bien le genre d’immeuble et de bureaux compatible avec ce qu’il disait de son boulot, comment il en était venu à écrire un premier livre, que ça n’avait pas marché, qu’il en avait écrit un deuxième et que c’est celui-ci qui avait été publié, qu’il le portait depuis longtemps, qu’il était attaché à ce sujet, qu’il verrait bien, plus tard, s’il lui venait un autre sujet, qu’il aimait certes la littérature mais lisait plutôt du droit et de l’histoire, sa vie était là dans les tâches économiques, disait-il, ce monde des bureaux attaché aux rouages administratifs et économiques avait aussi des côtés passionnants, disait-il, il fallait en participer soi-même pour le connaître puis l’analyser et le décrire, disait-il, on avait échangé nos e-mails et nos numéros de téléphone, il m’avait dit suivre régulièrement mon travail au moins par ce biais de l’ordinateur et qu’il espérait y venir lui aussi un de ces jours, dès qu’il aurait son deuxième sujet précisait-il, qu’il accumulait déjà des ébauches mais plutôt des esquisses empruntant alors sa métaphore à la peinture, des lavis disait-il, et très brefs et comme légers mais pour ce livre qu’il venait de publier il y avait eu ce point de rebroussement (une expression mathématique, lui avais-je fait remarquer, employée aussi en statistiques et économie cinétique, m’avait-il rétorqué) où tout s’était disposé selon tenseurs et structure ainsi était-il né ce premier livre, disait-il, et le livre qui avait précédé –ce livre soumis à ce même éditeur qui nous réunissait – il l’avait détruit, il en savait assez de la littérature pour savoir ce qui valait et ce qui ne valait pas, prétendait-il mais sans frime, modestement, et cela je pouvais parfaitement le comprendre aussi, qu’il gardait un plaisir certain à ses recherches et son travail, là aussi sans frime et modestement, un travail d’application, lié aux tâches économiques et statistiques d’un grand organisme, précisait-il, et il faut bien assurer la matérielle n’est-ce pas, ajoutait-il et certes je n’aurais su le contredire, donc si on se reverrait ou pas, il en va de ce brassement de la ville comme de tous les éléments qu’elle anime, on lui fait confiance, on peut se retrouver par hasard ou n’avoir jamais à se croiser, si besoin on saurait comment remonter la piste vers tel ou tel mais justement, chacun à sa place dans la ville, chacun sur sa lancée brownienne et respecter la ville c’est aussi en respecter l’arbitraire et le hasard, n’étions nous pas dans un pub vers la 42ème à cette heure où tous ceux comme lui descendent des bureaux et pendant une demi-heure parlent d’autre chose là dans le vacarme des bars, nous nous séparions sur le trottoir, deux ans après je me suis dit on va bientôt avoir des nouvelles de lui voir un nouveau livre arriver, ce sont deux catégories d’écrivains, m’avait-il dit, ceux qui basculent aussitôt d’un livre dans un autre et ceux qui attendent qu’un livre surgisse depuis son propre impératif, je nous revois sur ce trottoir vers la 42ème est pas loin donc de Grand Central et puis encore l’an passé quatre ans je m’étais dit quatre ans ça passe vite j’aurai des nouvelles de lui on verra un livre publié, et là mon café dans les deux mains parce qu’il faisait froid dehors, et de la buée dedans, je l’apercevais qui s’était arrêté un instant regarder ce tournage sur les marches du Palais de Justice avant de traverser en diagonale et s’engouffrer dans l’immeuble de bureaux, je m’étais dit que j’irais voir en sortant le nom de l’organisme et puis flûte, en sortant je pensais à autre chose j’avais repris côté sud au lieu de traverser l’esplanade, le vent soufflait froid et je peux vous assurer qu’ils n’avaient pas multiplié les prises de leur séquence pour la série télé, les types là-bas démontaient les barrières, je suis entré dans le Strand et je suis allé voir à son nom, neuf et occasion, j’ai trouvé le livre paru il y a cinq ans mais rien d’autre, tu en as connu des écrivains d’un seul livre, j’ai pensé, tu vois : pas ceux qui s’obstinent et qui continuent d’envoyer des ratés (son livre n’était pas raté, il aurait de toute façon trouvé preneur pour le suivant), mais ceux qui simplement ont fait ce qu’ils avaient à faire, on fait leur livre et continuent mais ailleurs, n’ont pas connu, eux, la fiancée la old lady qu’est écrire, être là à ruminer avec un gobelet de café brûlant dans les doigts (mais ici je ne parle pas de moi), seulement voilà : pourquoi s’était-il arrêté, même si peu, pour regarder un instant cette séquence de série télé qu’ils filmaient sur les marches du Palais de Justice, pourquoi ce temps d’arrêt même bref et la rue traversée pour rien, juste avant d’entrer dans l’immeuble et grimper à son bureau : il n’était pas vieux ce type, plus jeune que moi d’un bout ce type, est-ce que ça se nichait là, un livre encore, quand même un livre, dans la rue traversée, dans l’instant gaspillé ?


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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 décembre 2011
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