formes d’une guerre | 40 fois crier

des voix recluses dans les murs fous des villes



• Texte publié dans Peur & formes d’une guerre chez Tiers Livre Éditeur, merci de votre soutien !

Toujours été attiré par ce que disent ceux qui monologuent à voix haute dans les villes, dans les couloirs de métro et dans les halls de gare. Toujours trouvé dans cette instance de la parole détruite cette rage capable en retour de condamner, passer à l’allégorie.

C’est ce dispositif que j’avais déjà utilisé au début de Décor ciment : souvenir précis, en 1986, avoir accompagné une amie (la directrice de la bibliothèque, Dominique T… !) récupérer sa voiture à la fourrière, passage au commissariat, un type était là, derrière la paroi de plexiglas épais de la cellule. De cette image naîtrait ce monologue – profération – que j’ai l’impression de poursuivre de forme en forme.

Déjà, pour Peur, il y a 3 ans, avec Dominique Pifarély, Eric Groleau, François Corneloup et Thierry Balasse, on avait cherché pour la scène un bloc crié, bloc tendu qui puisse être dit fort et sans pause :

Phrase comme : je ne suis pas docile. Phrase comme : comme. Phrase comme : comme on crierait des noms. Phrase de noms, et crier que plus, crier que marre, crier que partir. Phrase que : seul, et puis t’appeler, lui, toi, toi, qui fuyez. Phrase qu’on tait. Phrase qui dit qu’on ne comprend pas, qui énumère ce qu’on ne comprend pas, phrase qui assemble ce qui échappe à nos phrases parce que tel n’est pas ce à quoi on voulait employer le langage, réserver le langage. Phrase comme : je ne me tairai pas. Phrase comme : obéir non. Phrase comme : je et tu et nous en avant, qu’on décide de dire et qu’on ne cessera pas. Phrase qui serait ce qu’on pourrait tous ensemble et crier et dire, et ensemble lancer, faire que le langage soit un mur, une érection, un palais dans le ciel, un monde et qu’il emporte la chape et les plafonds, une phrase comme une tour et nous pour l’escalader, la tour. Au lieu de ça vois : ils voudraient qu’on rampe.

L’atelier principal de Formes d’une guerre a été ce blog commencé de façon anonyme, habakuk.fr, vers avril-mai 2009, dans le trouble de savoir le départ imminent pour un an d’Amérique. A l’arrivée à Québec, quelques mois plus tard, dès la première semaine, j’en reprenais les textes ici dans le site principal.

Mais cette façon d’énonciation reprise des vieux hurleurs bibliques, Habakuk, Amos, Osée, et bien sûr Jérémie, je voulais qu’elle s’entende dans l’arrière-fond. Je me souviens parfaitement de ce carrefour de Montréal où, très longtemps, j’étais resté – à distance, sans le gêner – écouter la langue de cet homme qui hurlait face à la ville, sous la hauteur démesurée des tours, dans le vent coupant de novembre.

Plus tard, ne me resterait qu’une silhouette, capuche sur la tête, bras levés vers les façades reflétant le ciel gris nord – pourtant, à rechercher la photo, pas de capuche, juste ce sac à dos et cette posture penchée du corps. Concaténation d’images, comme dans le début du Vertige de Sebald.

Dans le principe de ces Formes d’une guerre, chaque moment textuel suppose un narrateur particulier. De la distance entre mon propre corps sur scène et la logique propre à chaque voix (plutôt voix que personnage, revenir en amont de cette bascule qui s’est inaugurée loin après Rabelais), naissait pour moi la possibilité d’improviser jusqu’au bout. Le texte uniquement comme partition.

Dans cet outil polyphonique qui est la reprise web, par Philippe De Jonckheere (et compacité de l’être ensemble, à quatre, dans le temps qui menait à ce spectacle et le spectacle lui-même), on trouvera plusieurs versions de cette partition pour l’impro – mais toujours sur une boucle particulièrement dure de percussion, percussion à blanc, tendue elle aussi, par Michele Rabbia.

Quand la voix qui surgit n’est pas vôtre. Bien plus avant que la vôtre. Sur le plateau, c’est à la posture de cet homme que je songeais, sa façon de se pencher en avant, à l’interlocuteur absent qui était pour lui une nécessité : si quelqu’un traversait son champ de vision il se taisait, si quelqu’un approchait il se tournait. Écrire dans cette posture et ce mouvement.

 

quarante fois parler, quarante fois crier


Quarante fois parler, quarante fois crier, quarante fois la parole prise mais qui devant le mur où je parle pour s’arrêter, qui dans la cour où je parle pour faire le crochet ? Qui là où je parle vient traverser sinon rapidement sinon dans l’ombre sinon se cachant : on prend des raccourcis on passe vite pour ne pas voir la cour où je parle où je crie, on s’arrête à peine devant le mur où je suis. Et quarante fois j’ai parlé, quarante fois j’ai crié, quarante fois j’ai dit : – Arrêtez ! J’ai dit : – Que les morts meurent ! J’ai dit : – Honte sur vous, visages lisses, qui paraissez souriants là où les décisions sont graves ! Quarante fois j’ai levé ma parole comme la terre et les débris les gravats et déblais des morceaux de la ville, quarante fois j’ai ramassé, abandonné sur le bitume et sur le ciment des trottoirs les fragments de chair de la ville, quarante fois j’ai tendu à bout de bras au-dessus de moi les mots de la ville j’ai dit : – Ce n’est pas là notre terre, ce n’est pas là notre temps, ce n’est pas là le visage qu’on demande à l’autre, ce n’est pas là le visage qu’on donne à l’autre ! Arrêtez, j’ai dit : la ville est un feu éteint, la ville est un jeu fade, la ville est une carte de crédit tout le temps sortie, arrêtez, vos danses en cravates sont des danses pauvres, ô monde des puissants ou qui vous croyez tels. Arrêtez : ils sont debout sur leurs perrons de ministres et fabriquent les gros titres ils sont vides, et dans les alvéoles de ciment on assiste au monde comme à une danse faite pour plaire, où l’image et le titre du lendemain remplacent chaque matin l’image et le titre du jour. Arrêtez : la voyez-vous, l’ombre crépusculaire qui s’étend sur nos villes – qu’on examine, aux trottoirs et dans les cours, ce qu’il faudrait enlever, nettoyer, racler, repeindre. Quarante fois que je souhaite un monde repeint et le pourri, qu’on l’enflamme. Voyez les prisons : elles débordent. Voyez les hôpitaux et cliniques : ils débordent. Voyez les lieux de liesse à pas cher, et les concerts gratuits, et les cinémas Multiplex : ils débordent. Voyez les parkings devant les supermarché le samedi, voyez les rocades et feux rouges chaque soir à six heures : la ville s’ensable. Voyez la mort même : industrie, commerce. Quarante fois qu’à la nuit, dans le milieu de ma cour, devant ce mur, je sors et je crie : qu’on cesse ! Mais les fenêtres même sont vides. Si je crie, on les ferme. On se moque même de qui parle : on n’écoute pas, et voilà. On ne lui dit même pas de se taire, on referme le double vitrage, on rouvrira quand il aura fini. Moi je placarde sur la ville la menace où elle est : mais ce n’est pas moi qui l’énonce, moi je constate, moi j’avertis. Quarante fois que je me place dans la cour et dis : – Méfiance. Que je dis : – Éveil ! Que je dis : – Rassemblement ! Mais ils sont à regarder leurs images, ils sont dans leurs alvéoles, devant les écrans en bleu gris des ordinateurs qui luisent, devant les éclats rouges des images qui bougent : on ne regarde plus que la nuit fournie, on ne regarde plus la nuit nôtre. Qu’on laisse aux hommes vides leur ville et sa nuit, on oublie la nuit qui était celle d’avant notre temps, d’avant la ville. Qui pour se lever, qui pour s’éveiller, qui pour se méfier, qui pour dire de se rassembler, qui pour oser arrêter ?

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 août 2012
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