[39] les syllabes du vers remplirent aussitôt la mesure d’un alexandrin

pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire


Une fois de plus, Proust allongé dans son lit, la lampe allumée, ses oreillers calés pour sa position redressée, au-dessus de lui sur le mur son portrait par Jacques-Émile Blanche, et à nouveau sur la chaise de bois la silhouette raide et noire, tout juste s’il avait voulu se découvrir et que je lui prenne son manteau. Il sentait le tabac et la rue. Je m’étais assis à distance, dans l’autre angle, sur la petite table au téléphone, avais repoussé la pile de livres et les lettres en attente de réponse ou classement. Ils toléraient ma présence, mais probablement l’un et l’autre de ce point de vue égoïste comme quoi, notant scrupuleusement leurs propos, j’accomplissais une tâche modeste mais historique, et que j’avais la politesse – du moins je l’espérais – de l’accomplir discrètement, parfaitement conscient de la chance que ce pouvait être, pour quelqu’un comme moi, d’être admis en tiers à leurs séances. « Tout tient à votre usage imparfait du e muet, disait la silhouette en noir : non pas que vous n’en usiez pas, mais c’est lui dont il faut pousser l’usage à la limite. Une syncope, entendez-vous : le pousser jusqu’à la syncope, là où tout bascule. Sinon, la phrase s’enroule, c’est une spirale, l’oeuvre reste lisse. » Cela, c’était ce qu’il me revenait de transcrire. Proust avait ouvert son cahier, mais restait en attente. « J’avais appelé ça la vieillesse d’Alexandre », reprit Baudelaire. Il avait ainsi des silences, nous avions appris à ne pas les abréger, ne serait-ce que par impatience de mouvement. Puis il redressait la tête et semblait prendre une respiration d’avance : « Notez : ces lueurs insolites sur les monuments, cela m’est venu comme ça, en arrivant chez vous, tout à l’heure – je ne suis pas habitué encore, à ces lumières, elles me troublent la vue, ma poésie naissait des instants frontières, l’aube, le crépuscule comme vous cherchez ces instants frontières du sommeil (ce qui nous rapproche), vous avez copié ? Comptez, comptez donc : où vient le e muet, sur quel temps ? Y sont-ils, les douze de la tringle, ainsi nommons-nous l’alexandrin... Syncope sur le temps sept. Rôle infini du temps sept. Annihile toute la poésie basse. Oui, Malherbe, Racine, je sais que vous savez. Enfin Malherbe vint, avait écrit le petit Boileau : on pourrait inventer un livre tout en e muet aussi bien qu’un autre où il aurait disparu, gardez ces idées, mon ami, elles pourront être utiles à un autre... » Il semblait réfléchir. « Je n’ai pas prémédité de suite, mais toute la clé est ici : dites un vers, et le mental déjà est prêt à combler la suite, je dis ces lueurs insolites sur les monuments, parce que voici ce que j’ai pensé arrivant chez vous, et j’ajoute, notez – ce ciel éclairé comme par un incendie, et vous avez toujours la tringle et les douze qui ne sont jamais qu’onze plus la syncope, mais vous avez réglé la syncope en laissant filer le e muet sur un temps faible, le huit est déjà le souffle qui va vers le bout du vers, et comme j’indique ainsi le récitatif, que je relève ainsi la force du premier vers par l’indication que celui-ci est narratif, j’ajoute comme une coda, entendez-vous, rien qu’un rythme qui bat, trois syncope trois, sans couleurs et sans danger (aussi parce que le mot incendie est trop fort si on ne le désamorce pas – ce n’est pas un véritable incendie, juste ma surprise à vos lumières inondant la ville) ce qui nous fait, ce ciel éclairé comme par un incendie sans couleurs et sans danger ainsi êtes-vous prêt à la vraie résolution, le vers troisième qui reprendra la force du premier et rassemblera l’ensemble dans la clôture d’une phrase. J’ai passé trop de temps sur le sonnet, même si j’y ai tant appris, j’ai passé trop de temps sur une prose où je n’osais pas porter les lois de la tringle – il n’y a de prose que comptée, savez-vous... » Lorsqu’il parlait ainsi sous forme digressive, il reprenait plus longuement souffle, le regard comme absent, perpendiculaire à Proust allongé, qui avait recopié ce qu’on lui disait de recopier, et moi dans la presque ombre du fond de la chambre. « Notez, reprit Baudelaire, et là je suis prêt à la composition toute mentale, on n’a pas droit à l’hésitation, vous l’instruisez dans votre tête et lorsque c’est prêt cela tombe – cette espère d’immense fait divers deviné. En toute fin deviné pour le mystère et la chute, si je prends à l’envers, fait divers parce que c’est vos journaux et les amusements de la ville anonyme et sombre, et voilà, avec juste la voyelle i pour lancer les deux qui suivront dans le vers, avec renversement du rapport de i à v et de v à i dans fait divers deviné : avez-vous autre jeu dans le premier hémistiche de cette espèce d’immense fait divers deviné que le concassement des e muets, et la majesté que prend la syncope au temps sept – mais prononcez le e muet de la fin d’immense et elle est fausse, la tringle : voyez-vous c’est la fin du vers qui vient concasser le temps sept, se prononce alors que le premier hémistiche, sur la suspension d’un premier e muet, appellerait sa féminine (j’appelle cela ainsi, vous mon ami appelez-ça longue ou ce que vous voulez), il n’y a plus de temps sept alors même que l’hémistiche premier se prolonge, l’hémistiche second ayant commencé. Je récapitule : ces lueurs insolites sur les monuments, ce ciel éclairé comme par un incendie sans couleurs et sans danger, cette espèce d’immense fait divers deviné, voilà mon ami comment Baudelaire compose sa prose avec la ville et la nuit. Recopiez, insérez-la dans votre livre celle-ci je vous la donne et vous seul l’aurez recopiée, mettez ça dans la bouche de votre Swann ou quiconque se promène dans votre théâtre d’ombres, maintenant que je rejoins le mien... » J’ai continué mes mises au propre, et qu’elles visent l’exactitude – la mémoire tampon qui permet de suivre une conversation orale est un outil fragile. Quand j’eus fini, la silhouette noire avait disparu et Proust écrivait, dans son cahier, presque fébrilement lui aussi, et le silence était grand.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 décembre 2012
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