Stones, 27| comment être le père de Mick Jagger ?

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Joe Jagger, silhouette maigre et fragile, aura eu le temps de voir son fils anobli : Mick Jagger devient sir Mick, belle plume dans le cul grince Richards, puisque les relations ne sont pas au beau et que c’est au nom de la quantité d’impôt rapportée par le groupe que la digne Angleterre érige ses pairs.

Se dire que sir Mick n’aurait fait cela que pour eux, ses parents, qui si longtemps n’ont pas compris le gâchis qu’était à leurs yeux la carrière de chanteur rythm’n blues quand il avait décroché l’entrée dans la première école de commerce du pays, la London School of Economics, quittée avant la fin de la deuxième année ? Si au moins avec ça il gagne de l’argent, dira sa mère des Rolling Stones, et puis : si au moins son école ça l’aide pour gérer ça... Je crois que les photographies d’agence de presse aux funérailles de la mère de Mick sont les seules où on le voit pleurer (tous les hommes pleurent, mais il n’y a pas de raison qu’on l’exhibe).

Dans le mystère absolu que reste le destin de Mick Jagger, ce mélange de dureté et rigueur, cet abandon à ses propres folies, ce jeu permanent d’arbitraire et de dérive, la première inconnue c’est l’absence de formation musicale. Et qu’on n’en plaisante pas, merci : prenez Bright lights, big city, dès le début, sur cet art de sculpter chaque diphtongue et attaque de consonne de chaque mot de n’importe quelle chanson, la voix non pas comme intérieure ou impulsive, mais projetée et construite, extérieure à soi-même autant qu’un violoncelle, à quoi se rajoutera plus tard un similaire et époustouflant travail du corps. Qu’il ait eu à apprendre, ça oui. Chez Alexis Korner, par exemple, et cette anecdote racontée par Jack Bruce – pas un tendre, plutôt une peau de vipère, Clapton ne dira pas le contraire – qui, pour se moquer de cet arriviste de banlieue, qui n’a jamais même chanté dans une chorale de paroisse, lancent avec Ginger Baker un rythme décalé entre eux deux pour le perdre. Et Brian Jones alors (on est dans ces semaines de la première formation) se plaçant devant lui et lui redonnant le rythme que les deux autres ont éclaté.

Inconnue donc première : quand la guitare fait rêver les adolescents, lui ne s’en fera même pas offrir une. Son premier et seul achat sera le micro Reslo personnel qu’il promènera longtemps, dans les débuts des Stones.

Sa mère est née en Australie (dès la première tournée des Stones là-bas, il ira faire connaissance des oncles et tantes), et, de coiffeuse, s’est faite représentante en produits pour les boutiques, shampoings et fixateurs et teintes – cela non plus n’était pas l’industrie que c’est devenu. Discrétion de l’empire Jagger : pas eu moyen de trouver en quelle année les revenus du fiston lui ont permis d’arrêter.

Son père, lui, est prof de gym. Et c’était le défi, dans l’écriture du bouquin : solliciter ces éléments, les positionner dans le puzzle, mais sans jamais leur donner un lien de causalité qui leur soit disproportionné.

Positionner les tenseurs, et les maintenir dans leur juxtaposition sans en déduire un jugement ou même un enchaînement. En voilà les deux éléments que je considère comme essentiels, et pourtant, selon la formule favorite du cher Gilles Deleuze, « sans rapport énonçable » :
- Joe Jagger est féru d’Amérique. Il se rend régulièrement de l’autre côté de la mer (bateau, avion ? ce n’est pas encore si simple, dans les années cinquante). Il rapporte des USA le basket-ball, et fonde la première fédération anglaise pour ce sport. Le jeune Michael Philip le pratiquera donc toute son adolescence, et, surtout, sera le premier à arborer à l’école les chaussures qui vont avec. Ça fait quoi, d’être le seul ou presque à marcher dans des baskets quand personne ne sait ce que c’est ?
- Joe Jagger est un militant du sport. Doivent devenir populaires (s’il avait su que ça mènerait à cette gabegie inutilympique de ces semaines, il s’en serait probablement abstenu, n’est-ce pas James Phelge) d’autres disciplines que celles qui fournissent aux paris populaires, donc le foot et la boxe. La BBC lui confie (nous on a la messe) une émission télévisée du dimanche matin. En 1958, on estime à 10 000 le nombre de londoniens avec télévision, ça va bien sûr exploser. Les balades en montagne, escalader une paroi, monter une tente, un art d’enfant. Joe Jagger se fait accompagner par le fiston. Le gamin de douze ans fait les démonstrations devant les caméras.

Voilà, c’est tout, ce feuilleton s’arrête là. Peut-être n’y a-t-il pas interférence entre les deux éléments mentionnés ci-dessus, et le choix d’un destin de chanteur, art scénique, art corporel, et sculpture de tout l’entier de soi-même en chaque mot banal prononcé.

Peut-être y a-t-il élaboration d’une strate souterraine en soi-même, d’un territoire ou d’un défi, d’un sentiment de soi qui y prédispose, et exerce à la guerre que cela sera.

Mick Jagger a plusieurs fois tenté l’expérience autobiographique et même, au moins une fois, touché pour cela un à-valoir comme ni vous ni moi ne saurons prétendre. Il n’a pas pris les choses à ce niveau-là, et s’est ensablé. On l’aurait bien pourtant aidé à y marcher.

Et, pour ce qui me concerne, combien j’aimerais aussi reconstituer, dix lignes chacun, le dessin de vie des sept autres membres de l’équipe de basket.

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 août 2012
merci aux 789 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page