Pierre Ménard | Blois

pour les #vasescommunicants, échange avec liminaire.fr via 2 explorations GoogleStreetView


Pas vrai, je me suis dit, les vases communicants abordent leur 3ème année et jamais fait d’échange encore avec Philippe Diaz, dit Pierre Ménard, à qui pourtant on doit cette appellation [1]... et alors bien sûr que peu de jours qu’on n’ait pas échange sur un projet ou l’autre, puisqu’on se croise avec Philippe sur le terrain des ateliers d’écriture, de publie.net et d’ici là dont il est le fondateur, et bien sûr l’exercice quotidien du blogging.

Philippe a pris les devants, il y a quelques mois, dans le travail à partir de l’outil extraordinaire de production fictionnelle qu’est Google Street View. En ce moment, via le projet qu’il mène en commun avec Anne Savelli et la villa Marelle à Marseille, Laisse venir.

Ce travail sur Blois en fera partie. Et moi, pour m’approprier le même outil, je suis simplement reparti au village natal, quitté en 1964, c’est sur Liminaire et ça s’appelle Saint-Michel en l’Herm.

À noter qu’on peut aussi considérer ce texte comme un hommage à Jean-Christophe Bailly et son Dépaysement.

FB

- pour l’ensemble des vases communicants, le blog au rendez-vous des vases proposé par Brigitte Célérier.

 

Pierre Ménard | Blois


Il faut suivre la flèche comme nous suivons nos souvenirs.

Nous appelons cette chose qui surgit dans le noir, dans l’abandon, dans le vide, dans la faim, dans la nuit, dans la solitude, une image. Et le spectacle à quelques pas toujours, immobile comme un peu d’air qui n’entre pas. C’est d’autre chose qu’il s’agit, délibérément. Des gribouillis raffinés comme des cibles, des flèches et des cycles changeants. Raturer, gribouiller, c’est rendre noir. Rendre noir, c’est anéantir la forme visible. Cet équilibre précaire, entre fureur poétique et sens de la nuance. Traverser le jour relève de l’exploit.

Les arbres plantés il y a cent ans pour rayer une route ne sont plus là. Flèche, clocher, mer des arbres, que cette ligne de la route fait disparaître ardemment avec leurs maisons, qui étaient de grandes maisons dans leur temps.

Je confonds les routes, les villes se mêlent dans ma mémoire, les raccourcis sont des détours déguisés.

Ces surprises du parcours auxquelles je ne m’attends pas. Sur un mur par exemple, le dessin d’un visage remarqué presque par hasard, à la dérobée. Je me perds dans une ruelle (en sortant de la Départementale de Meung-sur-Loire), j’emprunte un petit chemin qui longe la Loire en contrebas, rue Abbé Pasty, à Baule, et là, j’avise le visage d’un enfant aux traits semblables à ceux d’un homme barbu peint sur la porte métallique rouillée d’un bâtiment voué à la destruction. Comme une apparition.

Suivre la flèche, toujours.

Soudain, tout disparaît derrière une rangée d’arbres. Apparition fugace et lointaine, comme la fêlure engendrée par les rêves à l’instant du réveil. Chaque regard porté sur le paysage intègre les traces de l’existence passée. Nous voyons bien plus loin que ce que le présent du réel nous donne à voir. Les portes multiples par où passent les arguments.

Joie des découvertes, face à l’uniformité de la conduite qui semble tout effacer (et qui s’accorde aux paysages disposés le long des autoroutes).

Je ralentis mon allure, du coup. Je prends mon temps. Je reprends ma respiration. Le temps suspendu. Dans prose, il y a repos.


C’est l’arpentage du temps et de l’espace qui relient et séparent toutes ces photographies prises sur le chemin.

« Parce qu’elle est aussi, à sa façon, une ombre, ou le dépôt d’une ombre, rappelle Jean-Christophe Bailly, dans son livre L’instant et son ombre, toute photographie est le souvenir d’un rayonnement, d’une occurrence du rayonnement, et la prémonition d’une ruine, ou d’un effacement. »

À Tavers, les dolmens ont de jolis noms : pierre tournante, vert galant, et clos du ver.



Parfois, dans un endroit dans lequel je suis déjà venu en vacances, il y a quelques années, je peine à reconnaître d’emblée le lieu. Il suffit que je n’y revienne pas à la même saison, ou que j’y parvienne par un côté différent de celui par où je suis venu la première fois, pour troubler ma perception, mais l’impression persiste toutefois, en apercevant la forme inédite des fenêtres de la boucherie, d’une familiarité avec cet endroit : j’y suis déjà venu, en effet.

Entre tentatives de reconstruction du passé, apparitions, disparitions et perturbation du temps. Peut-être y-a-t-il des moments où nous glissons dans une autre réalité, sans pouvoir en reconnaître la vérité, c’est aussi une tentative de parler de ces moments là, impalpables, troublants et remplis d’une inquiétante étrangeté ?

Je circule dans les ruelles escarpées, reconnais peu à peu le style des maisons, les jardins en fleur, et le nom des lieux, les souvenirs refont peu à peu surface, et tout me revient brusquement en mémoire, en empruntant la rue des eaux bleues.

Outre la très belle couleur bleue de ses eaux, la source de Tavers ressort du réseau karstique par un siphon. À la sortie du calcaire de Beauce, recouvert par les sables de Loire, les eaux remontantes (sous pression) doivent encore traverser une certaine épaisseur de sable, brassé et remué sans arrêt par la pression et le courant. On voit donc au-dessus des points de sortie, des remous agitant en permanence ce sable. Alors que le fond du mini-lac où arrivent ces eaux est sombre, le sable brassé en permanence à la verticale des émergences est très propre, avec la belle couleur dorée des sables de Loire, d’où le nom des Sables d’Or donné localement à ce site.

Etrange de reconnaître l’endroit où j’ai passé une semaine avec Caroline, dans un gîte (je crois que c’était rue de l’Angleterre), dont je ne pensais pas pouvoir me souvenir avec cette précision. Circuler en ville, au hasard des ruelles, et passer devant une maison dont je me souviens avoir rêvé, longtemps après notre séjour sur place. Ne pas se souvenir du lieu, mais par le souvenir troublant d’un rêve, celui d’une maison, revenir sur ces lieux habités. Retrouver le Chemin des eaux.

Les parcs forment, en ville, des archipels de verdure.

Parc de Chambord : une île dans le paysage de mes souvenirs d’enfance.

Nous partions en voiture, au soleil levant. Sur la route de bitume rose du parc de Chambord, il fallait rouler lentement, une parenthèse dans le parcours effectué jusque-là à vive allure ; levés tôt, partis de banlieue à l’aube, premiers villages traversés, dont nous ne percevions que quelques rares bribes dans la pénombre matutinale, ensommeillés, les yeux chassieux, quelques images vagues, fuyantes, à demi-endormis à l’arrière de la voiture.

Il faut rouler lentement à cause des animaux qui peuvent sortir d’un bosquet sans prévenir, à n’importe quel moment. Des panneaux mettent d’ailleurs régulièrement en garde les conducteurs. Toute la traversée du parc se fait donc dans l’attente, derrière la vitre arrière de la voiture, dans la tension, l’attention. Puis c’est le château qui apparaît au bout du chemin, inattendu, miraculeux, merveille architecturale qui fait figure inédite d’animal en pierre.

Découvrir que des endroits que je pensais inaccessibles, loin des routes ou fermés à la circulation, sont finalement abordables. D’un château l’autre. Surprise de pouvoir ainsi atteindre la terrasse du château d’Amboise.

Et d’admirer la vue que l’on a depuis la ville haute sur le reste de la ville, malgré les nuages gris de cette journée d’automne.

À Amboise, je croise une jeune fille, assise sur un muret de pierres longeant les bords de Loire. Elle porte un casque audio blanc sur ses oreilles.


Je ne saurai jamais ce qu’elle écoute, sa musique préférée, mais je devine ce qu’elle dessine : le logis royal au sommet de la colline castrale, sur la rive opposée de la Loire.

Un peu plus loin, ce sont des canards que je croise sur la route.

Pour trouver La ville aux Dames, il faut prendre La Carte, c’est un lieu-dit. Et c’est alors que je découvre, avec ravissement, une ville dont l’ensemble des rues et ruelles a la particularité pittoresque de porter uniquement des noms de femmes célèbres. Les habitants répondent au nom de gynépolitains. La Ville-aux-Dames doit son nom au Xe siècle au latin Villa Dominarium (domaine des maîtresses, au sens féodal) désignant le fief de l’abbaye des religieuses de Saint-Loup, située sur le territoire de l’actuelle commune et dont Hildegarde fût l’abbesse en 941.

Dès que le soleil est voilé par un nuage, que le temps se couvre à peine, mon regard perd tout à coup de sa vivacité, je ne vois plus le paysage de la même façon, les maisons me semblent ternes, les champs deviennent mornes, l’horizon ordinaire et sans relief.

Présence obsédante de l’eau (rivières, fleuves, lacs), le long des routes, serpentant et traversant les principales villes de notre périple. C’est toujours l’occasion d’une pause, un temps d’arrêt, un regard songeur. Par-delà le parapet du pont, c’est beaucoup plus loin que le regard se porte. Cette eau, toute cette eau, à perte de vue, c’est la mer qu’elle annonce.

Jean-Christophe Bailly, encore lui, et Le dépaysement : « La Loire, et c’est par là qu’elle est vraiment elle-même, est en effet un fleuve propice aux fantômes et aux effrois, elle a dans sa couleur quelque chose qui emporte le vert au-delà de lui-même, dans une épaisseur huileuse et noire qui, pourtant, s’entrelace à un discours tumultueux de bulles et de tourbillons. Et il suffit qu’au-dessus de cette eau parfois profonde et rapide, parfois sourdement stagnante, le long des îles ou des rives ainsi que dans quantité de zones marécageuses, vestiges d’un cours majeur irrégulier, des traînées de brouillard le matin ou la nuit s’éternisent, pour que quelque chose de fantomal se mette à exister - un peu comme si le fleuve, au lieu de ne faire que passer, s’attardait en rôdeur à la lisière des villes qui le bordent. »

Chambres obscures de la grande maison de Blois, chambre noire de la mémoire gardant, latente, l’image qu’on se fait de la vie. Chambre noire, le roman d’Anne-Marie Garat, les développe et les révèle. Entre positif et négatif, ce roman est en effet le récit minutieux et tendu d’une famille et de ses photographies. L’auteur invite au « lent décryptage d’une réalité fuyante » constituée essentiellement par les secrets et les tragédies d’une famille qui se rassemble dans les chambres obscures d’une grande maison de Blois et s’y révèle comme les photos dans une chambre noire.

Fragmentation du monde réel et de la mémoire, volonté obstinée des hommes de refuser de se souvenir, de savoir.


« Il est grand temps de prendre la photographie, il faut se dépêcher. Avant que le nuage éblouissant d’absence, dans un grand éclair sidérant, efface le paysage de son silence. »

[1Eh non... Mon partenaire a meilleure mémoire que moi : nous avions déjà échangé dans le cadre des #vasescommunicants alors que je résidais au Québec, en décembre 2009, texte à partir d’une photo d’un toit de Montréal, et je n’aurais pas dû oublier (je ne l’avais pas oublié, sauf que j’aurais été le chercher dans son site et non dans le mien, son texte d’une forme d’attente sans fin...


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 juillet 2012
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