[34] on parlait de ne plus m’envoyer aux Champs-Élysées

pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire


Françoise avait des défauts, cependant. Accompagner tous les jours le mioche de ses patrons « jouer aux barres » dans ces allées venteuses au bord de la prestigieuse avenue, « par des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que c’était le moment de la grande vogue des Expositions d’Aquarellistes, dans un ciel mobile et léger » était un luxe dont elle-même n’aurait certainement pas bénéficié en son enfance, ni n’aurait pu l’offrir à sa propre fille. La conversation limitée à la dame-pipi et à la marchande de pain d’épice se cantonnait à des généralités. Proust témoigne bien de la contrainte de ce rapport : « on devait se contenter de m’envoyer chaque jour aux Champs-Élysées, sous la surveillance d’une personne qui m’empêcherait de me fatiguer et qui fut Françoise ». On y va comme on traverse le sombre Atlantique : « Françoise, en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête, et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux ». Comment lui en vouloir ? Elle aimait les liqueurs. Se retrouvaient dans ce bruyant et convivial établissement de la rue de service, populeuse, qui longeait par l’arrière la rue bourgeoise des Proust, tout ce petit personnel heureux de retrouver une parole libre. La dame donnait une belle pièce à Françoise, et se chargeait d’accompagner l’enfant, elle était ponctuelle à le ramener une heure plus tard, l’enfant lui-même ne semblait pas s’être aperçu de la substitution : comptait de « jouer aux barres », comptait le pain d’épice. Et pourtant, jambes maigres sortant raides d’une jupe noire, perruque vaguement blonde sur un visage aux traits découpés comme on l’aurait fait à la scie dans une masse humaine ordinaire, quel couple étrange que cet enfant emmitouflé de trop de fourrures, et cette silhouette muette et osseuse, voilette cachant mal que sa perruque était de travers, qui lui donnait la main par les rues de Paris. Proust a raconté bien plus tard que, même s’il aurait de la peine à en définir l’enseignement précis, les vues que la « dame » lui montrait, l’attention qu’il lui apprit à porter à la ville, sa façon parfois de l’emmener jusqu’à un des grands ponts ouvragés et de contempler l’eau, probablement ne pouvait-il être que redevable au grand Baudelaire – qui n’eut pas d’enfant – de l’avoir ainsi adopté, et d’avoir relayé Françoise pour ces sorties quotidiennes et brèves, dans un âge où tout devient rêve. Lorsque M. Proust père, le docteur Adrien Proust, découvrit Françoise seule attendant au bout de la rue le couple que là-bas il voyait revenir, son fils souriant mais tenant la main d’une étrangère, tout cessa. « Mais pourquoi ne parlait-il pas, pourquoi ne parlait-il jamais ? » s’étonnait cependant Marcel Proust lorsque plus tard il racontait cette histoire.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 décembre 2012
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