Malt Olbren | « Je ne suis pas un écrivain...

"Inside Houses", les "Maisons intérieures d’écriture" pour la 1ère fois en traduction française – feuilleton, 19


« Je ne suis pas un écrivain, pourquoi tu veux me mettre dans ton enquête, je ne me suis jamais mêlé de rien de ça, j’ai fait mon travail, mon travail et c’est tout... » Oui, mais son travail passait par des livres, de nombreux livres, en plus des livres qui collaient au temps et ses rouages noirs. D’accord, des livres qui se tenaient à l’écart de la littérature : mais l’histoire de la littérature n’était-elle pas faite de la somme précisément de ces écarts ? Ça avait commencé par hasard, m’avait-il dit, pour lui qui bricolait à Nashville : « musicien raté, tu t’en irais faire l’écrivain raté ? », partir plus ou moins comme chauffeur d’un groupe d’amis en tournée, se relayer au volant pour couvrir les distances avec le matériel, surveiller les types qui installaient, qu’on déboule à Phoenix, Arizona, ou à Fargo, Dakota Nord, ça ne se passait pas si mal avec le groupe, aucun d’eux n’avait prévu que ça durerait deux ans d’hôtels et de clubs, au bout du compte ils n’arrivaient plus trop à s’entendre (« On se demande comment il en aurait été autrement »), dislocation des troupes, lui ici à New York (« J’avais quelques mois d’économies, je cherchais plutôt à nouveau dans la musique, je me disais que dans un magasin de guitares j’avais des chances de trouver un job »), et puis son journal avait trouvé éditeur : « parce que c’était pas un journal, tu vois : des paysages, des moments sur la route, des fins de nuit à l’hôtel quand tu ne dors pas, et puis les moments de scène – est-ce que le rock n’est pas représentation tragique par excellence, je disais ces visages, ou bien les coulisses, les fatigues... » Il avait enchaîné plusieurs commandes, biographies de groupes rock, autres plongées dans telle tournée, même si rien évidemment qui revienne au niveau du premier livre (je ne dis pas pour faire mal, ami qui me lis, je reprends tes propres paroles). Il avait retrouvé ce souffle en décrivant l’abandon de Nashville, ville musique dans ses vieilles habitudes et les cheveux gris de ceux qui s’y emploient, et comment y balaye la vague violente du temps. « Rancoeurs, ingratitude, incompréhension ? Je n’ose plus revenir là-bas, ils peuvent être mauvais, tu sais. La littérature, ça commence à l’endroit où les autres ne se retrouvent plus dans ce que tu représentes ? » Il s’était engouffré dans un dictionnaire, et cette série qu’il appelait ses « eux qui le disent » : petits livres faits entièrement des mots et déclarations de musiciens, complétés d’un entretien. « Ils ne savent pas eux-mêmes la place qu’ils tiennent dans ce tragique du monde, et les rituels par quoi on le convoque. » Je lui ai dit que certes, en Europe ou dans les universités, il faudrait bien du temps avant que ce genre d’avis ou de démarche rejoigne le camp principal – mais pourquoi nous, qui cherchons dans les livres l’épreuve physique de cette énigme du présent, nous ne le considérerions pas des nôtres ? Avions-nous même besoin de constituer une communauté ? Et lequel d’entre nous pour ne pas avoir lui-même gratté d’une guitare et mis ça bien plus en avant, dans nos mythologies personnelles, que le terne chemin de l’assemblage des phrases ? D’accord, il avait essayé d’écrire un roman « normal », un roman façon roman, et ce n’était pas chez lui – mais est-ce que ce n’est pas une erreur banale, oubliable, que d’essayer de ressembler aux autres pour s’en faire recevoir ? « Malt, mon Malt, tu veux me faire plaisir et ça me déprime encore plus : tout cela devrait participer de la même arme, du même visage en avant, et ils ne reconnaissent pas le visage qui surgit par la surface des mots. » Il n’y en a pas tant comme lui, à arpenter ces chemins qui ont, en arrière d’eux-mêmes, brûlé toute bibliothèque. « Nous sommes des besogneux, alors même que ce que nous voulons pour la phrase feule depuis des amplificateurs qui ne connaissent ni mot ni phrase. »


responsable publication traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 décembre 2011
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