Malt Olbren | Dans toute ville des trous remontent...

les "Inside Houses" de Maltonius Olbren pour la première fois en traduction française – 26


Dans toute ville des trous remontent à la surface et y bâillent, on s’imagine que ce sont des parkings, des caves, des rampes mais c’est bien plus compliqué tu le sais. On peut les explorer un par un. Ce sont les jonctions aux galeries. Galeries des égouts et des câbles. Vraies tranchées armées. Puis les galeries des métros et convois. Stations abandonnées. Voies désertées. Et les abris : toutes nos villes ont conçu des abris. On peut quitter la surface et s’enfouir. Bombes, radiations, catastrophes. D’accord elles n’ont servi à rien, ces salles, ces machineries, mais elles sont là : on les surveille, on les protège. Il y a des plans. Et, dans les administrations, des spécialistes de ces questions. Plan pour la catastrophe, scénario pour la tragédie. J’en ai connu un : « Tu devrais écrire un roman », je lui avais dit. « Pourquoi, si nos scénarios valent déjà largement votre boulot », m’avait-il répondu : il avait répondu ça tu te rends compte. Et il me donnait des exemples : rien que du rationnel, rien que des chiffres, et des schémas, des analyses de risque. Ça a commencé là : toute ville, considère-la comme ces gens provisoirement sortis de l’enfouissement qui est la règle, et prêts à être ré-avalés. Comprends bien : je ne m’en sers pas pour mes livres. Mes livres sont parmi eux quand on les laisse sortir, qu’ils sont dans leurs appartements en hauteurs, leurs maisons dans les rues sans nom, mais moi je sais que est provisoire. Et je le sais parce que moi j’habite le sous-sol. J’ai le relevé précis des accès, des galeries, des ouvertures rectangulaires béantes qu’on croit être des parkings. Tu me demandes : ma maison d’écriture ? Elle est dessous. Ma vie ici, avec ceux qu’on laisse provisoirement au-dessus de la croûte à la surface, avec ses voitures et ses fenêtres – ça ne compte pas. Mes heures ici à la bibliothèque, parce que j’y suis avec mon laptop et ces visages, qu’ils ne savent pas que j’écris sur leurs dos, avec leurs visages, ça ne compte pas. Pourquoi un écrivain aurait une vie différente de tous les autres ? Juste, je suis prêt : regarde-dans mon sac, objets de toilette, disque de sauvegarde, papiers d’identité. S’il y a alerte, qu’on doive descendre, moi je descends avec tout. Et ma maison d’écriture est dessous : ils seront dans les galeries, dans les salles, dans les gouffres – ils trouveront mes livres en tant que livres qui savent déjà cela, livres qui avaient senti et écrit la catastrophe. Ils me diront quoi ? C’est déjà écrit dans mes livres : je ne demande rien, et même pas qu’on s’en aperçoive. Peut-être même, alors qu’eux seront dessous, moi qui ai passé toutes ces années à dénombrer la moindre entrée, le moindre accès, le plan exact des galeries, égouts, voies, salles, abris, passages, je resterai là-haut, à ma place habituelle, avec mon laptop, dans la bibliothèque publique.


responsable publication traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 janvier 2012
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