Malt Olbren | N’avoir de maison que de maison rêvée, m’écrivait-il...

« Inside Houses », les « maisons intérieures d’écriture » de Maltonius Olbren pour la première fois en traduction française – feuilleton, le 21


N’avoir de maison que de maison rêvée, m’écrivait-il. Il y fait chaud, tu as le temps ouvert et rien qui t’assaille, une véranda sur le lac et ni argent ni tâches ni visages ternes. Ou bien il fait si froid que tout est clos, une grande fenêtre seule donne sur les arbres, le lac est sous la neige, et une fois le matin tu t’équipes solidement pour aller chercher ton bois – personne ne te rejoindra là. J’ai cherché les lacs, m’écrivait-il, parce que dans ce pays tu en trouverais autant que d’habitants, et je n’aime pas le fourmillement des côtes, je n’aime pas l’encombrement ni que souvent elles sont sales : qu’est-ce qui peut sortir de cette eau limoneuse et grise, ou parfois la mer elle-même. Les lacs sont à l’envers ce que sont les îles pour la mer, écrivait-il. J’ai aimé cette maison avec l’allée de planches qui donnait directement sur le lac et la barque. Je n’aime pas venir deux saisons sur le même lac. J’ai des lacs de printemps, d’autres pour l’été, d’autres pour l’hiver. J’évite l’automne : le rougeoiement des feuilles est une grande chose, mais cette épopée se passe de moi, elle me détache de mes feuilles, elle absorbe toute énergie qui se détacherait d’elle, c’est la mise à mort des animaux – à l’automne je me réfugie dans les villes. Je vais rarement deux saisons de suite vers les lacs, m’écrit-il. Je veux que mon projet soit mûr, prêt à déclencher, assez de notes, d’esquisses, de documentation, m’écrit-il. Ou pas même d’esquisses, juste une intuition, mais savoir assez de vide et de paix en soi pour que se glisser vers cette intuition soit possible, m’écrit-il. Et selon la saison, je cherche la région, la forêt, le lac, m’écrit-il. Je m’y rends en voiture, m’écrit-il. Aussi peu m’importe l’isolement, l’écart des routes principales, le long chemin de terre à suivre et cahoter pour rejoindre ce que tu apercevras d’abord du lac, puis du chalet qui le surplombe, et que tu as loué pour deux mois. Deux mois étant ma durée favorite, m’écrit-il. Il peut m’arriver de ne rien écrire les trois premières semaines, et de croire que le séjour sera cuit. Ou bien d’écrire très fort les dix premiers jours, et rester longtemps en panne ensuite. J’aime regarder le lac : j’ai été dans tant et tant de chalets, maisons, mobile-home, et jamais vu deux lacs pareils, ni deux saisons pareilles. C’est si facile de louer, dans notre pays : rarement les propriétaires de chalets, maisons, mobile-homes à l’écart y résident deux saisons de suite. Parfois tu as des voisins : ce sont des solitaires, des silencieux. Tu peux aller frapper et demander ce que tu veux, ils te l’accorderont sans peine, facilement – il y a de l’entraide. Mais n’essaye pas la conversation, ou même l’invitation pour le soir. Au bout du séjour, offre une bonne bouteille, laisse ce qui ne t’a pas servi, le remerciement suffit. Ceux qui vivent seuls sur leur lac, pour une saison, sont des personnages en quête d’eux-mêmes, et pris par une friction intérieure particulière, qui peut être seulement provisoire, seulement liée à ce séjour et à ce lac. On ne te pose pas de question, m’écrit-il. Il y a deux moments forts dans le jour, m’écrit-il : au matin quand les lumières déchirent l’eau calme du lac, ou hérissée et rauque s’il y a du vent, ou du froid, et au soir quand l’ombre semble monter du lac et s’étendre au pays entier. Le matin sur le lac, et le soir sur le lac, sont chaque jour deux événements majeurs et religieux, m’écrit-il. La journée ensuite n’est qu’un vague trait tout simple : tu t’occuperas de ton bois, tu t’alimenteras (on mange peu, la régularité du temps rejaillit sur toi), et tu auras toutes tes heures pour tes feuilles. Tu aperçois des animaux : tu t’arrêtes et tu observes. Ou bien, à l’arrivée de l’aube et à la tombée de nuit tu les guettes. Tu sais où ils viennent. Parfois, m’écrit-il, tu fais des marches, tu fais le tour du lac. Mais la forêt est souvent violente, dans notre pays. Ou cesse le chemin qui a mené ta voiture, et continué vers les deux ou trois autres chalets, maisons, mobile-home s’il y en a et que tu aies des voisins, ne partent pas forcément d’autres chemins. Rives noires escarpées, rives boueuses, étendues de roseaux, plage simple et tranquille de gravier, un lac peut accueillir de multiples paysages même s’il est tout rond, tout simple, que tu l’embrasserais des bras. Je n’ai jamais connu deux lacs pareils, m’écrit-il. J’aime le nom des lacs, m’écrit-il : ce sont de vieux noms obscurs, de bien avant notre langue, ils ont une couleur spécifique qui est liée à ces roches, à ces forêts, à la couleur ici de l’eau, et ce nom vient jusqu’à toi, ordonne la couleur de ce que tu écris et de ce qui s’assemble dans tes feuilles. J’ai toujours cherché à comprendre l’hydrographie des lacs, m’écrit-il : ce qui y arrive, ce qui en repart, la présence de sources, et parfois si le fond même du lac comporte ces points noirs et ouverts, sans fond, qui sont ce par où ils jaillissent. On n’aime pas ces endroits froids, mais aller à leur rencontre, pour ce que tu écris, est nécessaire, m’écrit-il. Il m’arrive d’avoir peur, seul, à proximité d’un lac, m’écrit-il : on se barricade, on reste debout accoudé sur le mur du fond, du chalet, de la maison, du mobile-home. On n’a pas d’arme, rien, on ne servirait pas de la hache au bois (elle est restée dans l’appentis dehors), mais cependant, et même tremblant, tu es prêt. Tu dors beaucoup, au bord des lacs, m’écrit-il : quand la nuit les recouvre, tout cesse et toi aussi. Pour cela que tu es si fort, pour venir à tes feuilles, dans le moment du jour, quand plus rien dehors ne t’intéresse, que la fixité de l’image, avant que le soir la défasse. Puisque tu m’interroges sur mes rituels, m’écrit-il : j’aime photographier le lac depuis là où j’écris. D’abord, te dire que lorsque j’arrive c’est ma première tâche : déménager l’intérieur, l’organiser de façon à ce que la table où j’écris soit plaquée contre la fenêtre sur lac (tu peux louer n’importe quel chalet, maison, mobile-home, il sera toujours orienté face au lac). Voilà ce que je photographie, une fois le soir, une fois le matin. Pour mes aller-retours : le moins possible. Ceux qui s’en vont en mer organisent leur ravitaillement pour deux mois : je n’en prends pas tant. Mais il m’arrive de rester plus de deux semaines sans reprendre le chemin de terre, la route, puis de rejoindre le village ou la ville. On a peu de besoins. D’ailleurs, même si l’électricité manque, tu ne t’en aperçois pas. Je me suis longtemps demandé quel est mon lac, m’écrit-il : celui que je retiendrais par dessus tous les autres. Je te citerais alors celui qui organise le décor de tel livre, ou bien celui qui organise la toile de tel peintre. Je n’ai pas de lac qui se soit imposé par dessus les autres lacs. J’aime l’élément commun qu’ils ont tous : cette vue que chacun offre d’un fragment de lui-même, et la trace de l’aménagement, même minuscule, qui le relie à cette fenêtre ou tu es. Un appontement, trois objets jetés. Si j’écris hors de mes séjours près d’un lac : non, j’ai oublié. La paresse me va bien, m’écrit-il. Ce n’est pas forcément une paresse, m’écrit-il, je prends des notes, j’ai des lectures, je prends progressivement rendez-vous avec moi-même, m’écrit-il. On a tous des souvenirs de lac, m’écrit-il : j’ai seulement essayé que cette image organise le reste, elle m’a été bénéfique, m’écrit-il.



retour haut de page
écrit ou proposé par traduction © François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 décembre 2011
merci aux 510 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page