campagne électorale, 11/15

de la proportion de crânes rasés


On voyait apparaître les crânes rasés.

Ce n’était pas bon signe. Les crânes rasés étaient ceux du premier cercle qui pensaient que déjà tout était perdu.

Ils se rasaient le crâne, on les appelait les crânes rasés, cela signifiait qu’ils ne croyaient plus à la victoire, la proportion de crânes rasés dans le premier cercle était déterminante pour les intentions de vote elles-mêmes.

C’était mystérieux en même temps. On savait que les sectes guettaient. Et surtout les sectes des riches. Les premiers, les plus riches, les 1-sectes, comme ils se nommaient eux-mêmes.

Les candidats le réfutaient : ils n’avaient pas d’amis riches, ils étaient des gens modestes.

Et lui, lui le tout premier, avait déclaré la guerre aux 1-sectes. Il l’avait déclaré publiquement : c’était inadmissible.

Je suppose même, parce que je n’ai pas été le regarder, qu’il a répété le mot « inadmissible », en appuyant sur la deuxième syllabe.

Il venait de le découvrir, là, au bout de ses 5 ans de mandat : la moitié des plus riches des 1-sectes, toute une moitié des sociétés du CAC 40, ne payait pas d’impôt.

Et le plus grand, le pétrolier, le roi de l’essence, qui s’en fichait plein les fouilles à chaque hausse de trois centimes, sur chaque bruissement de guerre : pas un pet d’impôt cette année.

Alors il leur avait déclaré la guerre, une vraie guerre pétrolière : ils me paieront 300 millions, avait-il publiquement déclaré. Sur onze milliards et quelques de bénef net, remarquez, le pétrolier, ça n’allait pas leur faire grand mal.

C’est ça le problème des gens modestes : ils ne savent rien de la vie des riches, alors ils ne supposent même pas. « Quelqu’un m’aurait prévenu plus tôt, ces cinq ans, avait-il publiquement déclaré, j’aurais agi de suite... »
Comment aurait-il pu penser un tel déni de justice, là, chez des gens civilisés, à trois pas de son Neuilly, et qu’il la voyait de sa fenêtre, la tour Total ?

Alors il l’avait dit : « Croyez-moi, j’ai mis cinq ans à m’en apercevoir, mais ça va barder, je vais vous les faire payer, moi les riches, que je ne savais pas... » (Je ne corrige pas, c’est que la syntaxe ce n’était pas trop sa spécialité – les riches et la syntaxe, deux zones d’ignorance, c’est ça les gens modestes...)

Mais la proportion des crânes rasés avait brusquement monté.

 

Photographie © AFP-Nascimbeni, 06/03/2012 – utilisé sans permission, c’est pour la cause.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 8 mars 2012
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