Stones, 7 | les dents pourries de Kilburn

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Ronnie Wood, malgré ses efforts, a toujours tenu les seconds rôles. Dans le Jeff Beck Group, le jeune et brillant guitariste accepte de tenir la basse pour pousser l’ombrageux soliste. Quand il entre dans les Faces, c’est le chanteur, Rod Stewart, qui accapare l’identité et les regards.

Ronnie Wood n’est pas du monde un peu épais et rauque des musiciens rock, ces taiseux. Il a commencé par les Beaux Arts, et se veut d’abord peintre. Continue d’ailleurs, mais pas sûr que les portraits agrandis de ses copains musiciens, si célèbres soient-ils, marquent l’histoire autant que ceux de Bacon. Son frère aîné, Art Wood, est saxophoniste : c’est lui qui fait partie de la première vague Marquee, autour d’Alexis Korner. Le petit frère découvrira comme ça Jimmy Page et les autres bien avant tout le monde.

Ron Wood, au début, joue de la guitare comme tout le monde joue de la guitare. Mais il a cet élan de société, cette capacité à rester bon copain, qui vont faciliter le chemin. Le Jeff Beck Group est une contribution solide à l’histoire générale du rock anglais, et la voix de Rod Stewart, avant même les Stooges, la voie tracée pour le hard rock.

Dans la redistribution globale des cartes des années 70, quand tout est plus dur, plus industriel, Ron Wood veut jouer sa propre partie. Ça passe par un album solo. Tant pis si on a la voix de Rod Stewart en moins bien, et qu’on ne joue pas de la guitare avec l’invention de Jeff Beck. Il vient des Beaux Arts et ne renie pas le jazz ou l’expérimentation : jouer cette carte-là. L’album s’appellera I’ve got my own album to do.

La situation de Ron Wood avec les Rolling Stones est déjà complexe, même un an avant le départ de Mick Taylor. D’un côté, au fond du jardin de sa maison londonienne, il prête à Keith un logement de secours, pendant que se défait son couple avec Anita Pallenberg, et qu’il consacre ses nuits à l’héroïne ou à sa recherche. De l’autre côté, Ron Wood a été l’un des premiers (mais pareil pour Richards à Redlands, pour Jagger à Stargroves, pour Harrison, Page et d’autres) à s’installer un studio de niveau professionnel dans le sous-sol même de sa maison. C’est là que Jagger invite souvent Page, Wood et d’autres à enregistrer des maquettes de chanson, tout simplement dans l’optique où l’état de Richards justifierait son éviction.

Pour imposer l’album solo, il faut des noms : les Stones auront passé le printemps à boucler les mixages de It’s only rock’n roll (but I like it), c’est ainsi que Richards et Jagger tour à tour se sont retrouvés à voisiner Wood en train d’enregistrer, et ont contribué amicalement – il s’agit de propulser un gars qu’on aime bien, et qui fait désormais partie de leur sphère privée, même s’il est toujours le petit frère.

Et, pour lancer le disque, Wood décide de ces deux concerts à Kilburn – on s’appellera les First Barbarians (le terrain est tout prêt pour les New Barbarians de 1979, mais ce sera un autre épisode). La légende veut que Wood aille secouer Richards en train de s’abrutir à l’héroïne dans le fond du jardin : — Bouge ton cul, move your ass...

Mais ce qui est totalement imprévu, côté Wood, c’est l’écart délibérément pris avec le schéma basique du rock : les deux musiciens qu’il convoque pour basse et batterie sont des pointures, ils jouent en studio pour tout le monde, et des meilleurs, mais s’enracinent dans un champ plus large, et hors du rock. Il y aura Ian McLagan des Faces pour la nappe et la continuité (leçon que garderont plus tard les Stones), Wood leur donne vraiment le premier rôle : cette entrée en scène est une des plus surprenantes de l’histoire du rock, totalement à côté des clichés. Andy Newmark lance sa batterie (et quelle batterie), puis Willie Weeks ajoute sa basse (on fera dans l’ordre contraire pour un autre morceau étonnant, Crotch Music). Progressivement, Ronnie Wood dans son étonnant habit de scène, à conserver dans un musée des oripeaux seventies, se glisse dans la langue étrangère.

Mais quand le morceau est installé, c’est un autre pan de vocabulaire qui tombe : ce que font Richards et Wood, vocalement et instrumentalement, fonctionne comme un duo. Il n’y pas tant de distance entre le Sure the one you need de 1974 et le Respectable de 1978.

Ronnie Wood participera assez peu aux enregistrements de Black & Blue, il est le guitariste des Faces, on n’imagine pas l’embaucher pour les Stones. Il assurera le remplacement de Mick Taylor pour la tournée de 1975, et en jouera parfois les solos note à note (autre épisode). Mais la bascule des Rolling Stones avec Ron Wood, ça ne commence pas dans Love you live, ça commence en plongeant Keith Richards dans une autre éprouvette que la sienne : la basse de Willie Weeks et la batterie d’Andy Newmark (ce qu’ils retenteront en 1979 avec Stanley Clarke et Ziggaboo Modelist, autre épisode) – ça commence les 14 et 15 juillet 1974, à Kilburn.

Au fait, c’est la dernière fois qu’on verra publiquement les dents pourries par l’héroïne de Keith : juste après le concert, en septembre, dans une clinique suisse, il se les fait changer par des inaltérables.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 juillet 2012
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