Emmanuel Delabranche | clichés

la ville, sa transformation, et ce qu’elle définit de relation, toujours enjeu premier de la prose d’aujourd’hui


note du 27 mai 2012
Parce que son blog à peine perdue est de plus en plus beau et riche, et aussi pour l’importance de ce texte, Une ville (13 boucles) mis en ligne sur publie.net il y a 2 mois, en ce moment préparation de la version papier, je remets en Une ce texte inédit d’Emmanuel Delabranche...

note initiale, 26 février 2012
La difficulté serait moins d’écrire que de voir. Ce n’est pas d’aujourd’hui.

Ce travail du voir est un travail sur soi-même. Il suppose l’apprentissage, les livres sur la ville, la dispersion des modèles théoriques trop simples. Comme il suppose la mise en expérience directe – la ville étrangère, se perdre dans les villes, le temps dans toutes les villes.

Y a-t-il une spécificité pour l’architecte dans ce travail ? Probablement pas. Enfin, rien qui serait déterminant à rebours pour l’écriture, par rapport à d’autres, en d’autres points d’énonciation.

C’est plutôt nous, qui perdons repère : dans le voir de l’architecte, chaque signe a une histoire. Ce qui est bâti n’est ni fixe ni pérenne. On l’a imaginé, dessiné, choisi parmi d’autres possibles, dressé en fonction d’un système précis de contraintes qui ne lui étaient pas résorbables. Et il n’est pas de signe qui ne puisse être annulé, repris, détruit.

Peut-être que la ville du Havre, si difficile à appréhender pour qui arrive de l’extérieur, attendait seulement son écriture.

Pour le face à face devant la mer. Pour la reconstruction radicale après la guerre. Pour ce qui s’y joue du travail.

Emmanuel Delabranche est architecte – l’architecture qu’il pratique, chantiers urbains à fondre chaque fois dans le contexte d’une nouvelle ville, et qu’il enseigne (à l’école d’architecture de Rouen). Il a mené sa première enquête sur Le Corbusier photographe. Le texte qu’on accueille sur publie.net, Une ville (13 boucles) est un jeu fascinant de nappes d’écriture chaque fois liées à un système précis de perception, construction, cinétique de la ville. Un texte important – chaque texte qui se saisit ainsi d’un modèle non convenu de la ville nous donne à nous, en retour, d’autres pistes pour nos présents, nos villes.

Le texte ci-dessous est inédit, il est le premier d’une série qui s’intitule Clichés. La photographie interrogée (photographie ci-dessus, E. Delabranche) et traversée dans cette même construction du voir. Retrouver son propre travail photographique dans son blog à peine perdue.

FB

 

Emmanuel Delabranche | clichés


Le fleuve et le ciel confondus d’un même gris et toi tache bleue filante comme sur la route

Quelques bateaux perdus de remonter le fleuve croisant juste des troncs au sens inverse arrachés aux rives

Villes reconstruites en bord de seine scènes reconstruites en bord de ville et toi de filer sans y prendre gare

Le port devant immense taché de mille conteneurs et ponctué de grues aux bras de géants

La poussière du charbon de la centrale au gris déjà se mêlant

Tu n’y arrives pas par hasard rien ne t’y mène tu y vas c’est comme ça un pas l’auto un poids lourd t’y dépose t’arrachant à la ville t’en écartant

L’odeur simple te situerait suffirait à faire exister chacune des choses qui t’entourent qualifiant l’espace comme lieu celui où celui dans lequel et toi d’y ressentir les masses se soulever les monstres d’acier se déplacer juste les yeux fermés sans même entendre un souffle un battement un bruit

Les yeux ouverts tout se donnerait et le bruit tu l’entendrais pareil et les odeurs à plein nez alors c’est les yeux clos les mains sur les oreilles que tu avances suivant les reliefs du sol ses traces d’usage

Tu y es debout démuni entouré comme isolé pivot d’un monde invisible et noir mais un monde prégnant envahissant qui t’enveloppe t’habille c’est ça l’espace t’habille te revêt te représente comme ces vêtements que tu portais ou crois porter

L’air ici il n’y en a pas pas plus que d’espoir rien pas là pour ça ni lui ni toi et ta main de parcourir le vide mouvements perdus les bras en avant te protégeant tu aimerais mais tes mains pour ne pas entendre alors rien pour découvrir ce en quoi tu es

De l’air y en avait en son temps mais ça passe et quand l’air est chargé on ne l’appelle plus ainsi on dit irrespirable étouffant à en mourir mais personne ne meurt plus là depuis longtemps ou très discrètement

Et tu y es pas eu d’autre choix tes pas juste eux et toi tu vas ouvrir les paupières voir la lumière et elle de t’éblouir et toi de ne rien voir de mieux comme ça juste le blanc à la place du noir la brillance l’éclatement

Tu t’y attendais savais en avais l’expérience mais on y peut rien ce n’est pas toi qui vois mais eux et toi seulement de ressentir l’invisible alors c’est parti de là tu as ouvert les yeux et le monde en même temps

Tes pieds se sont arrêtés une chose à la fois une seule la lumière maintenant et toujours les mains pour ne pas entendre comme pour éclaircir la situation apprends à trier et après tu verras

Le blanc s’évanouit se fondant dans une grisaille qui découpe chaque chose maladroitement comme si les limites étaient progressives les choses une et le monde de te dire ça

Et le point se fait toi au centre et le reste autour de tourner et chaque chose de se dessiner le mur et son béton le sol et ses rails les quais et les grues et la poussière comme suspendue et le port d’exister mais tu avais deviné l’avais déjà en toi

Un semi-remorque franchit l’horizon et l’espace de se courber comme ton dos et de se retendre étirement des choses au-delà de ce qu’elles semblent être paraissent sont

Un tapis file au-dessus de toi noir de charbon et de bruit et de le porter au tas comme à l’abattoir le pousser au four le cuire en tirer le rouge et les autres couleurs avant d’électrifier la ville

Des remorques partout autour sorte d’insectes morts posés au sol cimetière de métal ferraille attendant on ne sait quoi d’autre que la rouille du temps et du sel et du charbon

L’eau tu la vois bras de mer dedans entrant la terre perçant ce sol lourd de l’activité des hommes aux grasses poussières et voir ce mur à nouveau ce mur voile de béton feuille de ciment aux lettres dessus inscrites comme tout désignant

Impossible de s’arracher au sol trop pesant qu’il est comme si à lui seul tout il portait traces et histoires déchets et tes pas de ne pas t’emmener rien immobilisé et les masses de fer autour de bouger de définir le vide comme le plein

L’eau tu la vois mais n’y vas pas à quoi bon s’avancer tant le port est déjà vrai ici sur ce quai alors tu retires tes mains de ta tête et un bruit sourd t’envahit avec la lumière et le gris et tu tombes

La terre des hommes est là

Un mur surmonté d’un barbelé et la presqu’île d’être coupée en deux réservant une zone de ton regard mais son bruit de l’entendre de te prendre engins déplaçant des pelletés de charbon de part en part

Et l’eau le long de l’apporter le noir de le poser au quai

Au loin c’est pareil les cuves cylindres de fer aux couleurs des eaux d’ici de se décaler collier de perles aux polluants issus des sols moins rare que l’air respirable et l’horizon de garder comme secret ce sang aux reflets de mouche

Et l’eau le long de porter le fer le porter en mer vide de son poids déposé à tes pieds et toi tant de peine à avancer et tout alentour de s’ancrer

Pourront toujours détruire les monstres de béton les murs anti-vent les grues de métal rien ne remplacera jamais ce sol comme sur la plage le sable

Tu entends la ville au loin et en vois la côte qu’une percée dans le ciel gris éclaire comme un décor sur la scène d’un théâtre et tout là de briller et toi et le port de rester dans l’ombre pesanteur que même la lumière ne contre

S’arracher au sol objectif atteint ton pas t’emmenant et le noir du seuil de venir ensommeillé à ton pied et toi de porter cette histoire à laquelle tu ne peux rien ni n’a jamais participé pourtant tu en mesures la charge comme sur tes épaules et te tire pour affronter mais quoi

Le soleil tape ton dos maintenant chauffe l’air et les couleurs jaune noir et vert de ressortir et le bruit d’accompagner chaque valeur d’un mouvement associé et toi de participer avancer avancer encore aller vers le nord ne jamais l’atteindre juste tenter de s’en rapprocher

Il y a ces bâtiments dans le port comme dans une ville des blocs aux fenêtres murées dont on doute qu’elles aient un jour eu d’autres fonctions que la simple lumière sur la machine et l’homme à côté de s’y pencher comme ruines aux secrets cachés

Et des numéros presque neufs les chiffres impassibles aux années

Tu lèves la tête lampadaire immense quatre projecteurs intacts et des fils de tendre le ciel comme pour l’éclairer lacérant le gris et le blanc de fins traits répondant aux lignes blanches du sol régulièrement espacées de cadrer les remorques stationnées

ça pourrait être un parking de supermarché ou d’un multiplex périurbain juste les véhicules qui changent mais l’espace le même et autour des enseignes comme des boutiques chaînes inscrites sur les portiques et les grues et la matière première qu’on commerce comme partout aujourd’hui

La mort est là pas besoin des hommes et eux de la répandre en chaque chose qu’ils ont aimée on abandonne que ce qu’on a porté et le port autour de toi d’en avoir l’odeur comme un corps oublié

Au bord du vide tu t’arrêtes effrayé l’horizon n’est plus que mur et percées peinant à trouver réelle échappée

Et la lumière au loin de revenir te plongeant dans le contre-jour et le port de sombrer et le sol de te reprendre de sa poussière noire

Où sont-ils tous et le sol d’en porter traces comme les murs les voix

Rien ne pourra effacer ça la lutte la lueur le leurre et finalement au bout leur mort

Lève la tête et quoi tu ne comprends pas qu’ici plus rien n’est beau que ces choses restées ne valent rien à devoir garder fallait les sauver avant et ils ont lâché

Tu vois les traces comme à chaque disparition celles du fret celles des camions celles des cargos amarres en place protections flottantes mur anti-vent de la taille du volcan

Et eux de ne pas comprendre

Faudrait tout raser effacer les preuves rebâtir repartir assainir le sol planter des arbres des centaines d’arbres comme témoignage mais nettoyer cette trop large mémoire

Le sol toujours de te retenir mais n’en a que faire c’est toi qui es étranger et lui de vouloir figer en toi cette suie charbonneuse comme sur lui déposée

Comme si le sol le voulait se vengeait

La ville au loin et le port comme abandonné routes immenses et droites tirées silos de béton au grain de peau grossier terrains stériles lune terrestre fusées ancrées et des mâts et des tours phares de pointer le ciel éperdument

La ville on la rénove la nettoie de ses parasites parents pauvres prisonniers chômeurs au temps indéfini on lui jette des lignes de transport rapide des vitrines éclairées et des touristes bien conduits

N’en a que faire la ville de la misère et du port

Tu la vois de là elle va bien se relève de ses cendres accepte son béton sa rigueur devient une chance quand on sait la prendre et si le port meurt le sport gagne la partie et le stade d’étaler un bleu cobalt sur les anciens triages au moins ça rapportera

Et toi de t’enfoncer les poumons lourds les pieds ancrés les yeux inondés et la mer de monter devrait tout recouvrir devrait tout enlever

Faudrait une vague une seule qui de la main passerait le voile et le temps de disparaître en ce lieu qui n’a plus d’hommes pour le voir seules des machines comme des avoirs

Le port finit la seine alors la ville commence et d’être perdu dedans

Et voir l’écluse au nom royal s’ouvrir un bateau la quittant

Rien à gagner ici ni même l’envie de jouer dans ces quartiers loin du centre que plombe la pauvreté barres au milieu du port isolées

Et les nouveaux centres commerciaux de faire surface glissés dans des docks rénovés comme tes illusions perdues

Tes jambes se plient tu t’écroules et pourquoi pas toi tu t’assois sur la terre noire en prends à pleines mains elle te recouvre t’embaume

Le vent souffle sur le port à finir de le mettre à terre à le faire prendre la mer à le mener au large

Le vent souffle sur le port et nous d’en parcourir une dernière fois la marge


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1ère mise en ligne 26 février 2012 et dernière modification le 27 mai 2012
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