numérique & librairie : le Barnes & Noble Brooklyn

et s’ils y arrivaient, eux ?


Dans un premier billet, ce lundi à New York, j’avais dit le désarroi à ne pas retrouver deux libraires que je pensais solides, piliers pour moi de Manhattan en un lieu des plus symboliques, la Borders de Colombus Circle et la Barnes & Noble de Lincoln Center. Raison : driven out by high rents, refrain connu. Je n’avais pas retrouvé, dans la Barnes & Noble de la 5ème, ce qui me liait à celle du Lincoln. C’est Jean-Jacques Salgon, sur Facebook, qui m’a incité à rendre visite à celle de Brooklyn, Park Slope, et corriger un jugement qu’il trouvait hâtif.

Et le fait est : dans ce magnifique bâtiment, en pleine artère la plus commerciale de Brooklyn Heights, on retrouve ce qu’on connaît – la caverne aux livres. Avec la spécificité US que nous sommes en ce moment forcés d’avaler via la classification BISAC francisée (billet sur l’ancienne, billet à venir sur cette francisation, personne n’en parle alors que c’est un point sismique). Ainsi, majestueux rayon de bibles, et présentoir sur la joie d’être à Jésus juste à côté de la table Hannouka.

Le plaisir aussi, au premier étage, de tous ces gamins, dans la grande diversité par quoi New York est ville-monde, vautrés sur la moquette avec des bouquins. Et que si on prend un café à l’étage, la wifi est libre d’accès dans la librairie (quand, chez nous, ces déclarations de guerre à l’Internet par principe semblent déjà un renoncement). Plus l’ouverture jusqu’à 11h du soir en semaine et 10h du soir le dimanche (oh oui, je sais bien ce que les copains libraires d’ici répondraient – n’empêche que l’ambiance du soir, en bibliothèque et en librairie, c’est pas la même, et d’ailleurs qu’est-ce qu’on fait chez soi, à ces heures-là, sinon justement être dans ses écrans et/ou ses livres ?).

Barnes & Noble se fait aussi éditeur pour les classiques, majestueuse et populaire collection – avec cet art des couvertures et maquettes où nous venons toujours prendre leçon. Constat immédiat : le rayon B&N "classiques" est d’autant plus riche et fourni depuis ce virage qui en fait la seule alternative désormais au bulldozer Amazon, dans la dualité print/num.

Premier étage (et c’est pas une demi-taille, le bâtiment B&N, donc le café, les classiques, les sciences humaines, la librairie jeunesse en symétrique du café, là où les fenêtres d’angle donnent le plus de lumière, sur plancher de bois verni. Là aussi que se font les rencontres, et que – comme chez nous – la librairie s’impose comme lieu social de la pensée et de la littérature dans la ville, voir leur programme).

Escalator et retour au rez-de-chaussée, je fais toujours un petit tour au rayon writer’s aid (voir version 2007), comme si moi aussi j’attendais un petit miracle. j’ai toujours farfouillé dans ces bouquins-là aux US, il y a quelques références pour nous côté creative writing, savoir ce qui se passe et comment ils s’y prennent. C’est plutôt les marges qui sont intéressantes, par exemple ce bouquin très sérieux sur les poisons, du moins leurs caractéristiques et usages pour les romanciers de polar. Intéressant aussi, mais je n’ai pas assez d’éléments pour savoir si c’est vraiment une progression, comme tous ces livres sur l’accompagnement à l’écriture (caractéristique du creative writing US : on sait toujours au départ quel genre ou quelle forme on construit) s’accompagnent de livres sur comment publier, de l’auto-publication aux études marketing pour choisir l’éditeur qui peut être cible potentielle.

Dès 2008, alors que j’achetais chez Borders (oui, ça s’achetait déjà en librairie) ma première Sony 505, Barnes & Noble lançait son premier Nook. Et non pas comme dans tant d’endroits où j’ai vu ça, au Québec ou même dans la belle Filigranes de Bruxelles – un rayon liseuses sur présentoir. La politique de B&N c’est qu’il y a toujours un mec derrière pour vous expliquer, vous montrer.

Je ne veux pas digresser sur tous les courriers qu’à publie.net on reçoit en permanence, expliquer comment se lit un epub, ou ces lecteurs qui veulent nos textes, mais n’ont pas fait le passage à la tablette/liseuse, comme s’il s’agissait de se jeter dans l’eau froide.

Le Nook a toujours été une belle liseuse, agréable à toucher. Deux ans au moins qu’existe aussi le Nook couleur. Là, sur les tables, il y a un tout petit Nook basique gros comme un passeport, plus le Nook rétro-éclairé. Et s’ajoute maintenant la tablette 7’’, et drôlement fine et réactive, à ce que j’ai pu en tripoter.

B&N s’installe donc dans ce même dispositif 3 étages qu’on retrouve chez les fabricants de liseuses (Kobo, Bookeen, Kindle) avec modèle basique et modèle rétro-éclairé, complété par ce qui a été pour moi d’évidence dans ces 3 jours New York : la tablette 7’’ c’est une révolution dans la lecture numérique, c’est le format pile qu’il faut pour lire numérique avec les fonctions connectées sous la main, et l’ergonomie corporelle qui rajoute l’intimité du texte, dont nous séparait la grande tablette. Avec évidemment les 2 géants devant : l’iPad Mini et le Kindle Fire, mais les Américains, eux, ils ont l’outil pour garder la main en tant que libraire, avec les 3 Nook dont leur propre 7’’ (plus l’appli pour lire les achats Nook/B&N sur son iPad, principe Amazon, pas réciproque pour Apple).

Dans mon billet de lundi, qui avait fait réagir l’ami Salgon, je voyais la présence du Nook dans la très commerciale B&N de la Fifth comme une sorte de renonciation à la librairie. Or, dans le B&N Brooklyn, pas question de critiquer quoi que ce soit du volet libraire – on est là comme à Ombres Blanches ou Kleber ou Mollat ou Dialogues ou autre grande de chez nous, liste non exhaustive ne me chicanez pas.

Au rez-de-chaussée du grand bâtiment, la librairie assure sa viabilité, comme sur tout le continent nord-américain, par une démarche commerciale qui va bien au-delà du livre. Papèterie, séries Moleskine spécialement dédiées B&N, outils d’écriture personnelle, mais aussi jouets, loisirs culturels. Tout cela rassemblé sur la gauche, avant le passage caisse, sous ce qui correspond en haut au café. Dans le premier quart central gauche, les livres qui se vendent. À l’anglo-saxonne, où il n’y a pas cette primauté débile du roman formaté, mais une égalité parfaite entre la non fiction et le mot fiction qui embrasse beaucoup plus que les novels.

Et c’est donc le symétrique de ces fictions à haut taux de vente, mais donc dans l’espace immédiatement proche de l’entrée, et sur un quart de l’espace total, que la librairie consacre à diffuser son Nook. Là aussi, critère : les mecs prêts à vous aider, et pas de problème si vous restez une demi-heure à zinguer la bécane dans tous ses menus. Mais regardez la place autour des présentoirs : l’égalité print/num se joue là. Et ils ne négligent aucune des armes de l’adversaire, même pas la profusion d’accessoires.

Il n’y a pas de transposition possible à l’écosystème français (où tout est beaucoup plus compliqué, parce que l’espace linguistique est divisé par 10, et ça vaut pour les répercussions économiques même alors que nous maintenons une pression du livre bien plus forte qu’aux US), parce que B&N d’une part a su anticiper (alors qu’ici c’était plutôt nous casser du sucre sur le dos en permanence), et organiser sa propre mutation aussi du point de vue des contenus, notamment par le catalogue classiques, et le caractère organique de la librairie intégrée à la machine.

Il ne s’agit pas de preuve ni de leçon. Juste question, question et encore question. Le choix que nous avons fait, de notre côté, dans notre micro-publie.net, d’associer la version numérique à la version papier, pas eu l’impression que B&N allait par là.

Par contre, à tant de livres feuilletés hier matin dans le beau soleil d’hiver sur Brooklyn, l’évidence dans chaque bouquin de la mention version numérique disponible – qui pour moi est irréversible, quelques heures plus tard, dans l’attente aéroport puis dans l’avion retour, c’est sur ma 7’’ que je lisais. Pas emporté de livre papier, pas rapporté de livre papier. Mais la conviction pourtant que dans la complémentarité on a considérable espace d’invention. Et que Barnes & Noble a joué d’emblée une carte qui aujourd’hui la sauve du destin de Borders et d’autres, et lui donne au contraire les moyens d’une alternative qualité à ce que ne peuvent savoir faire Kindle ou iTunes. Et c’est peut-être la clé de ce que propose Barnes & Noble : le livre papier, dans le lieu librairie, est une médiation, ou médiation de lui-même. Le désir de lecture vient de cette rencontre, proposition, toucher et feuilletage. Mais au lieu de passer par une plateforme anonyme, et parce que le Nook est une bonne liseuse, je le chargerai sur leur propre plateforme — la wifi libre et la mise en valeur de la tablette/liseuse maison bien plus efficaces que n’importe quelle borne de téléchargement type billet Sncf.

Autrement dit, dans le Nook, Barnes & Noble est encore libraire. Et il est aussi libraire dans le Nook par la librairie physique. La question est posée à ce niveau : réinventer le métier libraire ou l’implanter dans l’écosystème numérique, et que ça suppose une réorganisation complète de la chaîne, aussi bien dans le geste éditorial que dans le geste technique assumé. Mais ça pourrait être le cas en France avec cet acteur majeur qu’est Bookeen, par exemple... Mais d’imaginer les libraires indé Fr adopter le Nook liseuse/tablette et lui fournir sa librairie interne, vous imaginez, au lieu du gâchis 1001libraires ?

Après ce n’est plus à moi de parler. Je mets juste en ligne quelques photos volées. Sauf que ça résonnait dur dans ma tête, pour notre tout petit publie.net. Tout ça, et à cause de ça.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 novembre 2012
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