Malt Olbren | Ça m’a toujours interloqué cette boutique avec rien à vendre


"Inside Houses", les "Maisons intérieures d’écriture" de Malt Olbren en feuilleton sur Tiers Livre, 18


Ça m’a toujours interloqué cette boutique avec rien à vendre et le mot writer placardé sur la vitrine, c’est une petite rue mais très passante puisque la rue des diamantaires, et je ne sais pas comment le type payait le local : ce n’est pas donné dans ce quartier, un local même simple. J’aurais dû entrer. Maintenant c’est fermé : toujours vide, mais plus l’affiche blanche avec le mot writer sur la vitre, donc je n’aurai jamais su, je ne saurai rien. Il aura bien duré quatre ans : il est parti dans un autre quartier, il a traversé pour Brooklyn, est remonté se perdre dans l’étalement du Queens, a préféré une ville plus sage comme Philadelphie ou n’importe quelle autre (et moi-même je ne sais pas pourquoi Philadelphie me semblerait plus indiquée pour ce métier, non, pas de raison objective). Je m’en tiens donc à ce que je sais, pour l’avoir observé avec exactitude, quoique irrégulièrement, pendant une bonne partie de ces quatre ans. Je dois préciser que, pour raisons professionnelles mais non liées à ce projet, c’est une rue que j’ai régulièrement à emprunter, depuis bien avant son arrivée et tout aussi bien depuis lors. J’y suis attentif, pour cette suite de boutiques en longueur, mais exposant dans la vitrine sur rue des bijoux, des montres, des pierres, dûment remballées en fin d’après-midi, et j’aime ces visages comme hors du temps, et dévisageant avec méfiance le passant, qui surgissent alors comme si les têtes elles-mêmes étaient déposées dans la vitrine avec barbe et chapeau. J’ai donc parfaitement repéré l’installation du type (je me disais : il attend des clients, il faut le temps que des clients s’habituent à venir), puis son rythme habituel (le même que la rue, ouverture vers 10 AM, brève interruption vers 1 PM, départ habituel vers 6 PM, la pièce nette et rangée). Je l’observais avec curiosité : c’est le même métier que celui que j’exerce, et je ne l’aurais pas exercé de cette façon. Je pense que plusieurs fois il m’a remarqué l’observant. Il n’a pas pour autant réagi de la façon dont on attendrait qu’un praticien, quel que soit son métier, chercherait même de loin à rassurer un client potentiel, ou à l’inciter discrètement à entrer. Non, pure indifférence. Il y avait bien le mot writer sur la vitre, mais il ne s’adressait pas à des clients éventuels. La pièce rectangulaire était peinte en blanc, mais sans ostentation, sans qu’on l’ait repeinte à neuf, sans éclairage tape à l’oeil (des néons au plafond, et sur le bureau une lampe type lampe d’architecte), contre le mur de gauche (donc à sa droite, un peu en retrait) un meuble de rangement bas à glissière, et posé dessus un dictionnaire. Sur la table, son ordinateur portable, et un peu plus bas en retour, une imprimante banale. J’ai remarqué aussi qu’il n’avait ni téléphone ni fax, ce qui était plus rare, même dans nos temps de courrier électronique. Peut-être prenait-il des messages là où il habitait, sur un répondeur ? Une fois je l’ai suivi à la sortie, je suis descendu dans le métro avec lui, le métro remontait vers le Queens, un moment il y eut un rapide mouvement de foule, le temps que je réagisse il n’était plus là : je ne suis pas policier ou enquêteur privé de métier, désolé. Derrière lui, la porte légèrement décalée sur la droite (à sa gauche) du réduit habituel à ces boutiques, avec lavabo, en général bouilloire pour le thé ou le café, plusieurs fois j’ai vu la porte ouverte, pas d’autre issue. D’ailleurs il entrait et sortait par la boutique, sans tirer de rideau de fer, juste en fermant à clé, au bas de la porte vitrée. Il ne laissait pas de lumière, la petite pièce aussitôt devenait banale, muette, terne. Je l’ai observé. Il posait son manteau ou sa veste, selon la saison, dans l’arrière-boutique – j’ai remarqué aussi qu’il prenait des chaussures d’intérieur, plus légères, venait à sa table, allumait son ordinateur et se mettait au travail. Je n’ai jamais vu sur la table d’autres livres, ou papiers, ni même qu’il utilise ce dictionnaire posé à sa droite. Il restait immobile, concentré. Plusieurs fois je suis passé et il était derrière la vitre, regardant pensivement la rue (mais non, pas la rue, regardant – on doit pouvoir employer le verbe de façon intransitive). Repassant quelques minutes plus tard – cette curiosité qui me menait, et je m’en excuse –, il avait en général repris son poste derrière sa machine. J’ai bien examiné la porte, l’affiche, la boutique : nulle part de nom, d’adresse web ou e-mail, de numéro de téléphone. Rien que l’affiche avec le mot writer, sa table et sa machine. Ce qu’il écrivait ici, je n’ai jamais eu l’audace d’entrer et le lui demander, ou simplement (oui, parce que c’est simple) d’entrer, avancer vers lui la main tendue et dire que j’étais auteur moi aussi, et si on faisait le même métier autant lier connaissance. Dans ces quatre ans, et malgré mes habitudes professionnelles, jamais remarqué son visage dans aucun de nos publications habituelles. C’est tout. Cet homme était un écrivain, et telle était sa maison d’écriture. Que change à une écriture en cours qu’elle soit ainsi offerte à la ville ? Mais qu’offre-t-on de l’écriture, à simplement se tenir visible depuis la ville, soi-même et non ce qu’on écrit ?





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écrit ou proposé par : © texte original The Malt Olbren Archive _ © traduction François Bon
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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 décembre 2011.
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