Stones ; 23 | voir Altamont et mourir

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones : aujourd’hui "vases communicants", on passe les clés à Olivier Hodasava


Depuis 3 ans, le 1er vendredi du mois, on s’en va chacun écrire chez les autres. Chaque fois l’occasion d’une expérience d’écriture, d’un défi en partage.

Olivier Hodasava propose avec son Dreamlands Virtual Tour, depuis bien des mois, toute une suite de voyages, parallèles, explorations diverses, à partir de GoogleStreetView et de Yandex. C’est un des sites les plus fascinants qui soient, par sa façon de réorganiser des voyages oniriques, plastiques, et de les reconstruire chaque fois dans une illusion de réalité parfaite.

Avec sa démarche et ses outils, mais sans sa virtuosité (GoogleStreetView demande une bonne pratique (voir aussi chez Liminaire et lui chez moi le mois dernier), je me suis embarqué sur les chemins Lovecraft dans Providence.

Et Olivier s’est emparé des Rolling Stones, avec un parti pris qui rappelle celui de Bruno Serralongue période faits divers à Nice : Altamont vide, Altamont aujourd’hui... Pour compléter cette incursion Altamont, ne pas manquer Sharon Tate ne verra pas Altamont de Marc Villard, sur publie.net.

Lire chez Olivier Hodasava mon texte Il n’y a pas de rue Lovecraft à Providence. Pour l’ensemble des "vases communicants", lire la liste proposée par Brigitte Célérier : au rendez-vous des vases (17 échanges, 34 blogs !).

 

Olivier Hodasava | voir Altamont et mourir


Keith Richards : La Californie étant ce qu’elle est, la journée avait été belle, mais il s’est mis à cailler vraiment dès que le soleil s’est couché. Et là, un enfer à la Dante a commencé à se mettre en place (Life, éditions Robert Laffont pour cette citation comme pour les suivantes).
Un concert dans un coin paumé. Des Hell’s Angels au service d’ordre. Des provocations. Des bastons. Des coups de couteau… Voilà. Nous y sommes : Altamont, décembre 1969.

1969 ! Avant décembre, il y a eu août : Woodstock sur la côte Est, 500 000 personnes réunies. Et sur scène, entre autres : Joan Baez, Creedence Clearwater ou Jimi Hendrix. Une déflagration, à l’échelon mondial.
Les Stones, qui tournaient pourtant aux Etats-Unis, faute d’invitation, n’ont pas été de la fête.
Impensable pour eux, ils le sentent bien, de ne pas prendre part au mouvement. Alors ils décident d’un concert gratuit pour clore leur tournée. Sur la côte Ouest. Et pour bien faire, ils invitent d’autres groupes, histoire que ça ressemble à un festival.

Dans cette histoire, il est aussi question de cinéma. Un film a été tourné à Woodstock, initié par la Warner Bros. Il doit sortir en 1970. Jagger, roi de l’entourloupe, veut damer le pion à la major et sortir son propre film avant elle.
Alors, on fait appel aux frères Maysles. Les frères Maysles travailleront vite, ils s’y sont engagés. Ils enregistreront tout. Le film s’appellera Gimme Shelter.

Le concert, en fait, n’aurait jamais dû se dérouler à Altamont, un bled paumé de chez paumé dixit Keith Richards. Non, ce que les Stones avaient imaginé, c’était San Francisco et le Golden Gate Park. Mais, pas fins, ils en avaient fait l’annonce avant même de prévenir la ville. Et la ville, s’estimant en position de force, avait demandé 4 millions de dollars. Inconcevable, même pour l’un des groupes les plus riches du monde.
Il avait fallu imaginer une solution alternative : le Sears Point Raceway, un circuit automobile du côté de Sonoma.

Avec l’accord du directeur du circuit, on avait commencé à installer la scène.
Seulement voilà, le circuit appartenait à Filmways, une boîte de production. Et Filmways possédait une filiale, Concert Associates, qui avait produit les deux derniers concerts des Stones sur Los Angeles et qui, au moment du partage des recettes, s’était sentie méchamment flouée.
Filmways révisa ses exigences. À nouveau, on parla en millions de dollars.
C’est alors qu’un type téléphona. Il proposait son propre circuit de stock-car pour trois fois rien, accessible par l’autoroute et situé à 60 km au sud-est de San Francisco – c’était à Altamont.
On demanda aux techniciens si c’était jouable de démonter, remonter. Ils répondirent qu’ils pouvaient fabriquer, faute d’une véritable scène, au moins une estrade – 80 cm de haut. On était à une poignée d’heures du concert. On estima qu’une estrade pourrait faire l’affaire.

Altamont donc. De grandes prairies toutes en pentes. Un maigre circuit. Et puis rien d’autre.
Il faut laisser les voitures sur une bretelle d’autoroute pas encore en service et finir à pied. Mais bon, pas de quoi effrayer une procession de hippies.
Côté infrastructure, rien ou presque : pas de sanitaires – juste quelques tranchées avec des planches par-dessus. Des échafaudages instables en guise de cintres pour les éclairages. Une sono merdique. Pas de tentes pour les antennes médicales. Et des Hell’s Angels, drôle d’idée des Grateful Dead, pour assurer le service d’ordre face à des centaines de milliers de personnes pour une bonne part sous acide. Des conditions idéales pour créer, au mieux, un joyeux bordel.

Soleil couchant. C’est à Gram Parson et ses Flying Burrito que revient l’insigne honneur d’ouvrir les festivités. Ils n’ont pas fini leur set qu’un vacarme dantesque couvre la sono : ce sont les Harley des gars du service d’ordre.
Pour bien faire, les motards débarquent avec battes de base-ball et queues de billards coupées. Ils prennent possession du devant de la scène.
Très vite, les esprits s’échauffent. Les Hell’s Angels chargent.
Marty Balin, chanteur de Jefferson Airplane est assommé alors qu’il tente de s’interposer.
Le show se poursuit.
Entre chaque groupe, ce qui n’arrange rien, il faut démonter le matériel, installer le matériel. Ça n’en finit pas.
La nuit est de plus en plus noire. L’ambiance de plus en plus électrique.

Il est plus de 3 heures du matin quand les Stones se pointent enfin sur scène. La température frôle les zéros mais les esprits sont incandescents.
Keith Richards qui en a pourtant vu d’autres : l’ambiance était épouvantable, franchement flippante.
Les bagarres dans les premiers rangs se multiplient.
Le concert est interrompu.
Les Hell’s Angels ne sont pas loin de s’en prendre au groupe.
Mick Jagger, avec une humilité rare chez lui, tente tant bien que mal de lancer des appels à la raison.
Et puis, on se dépêche d’enchaîner les morceaux, la peur au ventre.
Arrive Under My Thumb. Les Maysles filment toujours : de nouvelles ondulations dans la foule, une nouvelle bagarre.
Et puis un trou noir de silence – suivi d’un cri animal.

Gimme Shelter, le film : à vitesse réelle on ne voit pas grand chose. Mais au ralenti on devine une lame qui se lève à trois reprises et s’enfonce dans un corps jeté à terre. C’est une fille, tout près, qui a crié. Elle s’appelle Patty Bredahoff. Le corps qui s’effondre est celui de Meredith Hunter, 18 ans, son copain.
On évacue le corps.
Les Hell’s Angels décrochent.
Et le show reprend. Il fallait bien, justifieront les membres du groupe, pour éviter encore pire.
Street Fightin Man est le dernier morceau que les Stones jouent avant de s’engouffrer, avec leur entourage, dans un hélicoptère (14 personnes dans un engin prévu pour 8).
Rideau.

*

Alan Passaro sera le seul motard à être jugé. Il plaidera la légitime défense, Meredith Hunter étant sensé avoir brandi une arme (jamais retrouvée).
Alan Passaro sera finalement acquitté.
Quant au bilan du festival, il sera plus lourd encore avec trois autres décès : deux personnes écrasées dans leur sac de couchage par un conducteur sous acide et une autre noyée dans un canal d’irrigation.
La légende veut également que quatre enfants soient nés.

Gimme Shelter est visible sur internet.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 3 août 2012
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