Mahigan Lepage | Une chambre à Poitiers

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Vassili Golovanov | « Ma méthode pour écrire c’est de tout essayer sur ma propre peau »
Souvenir de la 1ère rencontre avec Mahigan Lepage, son tout premier séjour à Paris, la langue rocailleuse de l’outaouais (mais je ne connaissais pas le mot), mais qu’est-ce qu’il était venu faire à Saint-Étienne (tiens, du coup, souvenir que c’est là qu’avoir croisé aussi – et plus depuis – Guillaume Vissac...) là mystère encore inexpliqué, c’était donc en 2006, puis ces types-là évidemment on le sait tout de suite que cette façon de parler c’est quelqu’un qui écrit, même si les écrits on en prendra connaissance au moins 2 ans après, passé quelques autres rencontres, comme ça, sans appuyer. Et Mahigan voyage, de Paris il fiche le camp au Népal, repart au Québec ou au Mexique, puis retour Paris, de là au Népal, ce qui explique qu’il soit dès le départ dans publie.net n’est-ce pas, et quand je prends mon café le jeudi matin au 2nd Cup du coin de Ste Catherine en face l’UqaM à Montréal normal qu’il soit-là n’est-ce pas encore. Après, fait ce qu’il veut où il veut comme il veut mais jamais cessé de le lire via son site et autres textes, dont Vers l’ouest. Et c’est la première fois qu’on vase communique ensemble, plus on est proche mieux on doit garder les distances, mais il a trouvé la sienne – d’ailleurs il vient d’acheter un billet d’avion Montréal-Asie aller-simple. Ceci étant dit, j’accueille son Poitiers, il accueille mon Kamouraska et c’est en frère.

Pour Kamouraska rien Kamouraska pas (peut-être avec virgule, sais plus si ce matin dans le TGV en ai mis une ou pas, ce soir fin de lecture à Marseille/Marelle un peu nase), n’aurais pas écrit ce texte sans la page d’Arnaud Maïsetti sur Rimouski : Où est tu ? et c’est très bien qu’Arnaud soit là en tiers. Sacré Arnaud qui écrit des fictions de 160 pages en un seul paragraphe et pas moyen de faire passer ça sur la Kobo Fnac qui a décidé que les gens normaux n’écrivaient pas de paragraphe de 160 pages...

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Et bien sûr au rendez-vous des vases de Brigitte Célérier pour la totale des échanges.

 

Mahigan Lepage | Une chambre à Poitiers


Et je revenais dans ma chambre de Poitiers, ma petite chambre de Poitiers, qui sentait le moisi, qui était à l’écart de la ville ville, Poitiers, en-dehors des murs, il y avait un boulevard, et puis une petite rue, et une autre petite rue, c’était là. Avant de venir à Poitiers j’avais rêvé sur cette rue, cette maison, j’avais même regardé sur Google Map pour voir comment c’était, cette rue, cette maison, et puis j’étais arrivé et ce n’était que ça. C’est toujours comme ça, c’est toujours que ça, rien de plus que ça. Une rue. Une façade. Une maison. C’était la France, alors la maison elle avait cette grisaille, cette humidité aussi dans le crépi de la façade. C’était une maison de partout. C’était ici, c’était Poitiers. Au rez-de-chaussée il y avait un garage et puis le cabinet de médecin du propriétaire, qui était le père d’un des colocs. Parce que j’avais plein de colocs, dans cette maison. On était six étudiants, dans cette maison. On vivait à l’étage, c’était assez grand mais on était quand même six, même qu’un des six il vivait dans le grenier, pour monter à son lit il devait passer par la chambre d’un autre. Moi j’avais ma propre petite chambre, où je revenais, la fenêtre donnait sur la cour et sur les toits d’ardoise, les mêmes toits que partout, genre orangé ou ocre, et puis les gouttières et puis les chats. Sur le plancher de ma chambre il y avait du tapis, du tapis vert, laid, et qui devait retenir l’humidité, parce que ça sentait le moisi dans ma chambre de Poitiers. Et sur les murs il y avait de la tapisseries, une tapisserie bleue, pas belle, et qui devait elle aussi être toute mangée de moisissures. L’impression que j’ai quand je pense à la France, à la Belgique aussi un peu, c’est que c’est humide, sur les façades, à l’intérieur, dans les cours, dans les rues, sur les toits, c’est humide, la France. Alors moi je m’étais retrouvé là, dans ma petite chambre à tapis vert et tapisserie bleue, pas beaux, dans ma chambre humide qui sentait le moisi, donnait sur une cour pas entretenue, et sur des toits parcourus de gouttières et de chats. Et mon lit il était petit et pas confortable, le matelas était défoncé il y avait des ressorts qui me repiquaient dans le dos. Et alors je me demandais Mais qu’est-ce que je fous ici ?, on se demande toujours ce qu’on fout ici, quand on vient d’arriver ailleurs. Mais tout ça c’était pas si important, l’humidité, la moisissure, la laideur, c’était pas vraiment important, mais pour moi ça devenait important et je m’en rappelle parce que j’allais pas bien. Les colocs ils était très sympas, il y avait trois Français et un Suisse allemand et puis une Chilienne, ils étaient tous très sympas même si la plupart ils avaient une vie très différente de moi, ils étaient bien sympas et on mangeait ensemble souvent le soir, et on faisait la fête en groupe aussi des fois. Ils étaient bien sympas et on se faisait la bise, même entre gars on se faisait la bise, il y en même un, des colocs, un Français, le fils du proprio, quand il se levait le matin il faisait la bise à tout le monde, tu étais en train de déjeuner et le gars il venait te coller un bise sur la joue, fallait vraiment que tu sois en France pour vivre ça. Ils étaient sympas, les colocs, mais ils avaient d’autres vies et d’autres envies que moi, la Chilienne c’était une casanière les soirs elle restait regarder la télé elle était contente, le Suisse c’était un Erasmus il sortait toujours avec d’autres étudiants étrangers, et les Français c’étaient des Poitevins ils venaient d’ici ou de très proche alors ils avaient leurs cercles d’amis et leurs copines et le reste. Et puis ils faisaient la fête, ils étaient plus jeunes, étudiants en médecine et science et autre, et ils faisaient la fête comme on fait la fête quand on a vingt ou vingt-deux ans à Poitiers, une fois ils avaient organisé un party à la maison ils avaient tout tapissé le plancher de carton c’était comme ça. Alors que moi j’avais vingt-six ans c’est pas si vieux mais je commençais un doc, je n’étais pas vraiment là pour faire la fête surtout que j’allais pas bien. J’essayais de trouver mon sujet de doc mais je trouvais pas mon sujet de doc. Ça faisait des mois, un an que je cherchais mon sujet de doc sans trouver mon sujet de doc. J’aurais voulu trouver un sujet qui prolonge mon mémoire de maîtrise, ça avait bien réussi, mon mémoire de maîtrise, tellement bien réussi que j’avais gagné des prix, pour mon mémoire de maîtrise, j’avais même reçu une médaille de la représentante de la Reine au Canada, je suis pas fier de le dire maintenant mais dans le moment j’en étais tout fiérot. J’avais compris ce qu’il fallait faire, pour recevoir des bons mots et des bonnes notes et des honneurs. J’avais compris qu’il fallait imiter les profs, pour recueillir l’adhésion des profs. Alors je m’étais mis à faire comme eux, je citais autant que je pouvais et je multipliais les notes de bas de page et les références et je faisais l’intelligent je faisais le beau. Et ça m’avait bien réussi, de faire l’intelligent parce que j’avais ramassé tous les honneurs. Et maintenant je ne demandais pas mieux que de continuer dans la même voie pour encore recevoir des bourses et des honneurs mais je n’étais plus capable de continuer dans la même voie. J’essayais pourtant, j’essayais et plus j’essayais moins j’étais capable de continuer. Quelque chose en moi était sur le point de se briser, je ne pouvais plus continuer comme ça, continuer à faire le beau pour les bourses et pour l’honneur. À chaque semaine, à chaque jour j’inventais un nouveau projet de thèse, plus ou moins en prolongement de mon mémoire, mais chaque fois ça s’effondrait, c’était tout carré et abstrait, c’était comme si je voulais monter une construction avant même de savoir ce que j’allais mettre dedans. Je passais des jours entiers à penser à mon projet de thèse, je marchais et je pensais à mon projet de thèse, et le soir dans ma chambre moisie je pensais à mon projet de thèse. J’avais ma blonde qui vivait à Paris, c’était une Québécoise, j’allais la voir un week-end sur deux ou sur trois, j’étais pas fâché de quitter Poitiers, à Paris on était un petit groupe de copains québécois et on allait dans les restos et dans les bars et dans les concerts et on s’amusait bien. Mais derrière la tête j’avais toujours ce noeud, mon projet de thèse, et dès que j’étais seul j’essayais de le dénouer, mais à force d’essayer de le dénouer en fait je le resserrais, ce noeud, c’était parce que je pensais justement, parce que je pensais trop que je me bloquais. Et je retournais dans ma chambre de Poitiers, ma petite chambre à tapis vert et tapisserie bleue, et je recommençais à penser, et je resserrais encore plus le noeud. Et le jour j’allais à la fac, fallait prendre le bus de la grande place c’était loin de l’autre côté de Poitiers des bâtiments tout plats tout écrasés, je suivais deux cours à la fac, c’était des cours de master et je ne m’étais pas fait d’amis dans ces cours, il y avait une distance entre les autres et moi, peut-être parce que j’allais pas bien, mais aussi à cause de l’âge et du doc, je crois, même que des fois les autres étudiants me vouvoyaient, parce que j’osais lever la main et parler, c’était mal barré. Je finirais quand même par rencontrer des types dans mon genre mais ça serait long. Il y avait cette fille qui vivait avec son copain de l’autre côté de la ville, une fois elle m’avait invité à venir chez elle regarder La soupe aux choux en buvant du vin et du pastis chaque fois que les personnages ils buvaient du vin et du pastis, après une demi-heure elle était partie se coucher et j’avais continué avec son copain. Et puis il y avait ce couple qui vivait à l’intérieur des murs, près de la grande place, ils m’ont invité à venir boire de l’eau de vie qu’ils fabriquaient eux-même, ils habitaient un appart encombré et vivant, le gars il avait une barbe il l’a encore que je sache. Sinon j’étais plus souvent seul. Parfois le soir je sortais de ma chambre, pour essayer de fuir la déprime, et je marchais jusqu’à la ville, la ville ville, à l’intérieur des murs, ce n’était pas loin, une dizaine de minutes à pied. Je marchais dans les rues étroites aux façades grises, aux portes fermées. J’arrivais à la grande place, avec son éternelle mairie fleurie, et puis je descendais sur les petites avenues commerçantes, partout en France il y a ces quartiers commerçants près des grandes places, et puis après j’arrivais à une autre place, là où il y avait la vieille église moyenâgeuse de Poitiers, avec ses clochers en pignons de pin. Il n’y avait rien à faire à Poitiers. Peut-être, si j’avais été bien, j’aurais trouvé à faire, je serais allé au ciné, il y en avait un ou deux, ou je serais entré seul dans un bar, j’aurais rencontré du monde. Mais je n’allais pas bien, et je retournais dans ma chambre, ma petite chambre humide, en dehors des murs de la ville. Et parfois le soir j’écoutais Serge Bouchard me raconter des histoires, par Internet, c’étaient des histoires d’Amérique, d’Indiens et de Canadiens français, d’aventurières et d’explorateurs. Et sa voix grave me rassurait, son parler du pays me calmait, je l’écoutais avant de m’endormir, l’émission ça s’appelait De remarquables oubliés. Et le lendemain je me réveillais et je reprenais l’écheveau, j’essayais une centième fois d’échafauder un projet de thèse qui se tienne, mais ce n’était que théorique, que cérébral, il n’y avait pas de chair, alors très vite ça cassait, et je recommençais. Je ne suis pas très bon pour demander de l’aide, mais cette fois j’étais très désespéré alors j’avais écrit à mon directeur québécois, j’avais deux directeurs, un québécois et un français, j’avais donc écrit à mon directeur québécois pour lui dire mon désarroi, et il m’avait juste répondu « Courage ! » alors j’étais retourné en moi, j’étais rentré dans ma chambre intérieur, ma chambre qui sentait le renfermé. Et j’avais continué à échafauder des projets de thèse tous plus compliqués et plus vides les uns que les autres. Et ma blonde était venue me visiter une fois ou deux, je lui disais ce que je vivais mais elle n’y pouvait rien, bien sûr qu’elle n’y pouvait rien, personne n’y pouvait rien, pas même moi. Et puis enfin à un moment j’ai décidé de tout lâcher. Finies les théories et les plans et les échafaudages, j’allais juste lire et relire des livres et on verra bien. Alors j’allais à la librairie dans la ville, sur une des avenues commerçantes aux rues pavées, j’allais à la librairie et j’achetais des livres. Et je retournais dans ma petite chambre et je lisais, je lisais, sans rien attendre, sans rien chercher d’avance, je lisais et c’était tout. Et je me disais Trouve des livres que tu aimes, et pour le reste tant pis. Et j’ai lu, j’ai lu. Seulement de la littérature contemporaine, là-dessus je n’avais pas lâché le morceau, parce que les auteurs des autres époques étaient tous glosés, et que moi je voulais de la fraîcheur, du neuf, pas des livres ensevelis sous d’autres livres. Alors j’ai lu, lu, et relu des auteurs contemporains. Jusqu’à ce que je décide de lire un peu plus celui-là que les autres. Je l’avais déjà lu un peu, mais juste un peu, juste les romans de chez Minuit, les vieux livres. Maintenant je lisais les récits de chez Verdier, plus récents. Et les titres à eux seuls m’appelaient, qui parlaient de machines, de mécanique. Pourquoi ça m’appelait, c’est pas le temps encore de le dire, mais ça m’appelait, ça rejoignait un noyau en moi. Et puis ces livres ne parlaient pas de, de machines, de mécanique. Ils étaient machines, étaient mécanique. On pouvait donc faire ça avec la langue, aujourd’hui. C’était un auteur contemporain et bien vivant mais malgré ça il était glosé, pas énormément glosé encore mais glosé quand même. Et je connaissais un peu la glose autour de cet auteur contemporain, mais quand je lisais les livres je trouvais que ce n’était pas ça. Et dans les entrevue que je lisais l’auteur il s’en défendait bien, que ce soit ça. Et sa parole était libre et elle parlait de l’intérieur de la littérature et pas de l’extérieur. Et c’est alors que j’ai décidé de faire ma thèse sur ses livres, et de ne pas en parler à partir de la glose que je connaissais mais restait à l’extérieur et qui ne collait pas. J’étais dans ma petite chambre quand j’ai décidé ça, je m’en souviens. Je me souviens surtout des couleurs. Du tapis vert. De la tapisserie bleue. Et des livres jaune or de chez Verdier. À partir de ce moment j’avais basculé, et c’était irréversible. J’avais basculé à l’intérieur de la littérature, si je peux dire, et de là je ne ressortirais pas. Et même si ça me vaudrait des incompréhensions et même des rebuffades et puis d’être boudé par la représentante de la Reine au Canada, il n’y avait plus de retour en arrière possible, j’étais de l’autre côté. Et dans cette bascule il y avait déjà l’écriture, ça viendrait bientôt, très bientôt, quelques mois plus tard je commencerais à remplir un carnet en vue de Relief. Et peut-être que pour en arriver là il me fallait ce séjour de trois mois d’automne à Poitiers, cet enfermement, cette solitude, cette gangue des campagnes alentour, peut-être que si j’avais été à Paris déjà il y aurait eu trop de dehors, trop de fête, trop de distractions. Il me fallait cette chambre à Poitiers, où jour après jour je retournais, pour aller au bout du trop-penser jusqu’à briser, et basculer de l’autre côté. Il me fallait cette humidité et cette moisissure et ce tapis et cette tapisserie, et la vue sur les toits et les gouttières, et les façades mangées et les murs de la ville, et l’isolement des campagnes. Il me fallait aller, dans l’enfermement, jusqu’à l’étouffe, pour déboucher, tout au bout, sur des aires intérieures. Alors j’ai quitté Poitiers, et je ne suis jamais revenu dans la chambre à tapis vert et tapisserie bleue, qui sentait le moisi.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er juin 2012
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