je les ai enterrés dans le jardin

un ordinateur mort emporte quoi de vous ?


Je les ai enterrés dans le jardin. Nos pièces à vivre, sinon, deviennent un étrange musée de l’informatique à bas prix. Des câbles dont on ne sait plus à quoi on les brancherait, des interfaces, des systèmes pour mettre en parallèle les prises ethernet, ce graveur de CD-ROM qui nous avait semblé une telle merveille, le premier scanner tellement plus épais que les feuilles qu’il accueillait, une mini-imprimante auto-alimentée, un disque dur coincé et on a gardé le vieux, des boîtes de disquettes qu’on ne saurait plus lire, l’inventaire est triste, la place que tout cela prend un terne amas de plastique. Claviers auxquels la touche E avait fini par manquer, les sacs bandoulières même. Comment se serait-on acclimatés si rapidement à l’idée que tout cela ne durait qu’une paire d’années et puis au revoir, ça avait évolué tellement vite. Les boîtiers de disques avec des logiciels, des sauvegardes si bien sauvegardées qu’elles nous resteront opaques. On se souvient du premier ordinateur, l’Atari 1040 acheté par correspondance en 1988, et se souvenir encore de l’odeur au sortir du carton : celui-ci avait été barboté à Montpellier, à la Boutique d’écriture où il finissait une retraite heureuse. Le Mac qui l’avait remplacé, mon premier, un PowerBook 145 lourdingue, avec petit écran noire et blanc, il avait pris feu une fois, côté transfo d’alimentation – probablement qu’il redémarrerait, mais ce qu’il a sur son disque dur qu’il le garde. Quarante-cinq méga-octets, le disque dur, et je l’avais appelé Océan, c’était en 1993. Puis d’autres. Ces machines craquent souvent par la périphérie, les prises, les écrans. Celui-ci non, c’est la carte-mère : la changer aurait coûté aussi cher que le neuf qu’on s’était procuré. Et pour tous ceux restés-là dans le fond d’armoire, combien revendus, qu’on a vus partir sous un bras ami dans une gare. Je sais que ça se recycle. Il y a ces photos horribles d’enfants, en Inde, ou Chine, ou Afrique, accroupi sur des montagnes de mercure, plomb et autres poisons. On démantèle, on trie, on renvoie en fonderie, en broyeur, on amalgame ça au goudron des routes, au soubassement souple des trains rapides, aux pare-chocs déformables des voitures, tant mieux. Si ça ne console pas du gâchis, on le vit moins mal. Les animaux domestiques on les enterre dans le jardin : pour ce qu’ils gardent de nous-mêmes, ou l’illusion qu’on se fait de ce qu’ils en gardent ? À plus de soixante kilos, on doit incinérer, je me suis beaucoup renseigné, une période, sur tout cela. Qu’est-ce qu’ils gardent des heures en partage, nos ordinateurs, le grincement dans la nuit du nouveau graveur de CD, le chuintement du scanner la première fois qu’on y récupérait sans la redactylographier la page d’un livre, et les récits, les livres qui nous ont tenus un an ou dix ans, puisque alors on n’imaginait pas que l’ordinateur en soit aussi le terme et la vie, du texte en cours de fabrique ? Ou les lettres, les e-mails, les dossiers et projets qu’on n’a pas aboutis, les scénarios refoulés parce qu’on n’a jamais été capables de faire assez simple – non, je n’envoie pas à la benne. C’est comme ça, aujourd’hui : les livres qui m’encombrent, ces livres neufs qu’on m’envoie parce qu’eux qui les écrivent y voient encore une gloire, au lieu d’un coup manqué – qui simplement s’est trompé de temps –, je n’ai pas de remords à les évacuer. La place m’est vitale, l’air m’est vital. La machine neuve est toute petite, mais incroyablement rapide. À peine si je la regarde pour écrire, et j’écris sans trace, directement sur un serveur, là-bas, dans le haut du Canada, loué pour cinq ans (six cents giga-octets pour cent cinquante dollars, voilà mon pays d’écriture). J’ai rassemblé mes ordinateurs morts, et puis le scanner, et le vieux graveur de CD-ROM, et l’imprimante miniature, et le hub Ethernet et plein d’autres bricoles encore, plus les câbles. J’ai creusé à la bêche un trou dans le jardin, mis au fond une bâche, les ai posés et recouverts, puis j’ai rebouché le trou. On faisait comme ça pour les hommes, avant de les brûler : sur cela aussi, je me suis documenté, je l’ai lu dans les lettres de Flaubert (enterrant sa soeur, quand le cercueil trop petit coince en biais dans la fosse, et qu’un des croque-morts donne un coup de pied sur la tête pour que ça rentre), dans les Frères Karamazov (la silhouette du père, penchée à l’oblique, pour l’enterrement d’Allioucha). La terre d’été est sèche et dure, mes mains peu habituées à la bêche : à l’ordinateur, on ne se fait plus de callosités. J’ai remis les touffes d’herbe, dure et mitée aussi dans l’été. On ne le voit même plus, le trou. Je sais que tout est là. Dans la pièce vide enfin je recommence d’écrire.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 juillet 2010
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