« apprendre l’invention », le regard des profs


mon livre accueilli dans le « Café pédagogique » de Jean-Michel Le Baut


Émotion à lire hier matin, dans un blog névralgique des rapports numérique et enseignement, le Café pédagogique de Jean-Michel Le Baut, une première recension concernant Apprendre l’invention, l’ensemble de mes articles, conférences, interventions concernant les ateliers d’écriture.

Jean-Michel Le Baut l’organise en 14 points, et ce sont précisément les tenseurs qui me tiennent le plus à coeur dans ce livre. Je me permets un copier-coller de son blog, lequel lui-même a procédé par citations de mon livre. Le web est réticulaire par essence, tire sa liberté du partage.

Jean-Michel Le Baut annonce aussi le séminaire Éducation Nationale à la BNF où, le mardi 20 novembre, 14h, je ferai une intervention de 10 minutes, lors du pecha kucha où seront présents plusieurs auteurs-blogueurs de publie.net.

Émotion pour tout ce qu’on représenté pour moi ces ateliers, en parcours continu depuis 1991, densifié ensuite par les stages de formation, et notamment les stages annuels d’écriture mis en place par l’académie de Versailles, sous l’impulsion de Patrick Souchon, et qui a été pour moi un laboratoire décisif.

Depuis quelques années, pour ma part la collaboration avec l’Éducation Nationale c’est une sorte de passé révolu, tant mieux si les temps s’éclairent pour ceux qui prendront le relais. j’ai eu la grande récompense d’une année en tant que prof invité dans les dpts création littéraire de Montréal/UdeM et Québec/Laval, cette année je participe à la création d’un master du même type avec l’université du Havre et l’école d’art (EDASHAR), et toujours le même plaisir intense à des moments comme hier matin (photo ci-dessus) avec une classe 1ère bac pro commerce de Palaiseau, quand on s’embarque sur la ville avec Italo Calvino.

C’est pour ça que ce receueil de 320 pages, Apprendre l’invention, et sous-titre l’atelier d’écriture comme vecteur d’intensité était pour moi une nécessité intérieure. Merci à Jean-Michel Le Baut d’en avoir été le premier relais et d’avoir su le dire.

Je précise aussi que si, par respect, je reproduis le titre de Jean-Michel Le Baut, il est hors de question de l’assumer pour moi. Toute notre démarche, toutes ces années, a toujours été basée sur la nécessité d’une cohérence entre l’intervenant et ses propositions, donc le contraire de ce qu’induit l’expression faire école. Autre axiome du livre : le primat ternaire de ces interventions, le rôle de l’enseignant et celui de l’intervenant bien spécifiés, nous jamais à sa place, et donc le contraire du faire école.

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Jean-Michel Le Baut | Apprendre l’invention : François Bon fera-t-il enfin école ?


Depuis plus de 20 ans, de Paris à Bienne, de Rennes à Montréal, l’auteur et éditeur François Bon anime des ateliers d’écriture auprès de publics variés : en prison, à Science Po, avec des sans-abri, en fac de sciences, dans des lycées et collèges, en IUFM … En 2000, il publiait sur le sujet un livre de référence, « Tous les mots sont adultes », qui explorait des propositions créatives diverses dans le compagnonnage de Pérec, Kafka, Juliet, Novarina, Michaux, Koltès … En 2012 paraît une version actualisée d’un recueil d’articles, de conférences, d’interventions, « Apprendre l’invention », où il livre ses réflexions sur ses pratiques, éclaire leur pouvoir d’enchantement, donne à comprendre combien elles pourraient revitaliser jusqu’à l’enseignement du français.

La lecture du recueil en effet interroge : elle met en question les représentations de la littérature, les programmes, la pédagogie, le fonctionnement même de l’institution. Elle étonne aussi : comment se fait-il que François Bon n’ait toujours pas été entendu, en particulier dans l’Education nationale ? que d’année en année, contre vents et marées du conservatisme, il doive ainsi s’acharner à convaincre qu’il est possible de diffuser au plus grand nombre un rapport vivant à la littérature ? que durant la période envisagée, qui correspond à l‘avènement d’un nouveau public dans les lycées et à l’université, on ne tienne pas davantage compte des conseils de celui qui, dans chacun de ses ateliers d’écriture, réalise une belle démocratisation du savoir, transmet le bonheur d’écrire, de lire et d’apprendre, et ce quelle que soit l’origine des participants ? que les programmes de français les plus récents (construits par exemple autour d’une répartition de la littérature en siècles et en genres) constituent même une régression par rapport aux programmes précédents (qui avaient introduit et légitimé l’écriture d’invention, dans les cours et au baccalauréat) ? …

François Bon sera l’invité du séminaire PNF qui se tiendra en novembre 2012 à la Bibliothèque nationale de France, autour des métamorphoses de l’œuvre et de l’écriture à l’heure du numérique. Pour que se déploie le « renouveau des humanités » qui en est l’enjeu et que ce livre déjà appelle de ses vœux, espérons que sa parole, toujours captivante et stimulante, enfin porte : son expérience lui confère autorité et il serait judicieux que le corps enseignant accepte de retourner la caméra pour changer de point de vue, qu’il consente à être regardé par un écrivain (en l’occurrence aussi pédagogue) au lieu de le regarder (comme à l’accoutumée). Souhaitons qu’alors enfin s’accomplisse la mission assignée, par lui et sans doute par tous, à l’enseignement du français et de la littérature : « (…) peut-être même qu’elle se contenterait facilement du mot amour. Même pas amour de ou amour pour. L’amour lire, l’amour langue. »

Idées-forces et morceaux choisis
- 1 | La littérature ne doit pas être traitée comme un simple objet scolaire : un objet qu’on examine, un objet à examen. La littérature doit être une pratique : pour la comprendre et l’aimer, il faut faire l’expérience des mots et des formes.

« Je crois que, très simplement, une perception vivante de la littérature passe par le geste, par sa pratique. Et que c’est cela dont il faudrait, progressivement, réensemencer la transmission éducative »

« La littérature rejointe de l’intérieur, et non pas examinée comme si elle était sur un piédestal »

« Ne tombons pas dans la vieille opposition Proust — Sainte-Beuve : la vie n’explique pas l’œuvre. Mais à force de prêcher le contraire, l’œuvre sans la vie, hors ce qui y a conduit, comme si la littérature naissait d’elle-même, naissait de là où on l’enseigne, on s’est coupé d’une veine vivante. »

« Et je ne parle même pas de ce qui m’est encore plus cher, pareil qu’on n’apprend pas le judo en regardant un combat, l’écriture suppose d’être pratiquée pour être vivante. »

« Les enseignants savent de plus en plus nombreux que poser l’écriture comme pratique et comme expérience, et non pas comme objet extérieur dont il faudrait se saisir des codes parce qu’ils sont les codes du dominant, du diplôme et du curriculum vitae, c’est permettre de réintroduire le poète dans son rôle de celui qui va en avant. »

  • 2 | La littérature est ce lieu où se noue une relation à la langue et au monde : là où, de l’intérieur de la langue, on peut se confronter au monde, là où, d’une expérience du monde, on peut réinventer la langue.
    « Je pense à cette phrase d’Edmond Jabès : Pratiquer l’écriture c’est pratiquer, sur sa vie, une ouverture par laquelle la vie se fera texte. »

« L’enjeu en particulier des ateliers d’écriture en milieu scolaire : au lieu que la littérature soit sur piédestal, forer un par un des petits tunnels au cœur de la langue. Rencontrer la langue depuis la nécessité qu’elle prend pour soi-même. Et les textes ramenés sont des fleurs étranges et souvent fulgurantes. »

« Le travail qu’on fait, dans nos ateliers d’écriture, c’est de reconstituer l’expérience du présent dans la langue. »

« Parce que ceux qui sont là, dans l’extrême, nous enseignent comment les mots sont encore la vie jusqu’ici dans la friction. Et que cette vie, nous en avons besoin en amont dans la totalité du dispositif : il n’y a pas de lieu d’enseignement aujourd’hui préservé des frictions du monde. »

« L’an dernier, c’était avec une classe de cinquième dite S.E.S. ou S.E.G.P.A., les sigles changent souvent, pour une même réalité : ceux qui à quatorze ans sont déjà en bascule hors du système scolaire. L’une à qui je demandais de parler de photos qu’elle aimait, m’a écrit, au bout d’une heure : « Rien. Rien. Rien. Rien. Le feu dans ta maison. » On a parlé, après. Pour découvrir que, de famille d’accueil à famille d’accueil, jamais elle n’avait été photographiée, elle. Travailler avec des jeunes en difficulté ce n’est pas faire bonne œuvre dans une grande cause : c’est la possibilité inappréciable pour nous de revalider notre lecture des signes du monde dans un écart grandi avec le langage. »

« On sait tous que Julien Gracq est un auteur majeur, on ne sait pas forcément que la première page du très beau récit « Les Eaux étroites » est un formidable déclencheur d’écriture, collège ou lycée, BEP ou fac de sciences. Ou cinquième SEGPA ou prison, où on fera pratiquer efficacement le même exercice à condition justement qu’on ne se soit pas dispensé, la veille au soir, d’un temps suffisant de concentration sur la machine gracquienne, quand bien même avec eux on ne l’évoquerait pas. »

« C’est pour cela aussi que j’aime cette phrase de Novarina : écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. Au lieu d’avoir d’un côté ce qu’on se dit entre nous, et de l’autre côté l’univers rigide des livres, on a retrouvé l’instance où la parole elle-même, la parole nue, compte et se donne. Alors on a gagné : le langage n’est plus l’apanage du dominant, il est revendiqué. »

« Se rendre possesseur de la langue, c’est prendre possession de soi-même, voilà qui est en partage intangible, ce sur quoi on peut s’appuyer, ce avec quoi on peut travailler. »

« La division en siècles de la littérature dans notre tradition universitaire : ni aux USA ni en Allemagne on ne procède ainsi. Écrivain, on se sert de Joyce pour lire Rabelais, et de Rabelais pour lire Joyce : à l’école, d’un bout à l’autre, c’est interdit. »

« La division par genre qui a elle-même une histoire, est saisie dans son état d’avant Proust pour devenir le prisme dominant de l’appréhension littéraire, prolongeant ses reflets déformants sans doute pas trop sur Diderot ou Rousseau, mais nettement sur Chateaubriand, et avec un effet d’amplitude maximale pour l’étroite période d’où elle fonde ses schèmes : quelle importance exagérée par exemple on a pu donner aux romans de Maupassant, ne serait-ce que vis-à-vis de ses nouvelles, mais tout simplement par rapport au corpus littéraire tout entier, sous prétexte que la dominante marchande actuelle reste celle du roman. Seulement, cette dominante, qui n’est pas effective dans la grande masse de nos lieux actuels d’enseignement, accroît l’écart entre ce que nous proposons et cette nécessité à réactiver de la langue. Cette idée-là est vitale : prendre la littérature par son ventre, son moteur, travailler sur l’embryon autant que sur les formes achevées. »

« Il y a un espace, que l’enseignement des lettres, en séparant la littérature par tranches horizontales de siècles et cloisons verticales de genres, ne permet pas d’appréhender. »

« Le contemporain brûle, alors que c’est par ce biais que la littérature de toujours prend son visage transmissible, son exigence pour l’instant. »

« Pas sûr que Zola soit aussi déclencheur que Lautréamont pour restaurer en classe de première la littérature comme nécessité et plaisir : j’exagère, mais la tendance de fait exagère bien plus dans l’autre sens. »

« Exemples, radicalement contemporains et miraculeusement accessibles, qui peuvent se saisir dès le collège : Perec, « Espèces d’Espaces », Novarina, « Vous qui habitez le temps », Gracq, « Les Eaux étroites », Beckett, « Compagnie », Charles Juliet, « Lambeaux ». Dans le domaine étranger : Kafka, « La Muraille de Chine », Thomas Bernhard, « Un enfant », Italo Calvino, « Dans les villes invisibles », Khalil Gibran, « Le Prophète ». Et je ne dévoile pas toutes mes batteries. À condition que quelqu’un vienne une fois vous en parler et vous montrer ce qu’on peut en faire ? »

« J’ai pu assister à des représentations de « En attendant Godot » dans une salle de gym de prison, ou me lancer moi-même à lire à haute voix Beckett (Premier amour) à des lycéens pour expérimenter cela : que cette littérature de l’extrême peut être immédiatement recevable par un public d’aujourd’hui, sans préparation au fait littéraire, parce qu’à cet endroit le langage coïncide avec leurs nécessités immanentes. C’est cet effet de court-circuit qui laisse à notre démarche une part irréductible d’irrationnel, mais dont il s’agit d’instaurer, de façon urgente, le possible recours dans les pratiques éducatives. »

« Mort au pastiche »

« La littérature ne s’invente pas en se considérant elle-même, mais par cette soumission aux conditions du monde. Cela nécessite d’accepter un saut peut-être périlleux : accepter de fonder les usages écrits et les syntaxes dans cette relation des élèves à leur immédiat présent, pour que ce recours à la langue soit accepté comme nécessité, et construire depuis ce sentiment d’un nécessaire le recours et l’aspiration à la littérature. »

« Oui à une instauration de la poétique comme discipline, de pratique, invention et transmission. »

« La grammaire devient notre vocabulaire narratif quand on la déplace, mais non pas dans un processus volontaire : il faut accepter le dialogue avec l’irruption du non-normé, et savoir la part aveugle de cette naissance. « La fable de toi fabulant d’un autre avec toi dans le noir. Et comme quoi mieux vaut tout compte fait peine perdue et toi tel que toujours. Seul. » Je ne saurais pas évaluer ou noter une telle phrase : mais je me souviens, à l’IUFM de Lyon, dans une conférence proposée par la Villa Gillet, d’avoir improvisé sur cette seule phrase pendant une heure en y voyageant comme dans un monde. C’est une des dernières de Samuel Beckett. »

« On ne nous a jamais pris au sérieux pour l’intervention dans les IUFM, alors que ces techniques de terrain sont vitales pour les jeunes enseignants. »

« J’en ai assez d’être impoli à répondre quasiment chaque jour à des enseignants que je n’ai pas la possibilité matérielle de les aider. »

« À une question centrale, bien forcé de constater que, hors exceptions notables (trois lieux de formation universitaire à la conduite d’ateliers d’écriture : Aix-en-Provence, Montpellier et Rennes, c’est ridiculement restreint devant l’importance de la question… et des écrivains à disposition d’une fac pour une présence active non ponctuelle, combien ?), l’institution ne répond essentiellement que par du bricolage au coup par coup… »

« Pourquoi pas un centre de ressources, où accueillir une fois par mois, pour des stages d’une semaine, deux groupes de quinze enseignants venus de tous les rectorats, mais porteurs des mêmes interrogations, de la même richesse, et animer ces stages à quatre par rotation, binôme de pédagogues, binôme d’écrivains. En deux ans, quatre cents enseignants pourraient être devenus des relais actifs de l’écriture : ils existent déjà, mais dans l’isolement. Avec juste deux souhaits : revoir les stagiaires d’un groupe quelques mois après le premier stage pour suivre ensemble ce qui en a découlé sur le terrain, et contrainte acceptée ensemble d’un dialogue Internet permanent sur ces initiatives de terrain »

© Jean-Michel Le Baut | Le café pédagogique





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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 octobre 2012
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