Philippe Ethuin | Comment j’ai constitué ma bibliothèque

Pif Gadget, Fantômas, Chéri-Bibi, Le chasseur français et les autres, tous les autres...


Très fier d’accueillir, pour ces vases communicants, Philippe Ethuin.

C’est un peu grâce à lui, ces derniers mois, que je remonte mes propres pistes de lecture oubliées, du côté littérature populaire, science-fiction, anticipation qui ont toujours été, sous mon travail, peut-être le plus profond ancrage qui nous relie au rêve de littérature.

Philippe a ouvert tout un monde à l’aventure publie.net en l’ouvrant aux archives de la science-fiction – le monde qu’on entrevoit quand on lit son blog ArcheoSF –, 6 textes déjà et le voyage ne fait que commencer (dernier paru : Le formidable événement de Maurice Leblanc...

La question était donc, pour apprendre à se connaître aussi, de savoir (un peu ?) comment et pourquoi il en est venu à prendre cette route... Et je lui réponds chez lui, merci de l’accueil, par une sorte d’archéologie de ma propre lecture de Jules Verne qui me rapproche encore un peu plus de l’armoire aux livres du grand-père maternel, qui sera le terme de mon Autobiographie des objets en cours.

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Les sites de Philippe Ethuin (fondateur ou participant) :
- ArchéoSF, le blog consacré à l’anticipation ancienne
- RétroSF, chaque mois un texte essentiel de l’histoire de la SF française sur ActuSF
- BDFI, base de données francophone de l’imaginaire
- Les Peuples du Soleil, fictions mettant en scène des peuples précolombiens
- A Propos de littérature populaire
- sur twitter @ferocias

Et toujours bien sûr la tour de contrôle des Vases de janvier... Le mois prochain j’accueille Benoît Vincent.

 

Philippe Ethuin | Comment j’ai constitué ma bibliothèque


Enfant j’ai lu Jules Verne (bien évidemment allais-je ajouter) mais surtout de nombreux classiques dans des éditions club reliées. Emile Zola reste l’auteur de ces souvenirs de jeune adolescent lecteur. Pour des raisons difficiles à expliquer en peu de mots, je lui dois sans doute mon attrait pour la science fiction et mon rejet de la Fantasy... J’ai largement pioché dans la bibliothèque familiale mais ce n’était pas ma bibliothèque.

On m’a toujours offert des livres. Des classiques en poche ou grand format. De la littérature jeunesse illustrée ou non. Des bandes dessinées. Des romans d’aventures. Des ouvrages documentaires. De la science-fiction. Un peu de romans policiers. Une bible. Un abonnement renouvelé à Pif Gadget. Des romans historiques. Je pense avoir tout conservé (à peu de choses près) mais ce n’était pas ma bibliothèque.

Je fréquentais assidûment l’annexe de la bibliothèque municipale sise à quelques pas de chez moi. J’y ai beaucoup lu dans un décor orangé. Parmi les ouvrages relevant de l’imaginaire je me souviens de l’histoire de deux îles en conflit. La première choisissait la voie de la modernité, construisant à tour de bras jusqu’à l’écroulement final, la seconde, plus sage, plus économe survivait et accueillait les rescapés de la première. Je me souviens d’une histoire ressemblant à celle d’Amnesty international. L’un des personnages de cette anticipation proche choisissait la voie de l’illégalité et montait des opérations militaires. J’y ai aussi découvert George Orwell et Aldous Huxley. Je me souviens encore des angoisses suscitées par la couverture du roman Le Peuple de la mer de Michel Grimaud (cette illustration d’Auclair s’est inscrite profondément dans mon esprit et quand j’ai échangé sur le sujet avec Jean-Louis Fraysse, l’un des Grimaud, il a trouvé amusant que cette image soit si marquante alors que sa femme et lui n’aimaient guère le côté BD réaliste d’Auclair). A portée de mains des milliers d’ouvrages dont la fréquentation a sans doute orientée mes futures lectures... mais ce n’était pas ma bibliothèque.

Chez les personnes âgées de ma famille, je me plongeais dans de vieilles publications. Des numéros du Chasseur Français, de L’Illustration. Mais aussi des journaux récents (certains servaient à allumer le feu) dans lesquels on trouvait des feuilletons (la presse régionale continue souvent cette tradition). Il y eut aussi Jours de France, publication du groupe Dassault, avionneur et propriétaire de presse, où était publié une adaptation en BD de Fantômas et de petites histoires pas forcément pour les enfants. Une bibliothèque imaginaire était en cours de création mais ce n’était pas ma bibliothèque.

Je me souviens d’un grand choc. Fantômas, collection Bouquins, édition présentée par Francis Lacassin, première édition. J’avais 16 ans (cherchez les références et vous trouverez mon âge). Plongée dans la littérature populaire tendance roman d’aventures policières. Ont suivi Rouletabille, Arsène Lupin, Chéri Bibi...

Depuis les éditions originales aux couvertures illustrées par Gino Starace de Fantômas ont rejoint ma bibliothèque ainsi que de nombreux autres volumes de la collection Le Livre populaire aux éditions Fayard. Une partie de ma bibliothèque s’est ainsi constituée par accumulation.

Je ne dois pas oublier les études de Régis Messac, Jean-Luc Buard, Pierre Versins, les compères Guy Costes et Joseph Altairac, Daniel Compère, Jacques Van Herp, Marc Madouraud, Eric B. Henriet (et tant d’autres), l’association des amis du roman populaire et sa revue Le Rocambole, le site BDFI et ses contributeurs, des fanzines comme Le Météore,... Des idées de lecture naissent à chaque page. On mesure l’état des manques et on se dit que ça ne peut raisonnablement être sa bibliothèque.

Cette accumulation doit beaucoup aux brocantes. Mes meilleurs compagnons sont une lampe de poche à dynamo qui éclaire le chemin grâce à ses deux LED et un bon gros sac à dos. Le dimanche matin, régulièrement je remplissais mon coffre d’une centaine d’ouvrages populaires avec une portion « science fiction » et « aventures » fournie mais aussi de petits romans sentimentaux, des fascicules, de vieilles bandes dessinées (souvent des récits sous bande), de vieux journaux dans des reliures éditeur ou amateur... Multiples plaisirs à bon compte : la découverte dans une caisse, l’extraction du volume convoité, la négociation de l’objet du désir, le portage dans le sac, le tête-à-tête à la maison, le rangement sur les rayons ou la remise dans un carton.

L’accumulation a été rapide. Puis est venu le temps de la recherche du complément. Le nombre de livres a grossi démesurément au point de m’échapper. Ma bibliothèque se constituait à mes dépens. Etait-ce encore la mienne ou étais-je déjà sienne ?

La brocante s’est prolongée dans le monde d’Internet. Fouiller sur les sites de vente de livres (ou d’autres choses), pouvoir échanger informations, données bibliographiques, livres avec des amateurs, … Internet m’a permis de compléter des manques dans certaines collections, d’en découvrir d’autres. Outil indispensable et addictif. Quelques pièces importantes en sont issues. Il y a aussi l’apport de la lecture numérique. Pour certains textes je ne mettrai jamais la somme réclamée (le plus souvent justifiée d’ailleurs par la rareté) par les vendeurs d’ouvrages. Reste alors des passionnés, éditeurs, associations ou particuliers pour offrir des versions numériques de ces livres inabordables. Une part du rêve mais ce n’est pas ma bibliothèque.

Ma bibliothèque idéale ? Je n’ai pas encore atteint mon idéal. Je ne l’atteindrai jamais – c’est bien la seule certitude. Mais il y a le sentiment d’œuvrer tel un archéologue et non un chercheur de trésors. Je crois plus important la collecte des tessons que constituent ces petits fascicules, ces ouvrages brochés aux couvertures défraîchies, ces livres de peu de prix, cet empire caché pour reprendre les mots de Francis Lacassin, méprisés par beaucoup dont on ramène le dimanche matin des caisses entières pleines de poussières et de richesses textuelles insoupçonnées. Pourtant c’est à la fois un héritage des générations passées et une source de plaisir de lecture. Les belles éditions ?. Les précieux cartonnages Hetzel comme les cartonnages « au globe doré avec dos au phare », « à la sphère armillaire type 2, deuxième plat aux palmettes » ne sont pas des objets de désir pour moi. Se les procurer n’est qu’une vile question d’argent, pas de recherches patientes. Bibliophilie sans doute. Je préfère l’obscur, « l’obscure clarté » du populaire. Le défrichement du domaine de l’oubli. C’est long. Minutieux. Fastidieux. Le domaine de l’anticipation ancienne est important. Cependant son exploration, si ce n’est complète mais au moins plus qu’un survol n’est, pas impossible à l’échelle d’une vie humaine car on est entre 3000 et 5000 textes relevant de la science fiction ancienne selon les annexions que l’on se permet ( roman préhistorique ou pas ? Utopie ou non ?) et les bornes chronologiques que l’on dresse (1939 ? 1945 ? 1951 ? plus tard ?).

C’est le plaisir de l’archéologue qui reconstitue un monde à partir de fragments mineurs. Les beaux objets ne sont pas ceux du quotidien. Et l’on veut préserver les chefs-d’oeuvre certes mais le reste aussi mérite attention. « Le chef-d’œuvre est un livre dont tout le monde parle et que personne ne lit » disait Hemingway. Les petits ouvrages que je collecte n’ont pas de prétention littéraire mais ce « petit patrimoine » a été lu. On y trouve des marque-pages sous forme d’une coupure de journal, d’une carte postale, d’un menu de communion, d’un morceau de papier, de carton ou de facture, d’un végétal pour lequel le livre sert d’herbier. Il y a des inscriptions amusantes (« donné à manger aux poules »), dont la dimension performative n’est pas évidente (« rendre à Marcelle »), courtes mais à l’authenticité certaine (« lu »), des noms d’anciens propriétaires, des dates de lecture...

Rien de tout cela sur les pages de garde des beaux cartonnages. Juste la sévérité d’un objet légitime. Ce n’est pas ma bibliothèque.

Ma bibliothèque s’est constituée. A mon corps défendant parfois. Je me contente de compléter, de combler les manques. Alimentation par une littérature alimentaire. « Comble de la perversité intellectuelle ? Transformer une lecture de consommation en une lecture de dégustation. Ne pas oublier de façon générale que toute consommation peut être source de dégustation » (Jean-Claude Vareille).

Ma bibliothèque me constitue.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 janvier 2012
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Messages

  • "L’obsucure clarté" du populaire : belle formule !

    Ces anciens livres, objets encore animés dans notre esprit, gardent leur saveur ancienne, ils ressemblent à des aérolithes venus d’ailleurs... Je repense à l’ouvrage de Jacques Sternberg : Une succursale du fantastique nommée Science-fiction.

    Un cinéma "populaire", aussi, Le Kursal, mais lui, il a été emporté par un bulldozer.

    Voir en ligne : Le Tourne-à-gauche

  • J’ai d’abord envie de réagir au dernier paragraphe de ce texte :« Transformer une lecture de consommation en une lecture de dégustation » (etc.) N’est-ce pas, finalement, l’effet que produit toute lecture qui persévère ? La lecture produit un effet de distanciation. Distanciation à l’égard du monde (et c’est souvent pour cela que l’on se met à lire au départ) mais également à l’égard de ce que nous lisons si nous persévérons dans nos lectures : avec le temps et l’accumulation des textes nous percevons autrement les livres, nous établissons des connections, des classements, etc. Et ceci peut se faire dans n’importe quel domaine que ce soit la poésie japonaise 16ème siècle ou la littérature populaire du 20ème. Et au nom de quoi faudrait-il hiérarchiser ces deux activités ?

    Par ailleurs ce que j’ai beaucoup apprécié dans le texte de Philippe Ethuin c’est l’effet stimulant qu’il a produit sur moi : j’ai immédiatement associé sur ma propre bibliothèque, comment elle s’était constituée et ce qu’elle était devenue. Bref, j’ai eu envie d’écrire également.