Malt Olbren | « Je porte en moi un couloir...

« Maisons intérieures d’écriture », première traduction française des « Inside Houses » de Maltonius Olbren, feuilleton, 22


« Je porte en moi un couloir. Ce couloir ouvre sur des portes. J’ouvre la porte, elle donne sur une chambre, une pièce, un atelier, un hall, une misère. Une scène est là, précise. Alors j’écris la scène. Parfois je suis moi-même dans la scène. Je suis fixe, ou je suis mobile. Si je suis fixe, je reste à l’écart de la scène. Si je suis mobile, j’écris ce que je perçois quand j’avance. Quand tu ouvres les portes du couloir, les visages sont disloqués, ils sont des masques. Les corps distordus. On dit que ma langue est de travers, on dit que mon style est lourd. Mais c’est ce que je découvre depuis le couloir qui est ainsi : ma phrase essaye juste d’en rendre compte. Parfois, des portes ouvrent sur des villes. Il y a de l’eau, il y a de la nuit, il y a des rues mortes. Il y a d’autres escaliers et d’autres couloirs. On descend dans des caves. Je n’aime pas toujours là où le couloir m’emmène. Parfois j’ai tenté d’aller en arrière, revenir d’où il part, le couloir. Il m’est arrivé de réussir : alors tu tombes simplement dans ta vie quotidienne, c’est décevant. Tu ne t’étais pas aperçu que tu avais dérivé. Ce n’est pas s’endormir, ce n’est pas rêver. Tu es là dans le quotidien, le bureau que tu administres, les dossiers que tu termines, et soudain tu as marché dans le couloir. L’européen Kafka a beaucoup travaillé sur ces portes qui s’ouvrent soudain dans le quotidien. Ça m’a frappé récemment : le thème de la porte est chez lui omniprésent. Peut-être parce que je travaille moi aussi dans l’administration de la justice. Tu as un lourd travail à accomplir, et tu as pour règle de bien l’accomplir. Il inclut la traversée lente et précise de documents, l’écoute lente et précise de personnes qui te parlent, et voilà, tu es dans le couloir, tu pousses les portes. Ce que tu vois derrière la porte est d’une précision extrême, aussi bien les visages, les corps, la situation, que l’ameublement de la pièce, les autres portes sur quoi elle donne, ou bien directement la ville, celle que désormais tu parcours, les images que tu en notes. J’ai pour rituel de commencer mes journées par écrire. Je me lève tôt. Je n’ai jamais eu besoin de beaucoup de sommeil. Ma lucidité principale est celle du matin. L’équilibre de la famille n’en est pas affecté, du moins je ne le crois pas. Je pars pour le bureau, et à la sortie du métro j’entre dans ce point précis que je définis comme mon point d’écriture. Il n’a pas été fixe. À chaque période de ma vie, selon les différents bureaux, il a changé. Je prends mon plateau, un café et un muffin, pas grand-chose en fait : on ne doit pas s’alourdir, pour l’écriture. Et puis il suffit d’un plateau avec café et muffin pour disparaître complètement dans la vie sociale. Tu es un élément anonyme de la ville, assis avec plateau, café et muffin là où tout le monde fait en gros la même chose au même moment. J’apprécie les lumières, j’apprécie les visages. Je ne saurais pas vivre dans une petite ville. Ce que j’écris n’est pas prémédité. Cela pourrait commencer, chaque fois, par décrire la même table, la même vitrine noire ou claire selon que change la saison, avec le même panorama sur ville (pas grand-chose, la place, le carrefour, les toits d’en face, les enseignes lumineuses, les inscriptions sur les autobus), mais très vite elles sont comme happées de l’intérieur par d’autres images, plus précises. J’ai franchi la porte. J’ai vu le couloir. Je suis dans une scène neuve, avec des masques, et les corps distordus. Il n’y a plus de bruit ni de voix ni de musique. Dans ce vers quoi ouvre le couloir, même s’il s’agit d’une ville, jamais rien perçu de sonore. Les voix, je les invente. Pour cela qu’elles sonnent sur du vide. Je ne sais pas si on peut écrire du théâtre autrement. Je sais, les écrivant, que cette scène est celle que j’ai vue réellement : j’étais dans ce couloir hier, là-haut dans le bureau, lisant tel dossier, écoutant telle personne, et c’est cela que maintenant j’écris. Il faut s’organiser. J’écris exactement cinquante minutes. J’ai bu le café, rarement mangé plus qu’un petit bout du muffin, ils sont pourtant excellents – je ne saurais rester dans cet endroit si tout n’y était pas comme je le souhaite. C’est bruyant, parfois d’une grande promiscuité, mais cela ne me trouble pas, absolument pas. Je replie le laptop, le replace dans mon cartable et monte à mon bureau. Le jour a commencé, le jour des autres. Il m’est venu à l’idée, à force que ce paysage de l’autre côté soit complet, les pièces numérotés, la géographie précisée, les villes avec un plan, que je pourrais une fois m’y installer. Alors, de l’autre côté, j’écrirai le type qui est à son bureau, dans ses dossiers, écoutant ses interlocuteurs, et rêvant à son couloir. Ou bien, de l’autre côté, j’écrirai le type dans sa vie de famille le soir, ou bien prenant le métro, ou bien justement là, derrière son plateau avec le café et le muffin, en train d’écrire, chaque matin pendant cinquante minutes, le paysage où maintenant j’habite. Il m’arrive de penser que des mondes réversibles co-existent, et que ce qui nous retient dans l’écriture est qu’elle en est précisément la frontière. »



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écrit ou proposé par traduction © François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 décembre 2011
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