de la tectonique des plaques en milieu urbain

un des labos les plus secrets du plateau de Saclay


Nous avons trouvé le chemin, bien sûr, mais nous serions passé mille fois devant sans oser entrer, ni même nous questionner sur ce qui se passait là.

Les labos à côté, oui : on était dans le secteur de géologie terrestre, du département de mécanique des fluides en milieu poreux. Plus précisément dans leur annexe concernant la cinétique des milieux dits pâteux ou semi solides.

Non qu’il y ait véritablement urgence : vous pensez, le destin de nos villes, de nos micro-communautés, rapportés à l’échelle du désordre du monde... Mais on avait compris, il y a quelques années, que tout ce qu’on avait progressivement découvert concernant la dérive des continents, le mouvement des grands plaques tectoniques, le jeu de recouvrement des grandes fissures sous-marines, pouvait nettement s’accélérer en milieu vibratile (et non vibratoire, on nous expliqua).

Ce qu’était la ville, depuis le début des années 70, avec la vibration continue des autoroutes, la percussion des chantiers lourds et circulants, le tapis de circulation automobile qui recouvrait l’hyper-ville avec un pic de densité énorme rapporté au reste du territoire. C’est la discontinuité des îlots vibratiles hyper denses, par rapport à l’ensemble d’un territoire où la vibration mécanique n’a pas de conséquence, qui a créé cette surprenante mobilité, on nous expliqua.

En gros, on avait repéré trois îlots mobiles, en phase d’accélération repérable à échelle humaine de temps : la Défense bien sûr, Marne-la-Vallée et le Plateau de Saclay.

mise en évidence de la dérive tectonique du plateau de Saclay en 20 ans, preuve n° 1

La Défense avait été basée sur le principe d’une île urbaine, lancée au milieu de sa banlieue pauvre (Puteaux, Courbevoie, Nanterre, quels noms...). La Défense n’allait plus si bien. On avait noyauté quelques cabinets d’urbanisme en leur demandant, sous le sceau du secret, de recruter quelques physiciens de la matière. Sous prétexte d’urbanisme, on avait tendu autour de la Défense ces ponts censés briser l’île, créer le lien avec les villes adjacentes (Puteaux, Courbevoie, Nanterre, quels noms...), et développer de nouveaux bâtiments de bureaux hors la voie express vibratile qui entourait la Défense. Bien sûr, on nous expliqua, avait-on seulement appliqué un vieux principe de la marine à voile : amarrer l’îlot urbain et l’ancrer. Actuellement il ralentissait, et les micro-fissures avaient tendance à se propager moins rapidement. Mais il était difficile de savoir si ce ralentissement était effectivement dû au travail d’ancrage par les ponts, ou bien seulement par l’effet tourbillonnaire du rapprochement de la zone centrale de la capitale, et son périphérique à effet repoussoir.

À proximité immédiate, un autre îlot avait été stabilisé : l’île Seguin, il avait suffi de la raser, son mouvement de remontée du fleuve, devenu incontrôlable, avait été stabilisé. On hésitait du coup à y reconstruire, même si ce n’était pas pour en faire l’usine automobile qu’on y avait connue (le problème des usines automobiles, d’Aulnay à Flins, c’est plutôt qu’on en avait bien trop).

On s’inquiétait moins de Marne-la-Vallée : le parc d’attraction Disney ralentissait de lui-même. Sur ces terres friables et glaiseuses, la permanence des manèges et des ondes sonores avait entraîné un glissement de surface vers le point de moindre résistance, il ne s’était pas dirigé vers Roissy, heureusement planté sur une arête de grès plus résistive, et avait amorcé une dérive tranquille vers les frontières du nord-est – que Disneyland se retrouve d’ici quelques décennies à Verdun ou Douaumont arrangeait tout le monde, et s’il allait jusqu’au Luxembourg encore mieux. Mais il faudrait du temps. Peu de gens s’étaient aperçus des travaux déjà effectués pour déplacer et rallonger progressivement la ligne de TGV – les nombreux retards, avec parfois répercussion au plan national, étaient dus à ces travaux discrets. Et les musiques de manège et odeurs de frite dès à présent ne dérangeaient plus beaucoup de riverains.

mise en évidence de la dérive tectonique du plateau de Saclay en 20 ans, preuve n° 2

Mais le plateau de Saclay c’était plus grave, d’où la présence de ce laboratoire et sa banalisation, le secret qu’on entretenait à son propos. La ligne de RER encaissée dans la vallée adjacente avec la route nationale à haut débit, l’axe autoroutier de l’ouest avec ses boucles d’accès avaient peut-être moins contribué à la mise en place du phénomène, que le développement du lourd pôle Renault Guyancourt (ce qu’on y avait appelé l’affaire des suicides n’était peut-être pas étranger à ce secret industriel et urbanistique) à l’ouest du plateau, et surtout la façon dont, dès les années soixante, on avait poussé à bout les expériences sur les trois réacteurs nucléaires du CEA (—Connaissez-vous l’anagramme de « centrale nucléaire », me lança un spécialiste, mettez « cancer ruine » et je vous laisse deviner le mot qui précède...). Comment aurions-nous pu apprendre ce que nous savons aujourd’hui de la fission nucléaire, sans ces expériences ? On avait récemment tenté de demander au Centre d’essais de propulseurs d’inverser la direction de ses tunnels et souffleries, mais l’effet n’était pas encore mesurable.

Côté est, avec le château de Versailles et cette banlieue molle et tranquille, le socle parisien n’offrait pas de résistance suffisante : le mouvement s’accélérait, les 28 kilomètres pourraient être facilement avalés. On n’excluait pas un point de stabilisation du plateau de Saclay au centre de l’actuelle capitale, remplaçant majestueusement de toute sa hauteur et son ovale l’île de la Cité.

mise en évidence de la dérive tectonique du plateau de Saclay en 20 ans, preuve n° 3

Très discrètement, comme on avait envoyé des physiciens à la Défense, des urbanistes avaient rejoint ici le labo : la butte Montmartre et la butte aux Cailles, dans le glissement progressif du plateau, s’aplatissaient notablement. Et la ville de Paris, avec en son milieu cette presque montagne vierge, où les tracteurs continuaient de faire pousser le colza, avec ses trois réacteurs nucléaires à sa poupe, présenterait des originalités qui n’étaient certes pas préjudiciables au tourisme futur. Un genre de Central Park en plus haut, évoquait-on dans les modèles 3D, où pourquoi pas reconstituer une cathédrale à l’identique (ou y installer la cathédrale de Chartres, qui valait bien celle de Paris, mais dont personne ne se préoccupait plus, voire même un parc de cathédrales, Reims, Bourges, Amiens, qui permettrait de les découvrir toutes en même temps, où Paris n’en avait jamais proposé qu’une seule).

Alors qu’ils éteignaient devant nous le vidéo-projecteur avec les modélisations 3D de cette dérive mesurable du plateau, nous nous sommes enquis des dates prévues et des modélisations temporelles. La question manifestement gênait. On nous pria de l’oublier. Les visages blêmes et tendus regardaient ailleurs. Mais nous aussi, de cet instant-là, avons considéré autrement les multiples travaux et chantiers installés sur cette frange sud du plateau, tout au long de sa falaise la plus abrupte.

 

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mai 2012
merci aux 940 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page